LE TACITE DE HERSFELD
Poggio n’était pas un homme à se décourager; il montre à chaque instant sa ténacité, et il répète lui-même souvent : Labor omnia vincil improbus. Après avoir échoué dans son affaire du Tite-Live, il aborda celle du Tacite.
En novembre 1495, le lecteur s’en souvient?, Poggio écrit à Niccoli pour lui envoyer, comme il le dit, du miel, c’esta-dire pour lui annoncer qu'un moine lui avait offert un manuscrit qui contenait quelques parties des ouvrages: de Tacite demeurés inconnus. Nous ne reviendrons pas sur tout ce que nous avons constaté d’invraisemblable et de peu digne de foi dans ce que Poggio a conté de sa négocia-
1 Tiraboschi, op. cit., t.'I, liv. TL, ce. 3, $ 14: «Ma anche questo si raro codice ha avuto la stessa sorte degli altri. »
? C£. ci-dessus, Ire partie, page 44,
tion avec le religieux de Hersfeld, négociation qui aurait duré quatre ans avant d'aboutir! Ce n’est certainement pas ainsi qu'il le rapporte que ce manuscrit est venu en ses mains.
Que faisait Poggio à Rome pendant ce temps? Quelles étaient ses occupations littéraires?
Le travail du secrétariat ne lui prenait pas beaucoup d'heures dans la journée; il convient qu’il n’y avait pas grand’chose à faire. Les copies de manuscrits ne labsorbaient pas; il avait des scribes à son service. Il n'écrivait pas non plus les divers traités plus ou moins philosophiques qu'il nous a laissés; sauf le De Avaritia, tous les autres sont de beaucoup postérieurs à cette époque. Il ne songeait pas, non plus, à faire l’histoire de Florence; ce sera l'œuvre: de sa vieillesse, et l’idée ne lui en viendra que lorsqu'il sera devenu le chancelier de la République.
Nous le voyons demander à Niccoli : Ammien Marcellin, Suétone, les autres historiens (comme il le dit lui-même), les Hommes illustres de Plutarque, la Géographie de Ptolémée!. Par tous les documents dont il s’entoure, par les matériaux qu’il réunit, on constate que c’est l’histoire de la Rome antique qui occupe son esprit.
Si donc nous considérons que plusieurs passages des Annales décèlent la main d’un humaniste du xv° siècle, ne sommes-nous pas amenés à penser que cet humaniste pourrait bien être Poggio? Et cette opinion n’acquiert-elle pas une bien solide force, quand on se demande quel autre que lui aurait eu intérêt à commettre la fraude? Is fecit cui prodest. Ce principe juridique qui à sa base dans l’expériencé des choses humaines, s’il n’est pas infaillible, trouve
dans la généralité des cas une juste application.
1 Epist., Il, 7.