SEE LAN AA EIORTES
M. Rossi pense que Poggio aurait remis au fameux moine loriginal de sa composition pour être copié pour son compte dans le couvent, et que c’est ce qui lui aurait causé tant de retard. Cela n’est pas probable. Tout d’abord, la transcription n’eût demandé qu'un temps très court, un ou deux mois au plus?.
Mais Poggio aurait-il songé à confier le soin de faire faire la copie de son travail à un moine aussi ignorant qu'il peignait celui de Hersfeld? Qui lui garantissait qu’il aurait là-bas un scribe suffisamment instruit et d’une “habileté consommée en calligraphie? Ne lui fallait-il pas d’ailleurs le secret? Pouvait-il s’exposer à être trahi, en se confiant à des personnes qu’il ne connaissait pas?
Il eût été possible que pour éviter toute chance d’indiscrétion, Poggio ait tenu à transcrire lui-même son travail sur le parchemin. Il était un calligraphe de premier mérite. Mais il n’avait nul besoin de copier lui-même où d'envoyer au loin pour le faire. Il avait à Rome, travaillant sous ses yeux, des scribes exercés et sur le silence desquels il pouvait compter.
Le Second Médicis est écrit en caractères lombards. C'était aussi, nous. l'avons vu, en caractères lombards qu'avait été écrit le Tite-Live, que Cosme et Leonello d’Este furent sollicités de faire acheter à Soroe. Ce genre d'écriture était fort en usage chez les scribes italiens de ce temps”, et le savant paléographe, le Père Germon, semble le considérer comme spécialement propre aux faussaires.
1 Ross, Tacitus and Bracciolini, page 304.
? Ainsi Poggio (Epist., II, 93, 26, 34) demande de quinze jours à un mois pour transcrire le De Natura rerum de Lucrèce, trois semaines pour les Verrines.
3 Nouveau Traité de diplomatique, t. III, p. 273: « S'agit-il de la lombardique des manuscrits postérieurs au 1xe siècle, tels que le Tacite de Médicis, le modèle d'écriture lombarde brisée publié par Muratori et tant d'autres manuscrits? Qu’elle ait été employée en Italie seulement, c’est encore un fait certain.»
Le Premier Médicis est en caractères carolins ou antiques. Or, Poggio était très habile à s’en servir, et il se flatte d’avoir des scribes dressés par lui qui écrivent ainsi de façon à défier les plus experts.
Pourquoi donc cette longue correspondance avec Niccoli à ce sujet? Poggio attendait-il que le temps ait ôté au livre son caractère trop récent !? C’est possible. Voulait-il tromper Niccoli sur sa véritable origine? On pourrait le supposer, si Niccoli n’avait connu Poggio sur le bout des doigts, comme il le dit; s’il n’avait été initié au projet combiné avec Lamberteschi. Il est permis de penser qu’ils marchaient d'accord.
Peut-être employaient-ils un langage de convention, afin de piquer la curiosité et faire désirer plus vivement à leur clientèle et à leur entourage la connaissance du contenu d’un manuscrit si difficilement arraché d’un couvent d’Allemagne. Plus vraisemblablement, Poggio eut des moments d'hésitations et des modifications à apporter à son travail au moment où il croyait pouvoir le livrer au public?.
Les moindres observations ont leur importance dans une question de la nature de celle qui nous occupe, où il s’agit de rechercher les traces d’une fraude qui date de quatre siècles et que les auteurs ont mis tous leurs soins à dissimuler.
Ainsi, le choix d’Apulée pour être réuni à Tacite dans un même volume* vient témoigner contre Poggio.
On voit que ce n’était évidemment pas un érudit uniquement préoccupé des hautes et sérieuses questions historiques qui aurait accouplé ces deux auteurs. Puis, un des
4 Harduini Prolegomena ad censuran vet. script., p.200 : «Nec statim publicabantur, cum scriberentur, uti nunc ii qui typis eduntur; sed reconditi extrahebantur post annos quinque, decem aut plures. »
2 Cf. ci-dessus, page 201.
3 CF. ci-dessus, pages 51, 71.
premiers ouvrages dans lesquels Poggio étudia la langue grecque, fut, il le dit, le conte de l’Ane, attribué avec peu de fondement à Lucien et rempli d’obscénités. Ce conte lui avait plu, et il Pavait traduit en latin; et, pour cela, il s'était aidé de l’Ane d'or d'Apuléet, avec lequel l’opuscule grec avait de nombreux points d’analogie. La Métamorphose était donc un des manuscrits d'auteur ancien que Poggio eut en sa possession.
Ici se pose naturellement une question qui ne manque pas d'importance : les six premiers livres des Annales et les six derniers doivent-ils être considérés comme sortis de Ja plume d’un même auteur?
La supériorité des six premiers livres sur les six derniers est manifeste; elle frappe tout lecteur attentif. Mais nous en avons indiqué la cause. Elle provient des sources où l’auteur à puisé.
D'autre part, on retrouve dans les six premiers livres une foule de points de ressemblance avec les derniers. Le plan d'exposition est le même; les défauts et les qualités sont de même nature; et, trait caractéristique, on y constate les mêmes particularités de style?.
? Cf. Ch. Nisard, Glidiateurs de la république des lettres : PoGGr0, page 193.
? Cf. Ross, Tacitus and Bracciolini, liv. I, ch. V;liv. IV, ch. IL.
Ainsi l'emploi du mot celebris pour celeber. A. II, 88 : Romanis haud perinde celebris, et À. XIIT, 47 : Pons Mulvius in eo tempore celebris, XIV, 19 : Servilius diu foro, mox tradendis rebus romanis celebris. — La conjonction AN mise au lieu de VEL ou SIVE. À. II, 22 : De se nihil addit metu invidiae, AN RATUS conscientiam factisatis esse. XI, 26 : Silius SIVE fatali vecordia AN imminentium periculorum remedium pericula RATUS. — La licence ou habitude poétique de mettre la préposition entre le substantif et l’adjectif. À. IL, 10 : judice ab uno. IV, 43: Montem apud Erycum. XI, 56: Urbe ex ipsa. XIV, 42: Senatuque in ipso, XV, 28 : poriu in ipso, |
Aussi, par ces considérations et par d’autres encore, les maitres en littérature latine sont unanimes à déclarer que les deux parties des Annales sont de la même main.
Mais comment s’est-il fait, demandera-t-on, que le manuscrit apporté à Léon X diffère par le format et les caractères de celui de Niccoli?
Il est possible que Poggio ait voulu, par la mise au jour de deux manuscrits dissemblables de format et d'écriture, donner le change aux critiques et aux doutes.
Pourquoi, dira-t-on encore, Poggio n’aurait-il pas mis au jour, de son vivant, les premiers livres des Annales?
Bien des hypothèses plausibles s'offrent à l’esprit. Quelques années après, il semble avoir renoncé à la découverte des manuscrits; sa fortune à grossi suffisamment pour ne plus lui faire chercher des ressources de cette nature. Il écrit des ouvrages sous son nom. Il est devenu un personnage.
Enfin, si Poggio n’a pas jugé à propos de publier les premiers livres des Annales, comment et par qui ont-ils pu l'être, si longtemps après sa mort?
Poggio, nous l'avons vu, s’était marié à l’âge de cinquantecinq ans. Il avait eu cinq fils : Jean-Baptiste, Jean-François, Philippe, Pierre-Paul et Jacques. Les quatre premiers entrèrent dans l’Église et y occupèrent des dignités. Le plus jeune se distingua dans les lettres; mais il eut de mauvaises mœurs, prit rang dans la conjuration des Pazzi et fut pendu aux fenêtres du palais de la Seigneurie. Jean-Baptiste, Pierre-Paul, Philippe n’arrivèrent pas à un âge avancé. En 1513, à l'avènement de Léon X au pontificat, Jean- François, alors âgé d’environ soixante-cinq ans, était le seul survivant de ses frères; et il était, par suite, devenu le possesseur de tous les biens et papiers de sa famille. Poggio Bracciolini, on le voit par sa correspondance,
ne
es
avait grand soin de collectionner et de conserver tous ses écrits, toutes ses notes. Si donc il avait fait une autre partie d'histoire avec l’intention de l’attribuer à Tacite, il ne l’'eût certainement pas détruite; elle: avait dû se trouver parmi les papiers et les livres qu’il laissait à sa mort: elle ne pouvait ainsi manquer d’être en mains de Jean-François.
Que faisait alors celui-ci? Quelle était sa position? « Jean- François, nous dit Lenfantt, eut des emplois considérables à la cour de Rome; il fut en grande faveur auprès de Léon X, dont il était le secrétaire, et mourut dans cette charge en 1522.15
N'est-on pas ainsi autorisé à penser que ce serait à lui qu'on devrait la mise au jour des six premiers livres des Annales? Lorsque Léon X, dans son zèle pour les lettres et les arts, promettait de généreuses récompenses à ceux qui trouveraient et feraient connaître les œuvres encore ignorées des auteurs anciens, Jean-François avait une bonne occasion d'acquérir une grosse somme en tirant des coffres de son père l’ouvrage qu’il y avait laissé. Le chancelier était mort en 1459. Le manuscrit, certainement écrit depuis déjà longtemps, datait d’une soixantaine d'années. La couleur jaunie du parchemin, la pâleur de l'encre, lui ôtait le caractère d’une œuvre de contrefaçon. Le fils de Poggio était-il homme à n’en pas tirer profit?
Nous avons eu l’occasion de remarquer? que dans une lettre faussement datée du 28 décembre 1497, Poggio parlait d'un manuscrit de Tacite, écrit en caractères lombards, qu'il avait eu en mains, et que la description qu'il en fait permet de reconnaître le Second Médicis. Dans cette même
! Lenfant, Poggiana, t. I, p. 80. Cf. Moreri, Grand Dictionnaire historique, 1759. Recanati, Poggii vita, ch. XV : De Poggii filiis. ? Jre partie, ch. III, p. 85. Epist., II, 15.
lettre, il est question d’un autre Tacite, écrit en lettres antiques (carolines), parfaitement lisibles, qu'il avait vu à Florence, il ne sait où. Or, personne autre que lui n’a eu connaissance d’un pareil manuscrit, et ce qu’il en dit : Legi olim quemdam apud vos manens lilleris antiquis, convient exactement au Premier Médicis. N'est-ce pas là un motif suffisant d’être persuadé que ce manuscrit doit venir de chez Poggio?
Jean-François ne pouvait toutefois déclarer qu’il était en possession du volume par héritage. Comment expliquer que Poggio ni aucun de ses amis n’ait parlé de ce Tacite? Pour ne pas éveiller les doutes et les soupçons, il était plus simple et plus sage de suivre la voie habituelle en pareil cas, et de prétendre qu’il avait élé découvert par hasard en pays barbare.
Il fallait pour cela un partenaire en qui l’on püût se fier. Jean-François n’eut sans doute que l’embarras du choix.
Souvenons-nous que la désignation du monastère de Corvei, comme étant le lieu où le manuscrit avait été trouvé, n’a été faite que longtemps après sa publication, et qu’on ne précisa point d’abord son origine; on parla simplement de forêts de Germanie; on se tint dans le vague. Pourquoi cela? N'est-ce point par la crainte de courir le risque d’être démenti ou de se trahir?
{Il ne serait pas impossible que le succès du Tacite ait encouragé Jean-François Bracciolimi à exhiber aussi le fameux Tite-Live de son père.
Paul Jove, en effet, rapporte que vers cette époque on trouva un exemplaire complet de Tite-Live dans une île des Hébrides. Il avait fait partie, disait-on, du butin emporté de Rome, à la prise de la ville par Alaric, par Fergusius, roi d'Écosse, et plus tard, pour le soustraire au pillage des Danois, on l'avait transféré dans l’île d'Hiona.
L’analogie entre les deux stratagèmes est frappante : c’est dans une île septentrionale de l’Europe qu’est placé le manuscrit. Cette île est anglaise, il est vrai ; mais les Danois sont mêlés à l'affaire. L'imagination des faussaires se meut fort
souvent dans le même cercle.
Cet exemplaire du Tite-Live fut offert à François Ie’ en sa qualité de protecteur