CHAPITRE XL
Continuation du même sujet
Ce qui a donné l'idée d'un règlement générai fait dans le temps de la oohqu^, c'est iju'on a vu en France un prodigieux nombre de servitudes vers le commencement de la troisième race ; et , comme on ne s'est pas aperçu de la progression continuelle qui se fit de ces servitudes, on a imaginé dans un temps obscur une loi générale qui ne fut jamais.
Dans le commencement de la première race , on voit un nombre infini d'hommes libres, soit parmi les Francs, soit parmi les Romains : mais le nombre des serfs augmenta tellement , qu'au commencement de la troisième tous les laboureurs et
presque tous les habitants des villes se trouvèrent serfs ' : et au lieu que, dans le commencement de la première > il y avoit dans les villes à peu près la même administration que chez les Romains, des corps de bourgeoisie, un sénat, des cours de
Ncu te dexterior tortum dèdinet ad Ânguemj Nere sinisterior pressam rota ducat ad Aram : Inter utrumque tene.....
OriD.Metam.Lu.
1 Pendant que la Gaule étoit sous la domination des Romains , •Os formoient des corps particuliers : c'étaient ordinairement des affranchis ou descendants d'affranchis.
44 DE l'esprit des lois.
judicature ; on ne trouve guère , vers le commencement de la troisième , qu'un seigneur et des serfs.
Lorsque les Francs, les Bourguignons et les Goths faisoient leurs invasions ,ilsprenoient l'or, Targent , les meubles, les vêtements, les hommes, les femmes , les garçons , dont l'armée pouvoit se charger; le tout se rapportait en commun, et Tannée le partageoit l . Le corps entier de l'histoire prouve qu'après le premier établissement, c'està-dire après les premiers ravages, ils reçurent k. composition les habitants , et leur laissèrent tous leurs droits politiques et civils. G'étoit le droit des gens de ce temps-là : on enlevoit tout dans la guerre, on accordoit tout dans la paix. Si cela n'avoit pas été ainsi , comment trouverions-nous dans les lois saliques et bourguignones tant de dispositions contradictoires à la servitude générale des hommes?
Mais ce que la conquête ne fit pas, le même droit des gens % qui subsista après la conquête, le fit. La 4 résistance, la révolte, la prise des villes, emportaient avec elles la servitude des habitants : et comme, outre les guerres que les différentes nations conquérantes firent entre elles , il y eut cela de particulier chez les Francs, que les divers
* Voyez Grégoire de Tours, liv. n, ch. xxvn; Âimoin, liy. i, ch. xn.
,' * Voyez les vies des saints citées ci-après, p. 47, note première.
LIVBE XXX , CHAPITRÉ XT. 4 5
partages de la monarchie firent naître sans cesse des guerres civiles entre les frères ou neveux, dans lesquelles ce droit des gens fut toujours pratiqué, les servitudes devinrent plus générales en France que dans les autres pays ; et c'est, je crois, une des causes de la différence qui est entre nos lois françoises et celles d'Italie et d'Espagne, sur les droits des seigneurs.
La conquête ne fut que l'afïaire d'un moment : et le droit des gens que l'on y employa produisit quelques servitudes. L'usage du même droit des gens , pendant plusieurs siècles , fit que les servitudes s'étendirent prodigieusement.
Theuderic', croyant que les peuples d'Auvergne ne lui étoient pas fidèles, dit aux Francs de son partage : « Suivez-moi, je vous mènerai dans un « pays où vous aurez de l'or, de l'argent, des « captifs, des vêtements, des troupeaux en abon- « dance ; et vous en transférerez tous les hommes « dans votre pays. »
Après la paix * qui se fit entre Gontran <$ Chilpéric, ceux qui assiégeoient Bourges ayant eu ordre de revenir, ils amenèrent tant de butin qu'ils ne laissèrent presque dans le pays ni hommes ni troupeaux.
Théodoric, roi d'Italie, dont l'esprit et la poli*
A Grégoire de Ton», liv. ni.
* Ibid. liv. Yi, ch. nxi.
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tique étaient de se distinguer, toujours des autres rois barbares, envoyant fto* année dans la Gaule, écrit au général 1 : « Je veux qu*bïf /suive les. Ipis « romaines , et que vous rendiez les esclaves « fugitifs à leurs maîtres : le défenseur de la liberté « ne doit point favoriser l'abandon de la servitude. « Que les autres rois se plaisent dans le pillage et « la ruine des villes qu'ils ont prises : nous voulons « vaincre de manière que nos sujets se plaignent « d'avoir acquis trop tard la sujétion. » Il est clair qu'il vouloit rendre odieux les rois des Francs et des Bourguignons, et qu'il faisoit allusion à leur droit des gens»
Ce droit subsista dans la seconde race. L'armée de Pépin, étant entrée en Aquitaine, revint en France chargée d'un nombre infini de dépouilles et de serfs , disent les annales de Metz*.
Je pourrais citer des autorités 1 sans nombre. Et comme dans ces malheurs les entrailles de la charité s'émurent; comme plusieurssaintsévéqaes, voyant .les captifs attachés deux à deux , employèrent l'argent des églises et vendirent même les vases sacrés pour en racheter ce qu'ils purent ;
1 Lettre 4^, 11t. iii, dans Cassiodore.
' Sur l'an 763. Innomerabilibus / spoliis et captrris totns Hle exercitus ditatus, in FraneUm reversas est.
1 Annales de Fulde, année 739; Paul, diacre, de gtsûs Longohar dorum , liv. ni » ch. xxx; et Ut. iy ,<ch. 1; e£ les Vies des saints citées à la note suivante.