RE ROME
On. ne saurait être plus pressant que Poggio, mieux montrer l'urgence d'acheter le manuscrit, prendre plus habilement Cosme par la flatterie, en faisant briller à ses yeux la gloire qu'il en devait acquérir. Et, d'autre part, comme l'intérêt personnel qui l'anime se manifeste! comme il laisse voir le regret qu'il aurait si un morceau aussi friand Jui élait enlevé!
Et cependant Cosme ne fit pas ou ne tenta même pas de faire l’acquisition désirée. Pourquoi? Nous n’en savons rien; on ne peut que faire des hypothèses à ce sujet. Le manuscrit ne passa pas non plus aux mains du cardinal Orsini. Le riche bibliophile romain ne parait avoir été mis
en cause que pour stimuler son rival florentin.
Mais cette affaire, comme on le pense bien, tenait à cœur à Poggio. Quelques années après il se retourne d’un autre côté et s'adresse à Leonello d’Este et met toute son habileté et son éloquence à l’engager à faire l’achat du Tite-Live.
Dans une lettre écrite de Florence !, alors que le pape y résidait et y avait réuni le concile, il réédite tout ce qu'il avait fait savoir à Cosme de Médicis et, afin de le déterminer à faire les frais de cette acquisition, il ne ménage pas l’encens au marquis de Ferrare, il le comble de louanges, vante son amour des lettres et lui promet l’immortalité.
Toutefois, dans les renseignements qu’il donne de nouveau à ce sujet, on constate des différences assez notables avec ce qu’il avait d’abord dit.
Tout d’abord ils semblent plus précis. Le nom du Suédois est désigné. Il s’appelle Nicolas ?. Ce n’est pas non plus un
1 Epist., V, 18. Cf. Epistolae (De Variet. Fort.), 30. 2 Ce nom était porté par une foule de personnes en Italie. Etait-il adopté alors en Suède?
simple avis que le Scandinave lui a donné; Poggio ne Pa point cru sur sa bonne mine. Il a exigé et obtenu de lui un serment solennel; de plus, son témoignage est corroboré par celui d’une autre personne, qui affirme également avoir vu le volume contenant toutes les décades de Tite-Live.
Mais le lieu où se trouve l’abbaye n’est plus spécifié; il n'est point parlé de Soroe, mais seulement d’un monastère de Danemark; sur ce point essentiel le Suédois avait, dit}, varié. Puis ce ne sont plus deux volumes, ce sont érois volumes qui contiennent les’ dix décades de Tite-Live; les caractères ne sont pas uniquement lombards, 1ls sont mélangés de gothiques.
Malgré toutes ces assurances, les démarches de Poggio auprès du brillant et généreux bâtard d’'Este n’eurent pas plus de succès que celles qu’il avait tentées auprès de Cosme de Médicis. Leonello n’était pourtant pas un simple protecteur des gens de lettres; il était lui-même poète élégant et étudit distingué. Il eut sa cour, une sorte d'académie d'hommes de grand nom dans les sciences et dans la littérature, parmi lesquels figuraient Guarino et Aurispa f. Ce ne fut donc pas l'indifférence pour la découverte qu’il rencontra à Ferrare; ce fut plus probablement l'expérience et par suite la défiance à l’égard des prétendus manuscrits anciens. Guarino, Aurispa étaient passés maitres dans la matière; Leonello avait aussi le sens critique très éveillé; il fut un des premiers à juger et déclarer apocryphe la correspondance de Sénèque et de saint Paul? qu’on mettait en circulation.
Tiraboschi croit que ce manuscrit de Tite-Live, dont
1 Tivaboschi, Storia della letteratura italiana, t. VI, liv. I, e. 4, $ 2.
2 Jd., ibid., t. IL, liv. I, ce. 5, $ 15: «Il n’est personne, ajoute Tiraboschi, qui à
présent croie à leur authenticité. » Il a fallu cependant revenir encore de nos jours sur cette question,
parlait Poggio, a réellement existé et qu’il a eu le malheur
d’être perdu, comme tant d’autrest. Ce n’est guère admissible. Quand, comment, d’où, pourquoi aurait-il été apporté en Danemark? D'autre part, comment aurait pu disparaître ce volume dont l'existence était signalée à tant de monde, au cardinal Orsini, à Cosme, à Leonello d’Este, à Niccoli, à Leonardo Bruni, à Guarino, à Aurispa, et quand l’importance d’une telle découverte intéressait l’universalité des savants? Si le manuscrit ne nous est point parvenu, c’est qu’il n’a pas existé ou qu'il aura été jugé sans valeur.
Quand on considère le zèle et la ténacité que Poggio a déployés dans cette affaire, on ne peut hésiter à reconnaître qu'il avait un grand intérêt à sa conclusion. Il a été, en conséquence, dupe ou complice de quelque tentative de fraude littéraire. Avoir été dupe, nous parait peu probable.