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LA RECHERCHE DES MANUSCRITS

Au xv° siècle, malgré les guerres et les bouleversements politiques de toutes sortes qui troublaient l’Europe, chaque nation, chaque cité encourageait les lettres et les arts; ll chacune voulait reconstituer l’histoire de son pays, posséder | des savants et des artistes éminents. Poètes, jurisconsultes, érudits, se voyaient appelés par tous les princes, par toutes | les républiques. Ils étaient comblés d'honneur et d’argent.

La recherche des anciens manuscrits, des médailles, des inscriptions, était, par suite, devenue une profession lucra-

tive; leur placement était facile, car partout se formaient des collections, des musées, des bibliothèques. Aussi, toutes les contrées étaient-elles sillonnées par des voyageurs à la découverte d’antiquités !.

Poussés par le désir du gain, les marchands eux-mêmes ne manquaient pas de se livrer, à l'exemple de Cyriaque d’Ancône, à ce genre de trafic qui se trouva souvent réuni à celui de la laine ou de la soie.

Ce qui rapportait le plus au xve siècle dans le commerce de la librairie, ce qui se payait à chers deniers, c'était le manuscrit ancien. Chaque personnage qui se faisait gloire de posséder une riche bibliothèque, tenait à y compter quelques raretés.

Parmi nombre d'exemples nous citerons celui du cardinal Orsini. Poggio, dont nous aurons longuement à parler, lui fit acheter les comédies de Plaute, qu'un certain Nicolas de Trèves s'était, disait-il, procurées en Allemagne, on ne sait où, et qu’il avait apportées à Rome. Le cardinal était jaloux de son acquisition; il ne voulait permettre à personne d'en prendre communication, pas même à Poggio qui s'en fàcha; il en faisail faire de rares copies qu’il offrait comme des dons précieux à Leonello d’Este et à quelques autres princes italiens ?.

Aussi Léon X, lorsqu'il aura reçu le manuscrit des premiers livres des Annales de Tacite, se fera-t-il, nous le verrons, un mérite de ne les avoir pas conservés pour lui seul et de les avoir immédiatement livrés à la publicité®.

Le pape paya ces fragments de Tacite 500 sequins, soit environ la somme de 6,000 francs en or; c'était presque

1 Tiraboschi, Storia della letteratura italiana, t. VI, lib. Il, c. 2, 4. 2 Poggii Epistolaë, I, 29, 3), 31, 39; IV, 4, 11, 17. 8 Philippe Beroalde Junior, Épitr2 dédic, à Léon X,

une fortune pour cette époque. On peut juger par là combien la recherche des manuscrits était fructueuse.

Pour expliquer comment tant d'ouvrages d'auteurs latins étaient demeurés inconnus aux savants des siècles précédents et étaient mis au jour par les chercheurs de la Renaissance, on disait que les moines avaient généralement relécué dans les greniers ou dans les caves de leurs couvents la plupart des écrits d’origine païenne qui s'étaient trouvés dans leurs bibliothèques. C'était donc parmi les objets de rebut, parfois parmi les immondices, quand il leur était permis d'y fouiller, que les dénicheurs de manuscrits trouvaient, prétendaient-ils, les chefs-d’œuvre de l’ antiquité. Poggio et Bartholomeo de Montepulciano affirmaient qu'ils avaient fait leurs découvertes à Saint-Gall, au fond d’une tour sombre et humide, où l’on n'aurait même pas jeté un condamné à mort1,

Rien ne semblait plus digne de créance, tant était grande alors l’incurie des monastères pour tout ce qui tenait aux lettres ou aux sciences.

Rambaldo, dit Benvenuto d’Imola, un de ceux qui faisaient profession de lire publiquement dans les villes d'Italie les œuvres de Dante, de Pétrarque, et de les commenter, nous apprend dans quel état déplorable se trouvait au xrve siècle la bibliothèque d’un des monastères les plus vantés pour la culture des lettres, celui du Mont-Cassin.

Dante, on s’en souvient, au chant xx1r du Paradis, fait la rencontre de saint Benoît, et le fondateur de l’abbaye lui dit: Et ma règle n'est plus qu'un vain papier. Dans ses Commentaires sur la divine Comédie, Rambaldo, à propos de ces vers ?, écrivait :

Poggii Epistolae, I, 5.

? Muratori, Antiquitates Ttalicae medii aevi, t, I: Excerpta historica ex

LES DÉCOUVERTES LITTÉRAIRES AU XVe SIÈCLE. 3

« Pour une plus nette intelligence de ces paroles, je veux rapporter ce que me racontait plaisamment mon vénérable maitre Boccace de Certaldo. Il disait qu’étant en Apulie, séduit par la renommée du lieu, il se rendit au célèbre monastère du Mont-Cassin, dont parle Dante. Avide de visiter la bibliothèque dont il avait entendu louer la magnificence, il demanda humblement à un moine, et avec sa politesse habituelle, d’avoir la bonté de lui en ouvrir la salle. Mais celui-ci, montrant une longue échelle, lui répondit d’un ton bourru : « Montez, elle est ouverte. » Aussitôt il grimpe tout joyeux et d’abord il s'étonne de voir le lieu où se trouvait le fameux trésor sans porte ni fermeture. Il entre. L'herbe poussait sur les fenêtres; les livres sur les bancs étaient couverts d’une épaisse poussière. Stupéfait, il commence par ouvrir un livre, puis ‘un autre; il y en avait beaucoup et de diverses sortes, anciens ou étrangers; mais aux UnS il manquait des cahiers, à d’autres on avait coupé les marges; d’une façon ou d’une autre tous étaient abimés. Enfin, déplorant que les fruits des labeurs et des études de tant de célèbres génies fussent tombés aux mains de si méchantes gens, les larmes aux yeux, il redescendit. Abordant alors un moine qu'il rencontra dans la cour, il lui demanda pourquoi des livres si précieux avaient été ainsi honteusement mutilés. Celui-ci lui répondit que quelques-uns de ses frères, pour gagner deux ou Cinq SOUS, grattaient un cahier, en faisaient des petits psautiers qu'ils débitaient aux enfants; d’autres enlevaient les marges blanches des feuilles pour fabriquer des amulettesi qu'ils ven-

commentariis manuscriptis Benvenuti de Imola, in comoediam Dantis, ad cantum XXII, versus 74:

E la regola mia Rimasa è gi per danno delle carte, 1 Muratori, ibid,: Qui respondit quod aliqui monachi volentes lucrari duos vel

daient aux femmes.» Et Benvenuto s’écrie : « Maintenant donc, Ô homme d'étude, va te fendre la tête pour composer des livres! »

LES MOINES AVAIENT-ILS PRIS A TACHE DE RECOPIER LES ŒUVRES DES AUTEURS PAÏENS ?

Est-il vraisemblable que des trafiquants de manuscrits anciens aient fait autant de trouvailles qu'ils le prétendent, dans les couvents? Les moines, par pur intérêt scientifique, s'étaient-ils fait un devoir de conserver à la postérité, pour la plus grande gloire du paganisme, les chefs-d’œuvre de l'antiquité ?

À propos de la destruction presque complète de la civilisation étrusque, Machiavel fait les réflexions suivantes :

«On a répondu aux philosophes qui soutenaient que le monde est éternel, que si une pareille existence était vraie, il faudrait que la mémoire des événements remontât à plus de cinq mille ans. Ce raisonnement serait juste si l’on ne voyait comment se perd et se détruit, par divers accidents, la mémoire des temps. De ces accidents, partie vient des hommes, partie vient du ciel. Ceux qui viennent des hommes sont les changements de religion et de langue. S’établit-1l une nouvelle secte, c’est-à-dire une religion nouvelle, son

premier soin pour s’accréditer est de détruire l’ancienne; .

et quand les fondateurs de celle-ci parlent une langue différente, ils y parviennent facilement.

» On peut reconnaître cette vérité en examinant la manière

quinque solidos, radebant unum quaternum et faciebant psalterios quos vende

bant pueris; et ita de marginibus faciebant brevia quae vendebant mulieribus. Brevia, latinisation du mot italien breve : Striscia di carta pergamena con breve

iscrizione. Cf. Martigny, Dictionnaire des antiquités chrétiennes : Amulettes

chrétiens.

1 Machiavel, Discours sur Tite-Live, Liv. IE, ch. V.

dont la religion chrétienne a procédé contre la religion païenne. Elle a détruit toutes les insütutions, toutes les

cérémonies et effacé jusqu'au moindre souvenir de cette ancienne théologie. Il est vrai que le christianisme n’a pu réussir à nous ravir également la connaissance des belles actions des grands hommes qui ont fleuri sous le paganisme; mais on ne doit l’attribuer qu’à la nécessité où 1l a été de conserver la langue latine pour faire connaître la nouvelle loi qu’il établissait, à en juger par les persécutions que les chrétiens ont fait endurer aux paiens. S'ils avaient pu employer pour cet objet une nouvelle langue, ne resterait pas la moindre trace des événements antérieurs.

» Voyez la conduite de saint Grégoire le Grand et des autres chefs de la religion chrétienne : avec quelle opiniâtre persévérance ils s’attachent à détruire tous les monuments de l’idolâtrie! Ils brülent les ouvrages des poètes, des historiens; ils détruisent les statues, les tableaux; ils alièrent ou abolissent tout ce qui pouvait conserver quelque souvenir de l’antiquité. Si, pour seconder leurs efforts, ils avaient pu se servir d'une autre langue, en très peu de temps on eût fait disparaître jusqu’à l’ombre des littératures anciennes. »

Ce que pense Machiavel de la destruction systématique des monuments religieux et littéraires du paganisme par le clergé chrétien est confirmé par Jean de Salisbury. Il rapporte, comme une tradition certaine, que saint Grégoire fit brûler la bibliothèque palatine de Rome et ordonna la destruction des livres profanes.

On a contesté l’exactitude du vandalisme attribué à ce pape. Mais ce qui nous paraît blâmable aujourd’hui était, au contraire, chose fort naturelle, fort méritoire au vie siècle;

! Joannes Sarisberensis, De Nugis Curialium, 1. IL, c. 26; 1. I, c. 49.

de pareilles mesures étaient même dictées par les circonstances. En tous temps, en tous lieux, ne voit-on pas à chaque révolution politique, sociale ou religieuse, le parti vainqueur essayer de détruire tout ce qui peut être rappelé à l'honneur du parti vaincu, tout ce qui peut perpétuer ses souvenirs, ses regrets et ses espérances de relèvement?

Le Père Maimbourg, dans son panégyrique de saint Grégoire, nous montre quels étaient les sentiments qui animaient le pape.

« Didier, dit-1lt, archevêque de Vienne, était un homme d’un très grand mérite, d’un rare savoir et d’une vertu fort éclatante, à qui saint Grégoire a écrit plus d’une fois avec éloge, et, néanmoins, il trouva à redire à sa conduite et le reprit, comme d’un grand crime, de ce qu’il s’employait à enseigner à quelques-uns de ses amis la grammaire et les lettres humaines et à leur expliquer les poètes. Il l’assure que cette fâcheuse nouvelle lui a donné tant de chagrin, que toute la Joie qu’il avait eue d’apprendre le succès de ses études et sa grande capacité s'était changée, tout à coup, en tristesse parce que, lui dit-il, les louanges de Jupiter et celles de Jésus-Christ ne peuvent étre dans la même bouche. Songez combien c'est chose indigne et détestable à un évêque, de chanter des vers que même un laïque dévot et religieux ne pourrait réciter avec bienséance et sans faire tort à sa profession. Il ajoute: Si, néanmoins, je puis connaître évidemment que le rapport qu'on m'avait fait contre vous est faux et que vous ne vous amusez point à ces bagatelles de lettres humaines, j'en rendrai grâce à Dieu qui n'aura pas permis que votre cœur soit souillé des louanges pleines de blasphèmes que ces auteurs profanes donnent aux plus scélérats de tous les hommes.»

{ Maimbourg, Hist. dupontificat de Grégoirele Grand. Paris, 1686, L. IT, p. 259.

Le Père Maimbourg fait à ce propos un retour sur.luimême et dit :

« J'avoue que le sentiment du grand saint Grégoire qu’il exprime en termes si forts, m'a fait gémir en faisant un peu de réflexion sur le passé et me fait regretter, en ma vieillesse, le temps que j'ai perdu dans les plus beaux jours de ma jeunesse où il m'a fallu remplir mon esprit de fables, de folies, de chimères, de mille idées profanes et de fausses divinités, lorsque j’eusse pu l’enrichir de belles et solides connaissances qui mènent au vrai Dieu et que nous donnent la sainte Écriture, les Pères, les Conciles, l’histoire de l'Église, la science de son droit, de ses lois, de ses pratiques. »

Les idées exprimées ici par le savant jésuite du xvrr siècle étaient celles qu'avait de tout temps enseignées l’Église chrétienne.

Saint Jérôme, lui-même, redoutait si fort l'enthousiasme contagieux de la littérature profane, qu’il racontait, pour édifier les fidèles et les détourner de cette étude, la vision qu'il avait eue dans une léthargie où lavait jeté un violent accès de fièvre. « Alors, dit-ilt, je me crus transporté en esprit devant le tribunal du juge suprême, qui semblait entouré d'une si vive et si éblouissante clarté, que, retombé sur la terre, je n'aurais jamais pu y fixer mes yeux. Une voix me demanda qui j'étais. — Je suis un chrétien, répondisje. — Tu mens, me dit le juge suprême; tu es un cicéronien et non pas un chrétien; où est ton trésor, là est ton cœur. »

N’avait-on pas, d’ailleurs, à craindre, dans l'étude des auteurs profanes, d’être surpris par l'Esprit malin? Une légende bien connue racontait qu’au cours d’une discussion,

! Villemain, Tableau de l'éloquence chrétienne au IVe siècle : SAINT JÉROME, page 328.

LES DÉCOUVERTES LITTÉRAIRES AU XV® SIÈCLE. 9 l'A

un savant avait été vaincu et emporté par le Diable qui lui | à

dit: Tu ne savais donc pas que j'étais logicien? h Les Constitutions apostoliques recommandaient aux

fidèles de s’abstenir des livres païens, si capables d’ébranler

la foi et d'attirer dans l'erreur. « Que vous manque-t-il dans Ai

la loi de Dieu, disaient-elles, qui vous oblige à avoir recours | 1

à ces contes, à ces fables des paiens? Si vous cherchez des ;

histoires pour vous contenter, vous avez les Livres des Rois.

Si vous voulez de la philosophie et de la poésie, vous avez

les Prophètes, Job, les Proverbes où vous trouverez tout juil

ce que la sagesse et la poésie ont de plus excellent, parce

que ce sont les paroles de Dieu qui est le seul sage. Si vous

désirez des cantiques, vous avez les Psaumes. Si vous aimez

les antiquités, vous avez la Genèse. Si vous cherchez des l.\

lois et des ordonnances, vous avez la loi de Dieu qui est si

célèbre. Aïnsi faites-vous violence et passez-vous de toutes |

ces lectures étrangères et diaboliques!. » |

Mais la nature ne perd jamais son action. Le besoin de savoir inhérent à l’homme le pousse toujours à vouloir | connaître ce qui se passe autour de lui, ce qui s’est passé Hi avant lui. Malgré donc les Constitutions apostoliques et les règles monastiques, toutes conformes à l’origine aux maximes de l’Église?, on vit aux vie, 1x°, xe siècles, des évêques et de nombreux abbés de divers ordres se livrer aux études scientifiques, littéraires, historiques, et à cet effet | rechercher, lire, faire transcrire les auteurs célèbres de l'antiquité païienne#. Il est vrai de dire aussi qu’à cette

4 Abbé de La Trappe, Réponse au Traité des études monastiques, 2 partie, ch. XI : Exteris et diabolicis libris vehementer te contine.

2 Id., ibid., pages 4 et 5. Pour la règle de saint Benoît, voir pages 54-56,

3 Jd., ibid., cf. 2e partie, les intéressants chapitres XI et XII.

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époque le clergé ne brillait point par une foi bien vive; les évêchés et les abbayes, recherchés pour les revenus qui y étaient attachés, étaient vendus ou donnés à des

personnages fort peu soucieux du maintien des principes apostoliques.

De telles études toutefois n’occupaient que quelques esprits d'élite. Les manuscrits qui traitaient de questions profanes étaient par suite fort rares; ils étaient en quelque sorte Ja propriété particulière de ces prélats érudits et non point celle de la communauté !; la plupart d’entre eux n'avaient pas d’ailleurs leur séjour habituel dans le cloître. Un grand nombre d'auteurs anciens qu'ils avaient eus en mains devaient donc infailliblement se perdre soit par l’incurie de leurs héritiers, soit par le zèle de ceux-ci pour le maintien des prescriptions de l’Église.

Tous ceux, en effet, qui, au moyen âge, acquéraient des connaissances supérieures, étaient accusés d’être en commerce avec le démon; Gerbert lui-même, devenu pape, ne fut pas à l'abri du soupçon; et, encore au xv° siècle, Trithème fut traité de sorcier. Aussi voyons-nous presque tous les réformateurs s'élever contre les études dans les ordres religieux et en faire la cause de leur décadence?.

Au sujet des bibliothèques des couvents et des livres qu’elles contenaient jadis, écoutons le célèbre réformateur de l’ordre de La Trappe, car nul n’a plus d'autorité en pareille.matière * :

«La conséquence, mes frères, qu’on veut tirer des bibliothèques qui étaient dans les monastères et de l’application

1 Réponse au Traité des études monastiques, pages 53 et 54. 2 Jbid., pages 112-193.

3 Jbid., ch. VI.

Ab LS CAT PI

qu’avaient les moines à écrire des livres, n’a rien de juste. Tout amas de livres quelque petit ou grand qu'il fût, sappelait bibliothèque: c’est un nom qui est propre à imposer et à éblouir. Mais depuis que saint Pierre Damien dit à ses frères qu’il leur laissait un nombre considérable de livres pour se conserver et pour s’avancer dans la connaissance et dans l’amour des choses de leur profession, et qu'il réduit ce grand nombre de livres à l'Ancien et au Nouveau Testament, aux Actes des Martyrs, à quelques explications de l’Écriture sainte, à quelques Homélies des Pères, savoir de saint Ambroise, de saint Augustin, de saint Grégoire, de saint Jérôme, de Bide, de Remy d'Auxerre, d'Amalaire, d'Haimon, de Paschase, cela modère l’idée qu’on pourrait se former du nom de bibliothèque et empêche qu'on ne s’en fasse des notions trop vastes et trop étendues.

» Cependant il faut demeurer d'accord que saint Pacôme, qui avait onze cents moines dans sa communauté, avait besoin de beaucoup de livres. Il fallait au moins que chacun de ses frères en eût un. Aussi ne peut-on disconvenir que, selon l'occupation qu’on leur donnait, ces livres ne pouvaient être que quelques catéchismes, quelques instructions chrétiennes, quelques psautiers, quelques Nouveaux Testaments, enfin quelques volumes de l’Écriture sainte, ce qui était toute leur règle... Cela toutefois pouvait aller à plus de deux mille volumes. Mais inférer de là qu’ils avaient une bibliothèque composée de livres d’études et de science, c’est vouloir se tromper. »

L'abbé de La Trappe ajoute :

« Pour ce qui est de copier des livres et de les transcrire, c'est une raison qui ne peut être écoutée. Les moines vivaient du travail de leurs mains et écrivaient des livres pour les vendre. Il y en avait beaucoup qui en faisaient leur

travail réoulier. On sait que l’Église a fait des ordonnances par lesquelles elle veut qu’ils s'appliquent à écrire, et cette

occupation regardait l’utilité publique aussi bien que celle des moines par le profit qu’ils en retiraient. Elle les préservait alors de la paresse et de l’inutilité et leur donnait un moyen de subsister et dé secourir les pauvres. Et comme on faisait dans ce temps-là par l'écriture ce que l’on à fait depuis quelques siècles par l'impression, le public y trouvait son compte et son avantage. Ainsi tout ce qu’on pourrait prouver par là, ce serait que quelques moines se sont rendus habiles et intelligents dans l’art d'écrire, mais non pas qu'ils soient devenus plus savants ni plus saints.

» Cest, dis-je, tout ce qu’on pourrait prouver, car il y avait un bien plus grand nombre de ces moines copistes qui remplissaient quelquefois le vide de leurs manuscrits d’un fatras de bonnes et de mauvaises choses, selon leur caprice, comme tant de savants l’ont remarqué, entre autres l’illustre M. Baluze, dans ses belles Notes sur les Capitulaires. »

La copie des livres dans les monastères ne fut donc en quelque sorte qu’un métier manuel!. C’est de là que sortaient les psautiers, les évangiles, les missels, les lésendes des saints, les livres d’une vente courante et aussi quelques ouvrages de théologie. En dehors des corporations religieuses il y eut d’abord au moyen âge fort peu de scribes. Les ordres monastiques par suite, et principalement les Bénédictins, eurent le monopole de la librairie.

Les livres destinés aux petites bourses étaient écrits sur du papyrus que fournissaient la Sicile et surtout l'Égypte; plus tard on employa le papier de coton, et enfin celui de chiffe. Le parchemin et le vélin étaient réservés pour les livres de luxe. Mais les peaux préparées avaient toujours

! Aussi le scribe s'appelait-il pictor.

LES DÉCOUVERTES LITTÉRAIRES AU XV° SIÈCLE. 13 coûté fort cher; aussi les libraires de Rome ou de la Grèce avaient-ils eu l'habitude de faire effacer les ouvrages qui n'avaient plus de débit pour y substituer d’autres. Cette tradition se transmit naturellement dans les couvents; elle était dictée par la force des choses. On y grattait donc les anciens parchemins, et naturellement de préférence ceux des auteurs païens; on les passait à l’eau de chaux et, redevenus blancs, ils servaient à la copie de nouveaux ouvrages.

Après la fondation des universités, les corporations de scribes s'étaient multipliées dans les grandes villes : elles fournissaient aux besoins des maitres, des étudiants et du public. Devant leur concurrence, les couvents avaient fini par cesser de faire copier des livres pour la vente. Mais l’œuvre de destruction des antiques manuscrits était alors à peu près consommée.

Michelet écrit à bon droit! : « Ici vient la grande formule qu'on ne manque jamais de dire : « Heureusement les » moines étaient là, religieux conservateurs de l’antiquité, » ses sauveurs. Écrivains infatigables, ces bons Bénédictins » copiaient, multipliaient les livres. » Et voilà justement où était le mal. Plût au ciel que les Bénédictins n’eussent su ni lire ni écrire! Mais ils avaient la rage d'écrire et de gratter les écrits. Sans eux la fureur des barbares, des dévots, n’eût pas réussi. La fatale patience des moines fit plus que l'incendie d’'Omar, plus que celui des cent bibliothèques d’Espagne et tous les bûchers de l’Inquisition. »

Ce ne fut point par les soins que les moines prirent de la conservation des écrits anciens que se renoua en Occident la chaine longtemps interrompue des connaissances humaines. Ce fut par l'Orient, par les Grecs, par les Musulmans que la vie intellectuelle se réveilla. C’est de l’arabe

1 J, Michelet, Histoire de France, 1. VIL : Renaissance, INTRODUCTION, page L,

qu’Aristote fut d’abord traduit en latin; c’est l’école de Salerne qui ne laissa point éteindre le flambeau de la science.

On est ainsi en droit de douter qu’à la Renaissance les découvreurs de manuscrits aient retiré des bibliothèques, des caves ou greniers des monastères tant de livres paiens que les religieux y auraient autrefois copiés par dévouement scientifique.

LA PLUPART DES TRAFIQUANTS DE MANUSCRITS MÉRITAIENT-ILS UNE CRANDE CONFIANCE ?

Le père Hardouin a soutenu que toute la littérature latine profane, sauf quelques rares ouvrages, n’est pas antérieure au xr11e siècle; qu’elle avait été composée dans les couvents des Bénédictins, sous la direction d’un supérieur qu’on avait appelé SEVERUS ARCHONTUS, du mot latin severus, sevèrei, allié au mot grec archonte, qui désignait le premier magistrat d'Athènes. Mais s’il a donné quelques raisons générales d’être en défiance, il n’a pas prouvé son affirmation. Il a fait honneur aux Bénédictins d’avoir produit des œuvres remarquables à la plus grande gloire du paganisme. Ce n’est pas admissible. Les moines n’en étaient vraisemblablement pas capables; et le fussent-ils, ils n’avaient aucun intérêt à le faire.

Tout, néanmoins, n’est pas à dédaigner chez le père Hardouin; et il a été bien fondé à dire? :

« Usque ad natam typographiam et facilitas magna fingendi fuit et libido. Post eamdem natam difficilius id fieri potuit. Itaque tempus fingendi fuit saeculum x1v, xv et xvr. Tempus

1 Joannis Harduini De Nummis Herodiadum liber, pages 51-52, 58,

? Joannis Harduini, jesuitae, Ad censwram scriptorum veterum Prolegomena,. Londini, 1766, page 186,

examinandi et fraudis detesendae saeculum xvir exiens cum consequentibus, ne vires ea fraus cum annis acquirat. »

Que les Bénédictins aient altéré les écrits de Tertullien, de saint Jérôme, de saint Ambroise, de saint Augustin et autres auteurs ecclésiastiques, qu’ils leur aient attribué des idées et même des ouvrages qui n'étaient pas lés leurs, sur ce point le père Hardouin a vraisemblablement raison. Il en est autrement des fraudes en littérature profane. Elles ne peuvent venir, croyons-nous, que des gens de lettres de la Renaissance. Ceux-ci ont généralement prétendu qu'ils avaient trouvé dans les couvents les manuscrits qu’ils exhibaient; les moines ont fini par le croire et, quand il y a eu honneur à le faire, ils se sont vantés d’avoir conservé ce qu'ils se flattaient jadis d’avoir détruit.

Les hommes qui, aux xv° et xvi° siècles, se sont adonnés à l’étude de l'antiquité ne manquaient certainement pas de talent et de savoir; grand a été leur mérite; et la postérité leur doit de la reconnaissance pour les services qu’ils ont rendus aux lettres. Mais ils ne furent pas tous d’une moralité irréprochable. Filelfo, Valla, Cyriaque d’Ancône et nombre d’autres avec eux n’ont droit qu'à une médiocre confiance.

C'était aux princes, aux prélats, aux richissimes banquiers que les marchands de curiosités antiques, les dénicheurs de manuscrits, venaient offrir leurs trouvailles. Eux seuls pouvaient les payer grassement. Mais ces nobles acheteurs n'étaient pas fort experts en la matière; même parmi les érudits l’esprit critique était peu exercé. Quelle ne devait pas être la tentation de faire des fraudes aussi fructueuses? Comment résister? Aussi les Médicis et les autres protecteurs des lettres furent-ils souvent dupést,

{ FT, Perrens, His, de Florence depuis la domination des Médicis, t, I, p.253,

Les trafiquants de manuscrits avaient plusieurs façons de s’y prendre pour vendre du neuf pour du vieux.

Il pouvait arriver que sur un ancien parchemin les caractères fussent en partie effacés, que les lettres fussent mal formées, que le scribe en le copiant eût commis de lourdes fautes. Il était par suite ilisible ou incompréhensible pour la plupart des gens; il fallait, en effet, au lecteur une certaine

connaissance de la paléographie, être familier avec le sujet traité; cela ne suffisait pas toujours ; il devait encore parfois être doué d’une sorte d'inspiration ou de divination !. Une copie donnée par un interprète plus ou moins habile avait une valeur plus grande que l’original lui-même.

Ainsi, le manuscrit alors découvert qui contenait les trois livres de l’Orateur, de Cicéron, dont on ne connaissait qu’une faible partie, était, disait-on, pour ainsi dire indéchiffrable, tant par l'écriture elle-même que par la détérioration du parchemin. Ce fut un jeune homme de grande capacité, Cosimo de Crémone, qui le premier prétendit avoir réussi à le lire et à en donner le texte. C'était donc une interprétation que l’on avait et l’on ne pouvait pas être certain que ce fût du Cicéron authentique et pur. Flavio Blondo, toutefois, se trouvant alors à Milan, eut connaissance de la chose; il se hâta de prendre copie du travail de Cosimo, le communiqua à Guarino de Vérone, puis à Leonardo Giustiniani de Venise, et, dit-il, «en peu de temps l'Italie en eut de nombreux exemplaires ?. »

Puisque de pareilles interprétations étaient aussi facilement admises pour l’œuvre même d’un grand écrivain romain, la distance à franchir pour essayer d'écrire quelque volume sous son nom était-elle bien grande?

! Poggii Epistolae, II, 17.

# CF. Tiraboschi, ap, cit., t, VI, Liv. I, c. 4, 85.

Point n’était, en effet, besoin de montrer l'antique manuscrit qu'on aurait déchiffré. N'était-il pas devenu un objet sans valeur et inutile à conserver, puisqu'il était remplacé par un texte correct et lisible, et plus tard par un livre imprimé ?

D'autres fois on donnait une plus grande apparence d’authenticité à l’œuvre frauduleuse en la faisant recopier par un scribe habile en lettres lombardes ou en lettres carolines ; lon revétait aussi le parchemin d’une patine obtenue par des procédés particuliers qui lui donnaient un caractère de vétusté 1.

N'est-ce pas à quelques-uns de ces humanistes que l’on doit les Facélies attribuées à Tacite, les Hommes illustres de Pline, ainsi que d’autres ouvrages qui, après avoir été admis pour authentiques, sont aujourd’hui classés parmi les falsifications? Dans ce nombre doit être placé, croyons-nous?, le x° livre des lettres de Pline le Jeune.

1 FT. Perrens, op. cit., pages 253 et 254. — Cf. Ch. Yriarte, Florence,

? Études au sujet de la persécution des chrétiens sous Néron, ch. IV : La Correspondance de Pline et de Trajan. Cf. ch. Ier, pagés 7 et 8,

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