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FRiDtRIQni ET HARALB.
Conte groênlandais.
Qui est-ce donc qui a publié dernièrement une histoire groënlandaise? J*en sais une aussi» et je voudrais la raconter. — J'espère que ce n'est pas la môme. — Il parait que l'autre narrateur a pris, pour savoir son histoire, un procédé et un chemin tout différents des miens. Il est allé dans l'océan Arctique — 70 degrés de latitude nord — et a subi les fatigues d'un rude voyage, tandis que, moi, j'ai lu autrefois mon
histoire dans un bouquin au coin d'un bon feu de
houille, OU couché sur Therbe, du temps que j'habibitais la France et la Normandie.
C'est à vous que j'adresse ce récit, habitants autocbthones ou accideStels de ce doux pays de Nice ; j'espère qu'il vous fera apprécier l'hiver que vous allez escamoter.
Il y a fort longtemps — dans une partie du Groenland que ma mémoire ne me permet pas de déterminer d'une façon très-précise — entre Julianeshaab et Egedesminde, vivaient deux jeunes gens, fille et garçon, d'une beauté si merveilleuse, que les habitants leur donnèrent les noms de deux de leurs ancêtres, qui, selon la tradition du pays, après beaucoup de hauts faits en tout genre, devinrent^ l'un le soleil, l'autre la lune.
Malheureusement, j'ai oublié ces deux noms, et, doué de peu de facilité pour les langues, je n'ai jamais su le groënlandais; cela me fait perdre beaucoup de couleur locale que je serai forcé de remplacer par d'autres procédés. Les appeler Lune et Soleil en français, comme il peut, au premier moment, paraître raisonnable de le faire, pourrait jeter sur mon récit
une teinte à demi-grotesque que je veux éviter. — Nous leur donnerons, s'il vous plaît, des noms danois qui pourraient bien avoir été les leura avant qu'on les eût nommés Lune et Soleil ; nous les appellerons Frédérique et Harald.
Frédérique était née sur la plage où se passe notre histoire ; Harald était venu récemment en canot de la partie la plus reculée; on pensait qu'il avait, pendant une pèche lointaine, rencontré Frédérique avec ses parents, et que c'était l'amour qui lui avait fait quitter son pays.
Cependant, comme il arriva à la fin de l'été, qui dure six semaines, et que, à cette époque, on s'occupe opiniâtrement d'amasser les provisions de l'hiver, les deux jeunes gens ou ne se rencontrèrent pas, ou ne se virent que de loin ; mais bientôt commença l'hiver de dix mois et demi, et on se retira dans les habitations.
Ces habitations sont des souterrains creusés à eU forts communs, et dans lesquels chaque famille se creuse dans une anrractuosité une petite hutte parti** Cttlière, où l'on se renferme avec ses provisions. —
Le froid devenait piquant : 45 degrés centigrades audessous de zéro.
Harald invita Frédérique et sa famille à un festin dans sa hutte. Frédérique se para de son mieux; elle se peignit le front de jaune et les mains de vermillon ; elle serra autour de sa taille une peau derenne, passa dans son nez un large anneau de cuivre, mit son beau collier de dents de requin et ses bracelets de coquillages ; dans ses cheveux nattés et oints d'huile de baleine étaient attachés des morceaux de corail. La richesse, l'élégance et le bon goût de cette parufe portèrent le dernier coup à l'indépendance d'Harald. En effet, Frédérique, sans être tout à fait l'esclave de la mode, sans en adopter les exagérations, la suivait cependant de façon à conserver la réputation qu'elle s'était acquise d'ôtre la fille la mieux mise de la tribu.
Harald était riche : autour de sa hutte étaient rangés un grand nombre de vases pleins d'huile de phoque et de baleine; des morceaux de ces mômes poissons, desséchés à la fumée, étaient appendus aux parois, dans une telle profusion, qu'il était impossible
qu'il consommât seal toutes ces provisions pendant l'hiver.
Harald était somptueusement vêtu d'un grand tapis formé de la peau de huit renards rouges; il répondit avec modestie aux éloges que l'on fit de sa fortune, de façon à montrer qu'il ne s'en enorgueillissait pas ; il fit asseoir ses convives sur des lits de mousse sèche et de lichen, et le festin commença. —On plaça devant Frédérique une queue de baleine, morceau fort estimé; on but de Thuile de baleine d'une fraîcheur exquise; les têtes commençaient à s'échauffer, lorsque Harald se leva et récita un poëme qu'il avait composé en l'honneur de Frédérique :
« Ohl qu'il soit, après sa mort, enseveli sans son arc et ses flèches, sans canot et sans harpon, celui qui oserait me disputer la belle Frédérique I qu'il erre dans l'autre vie, désarmé, au milieu des troupes de rennes et de lièvres blancs 1 qu'il voie, du bord de la mer, se jouer, aux orages, des troupes de phoques, sans qu'il puisse les atteindre!
* Que, dans les régions des âmes, ce séjour des bienheureux où il y a des étés de six mois, et où il
ne gèle jamais qu'à 15 degrés, son crâne serve de coupe pour boire Thuile parfumée et enivrante des lampes célestes, à celui qui oserait arrêter sur elle des regards de convoitise I
» Frédérique est plus belle que le premier soleil qui fond la glace, plus charmante que les premières mousses vertes du printemps. »
Cette poésie fut généralement admirée. Frédérique, en particulier, y fut sensible. En effet, on demandait un jour à une jolie femme :
— Lesquels aimeriez-vous mieux, des vers de Lamartine ou de ceux de Victor Hugo?
— J'aime mieux, dit-elle, des vers de quatorae pieds faits par un nomimé Gustave ; mais ils sont faits pour moi.
La famille de Frédérique fut enchantée de voir un pareil parti se présenter pour leur fille.
Harald offrit alors timidement quelques présents qui achevèrent d'émerveiller les grands parents; il voulut lui-môme attacher à l'extrémité des longues tresses de Frédérique deux boutons de guêtre en cuivre avec le no 19, désignant un régiment danois, qu'un
DE LOIN BT DE PHÉS. 7
soldat lui avait abandonnés contre la peau d*an renard blanc.
Il lui donna des aiguilles d'os de poisson et la peau entière d'un ours blanc pour lui servir de lit; il lui donna encore une grande jarre pleine d'une excellente huile de baleine el quatre paniers d^œufs de poisson séchés.
Les parents les déclarèrent fiancés.
On comprend que l'amoureux Harald pressait le jour de Thymen ; mais,Frédërique, qui était coquette, et qui voulait encore jouir de sa liberté, exigea qu'on remît l'union à l'hiver suivant, lorsque l'on se renfermerait de nouveau sous la terre. En vain Harald supplia, en vain la famille de Frédérique se joignit à ses prières : elle fut inflexible.
L'hiver se passa ainsi; la glace fondit, la neige laissa voir les lichens et la mousse; on sortit des cavernes et l'on se mit en devoir de ramasser les pro« visions pour l'hiver, qui allait recommencer dans six semaines.
Personne n'était aussi ardent que Harald; il ne s'agissait plus pour lui de subvenir à ses besoins ^ il fat-
lait que Frédérique fût heureuse et riche; il voulut qu'elle pût manger des grillades de veau marin tous les jours, et eût de Thuile de baleine à discrétion pour assaisonner les mets, allumer les lampes et oindre ses beaux cheveux.
Mais, au plus beau moment de la pêche, il survint une tempête qui chassa tout le poisson de la côte. La plupart se résignèrent à vivre plus maigrement pendant l'hiver et à se contenter de ce qu'ils avaient pu prendre jusque-là; mais Harald ne voulut rien écouter. Il décida qu'il partirait et suivrait le poisson sur une autre plage. Quelques autres pêcheurs résolurent d'imiter son exemple. Il alla trouver Frédérique et lui dit :
— Chère âme, je pars; peut-être me sera-t-il bien difficile de revenir et la plupart de mes compagnons resteront, pendant l'hiver qui vient, sur les plages où nous allons pêcher. Sois ma femme, alors tu pourras venir avec moi.
Frédérique refusa opiniâtrement.
—Nous nous marierons cet hiver; et, si tu ne peux revenir» nous nous marierons au printemps.
Frédérique mentait, car elle désirait aussi vivement que Harald voir leur union accomplie; mais elle pensait ainsi se faire valoir davantage.
Harald partit en lui laissant les provisions qu'il avait déjà amassées.
Quand Frédérique eut vu son bateau disparaître à l'horizon, elle fondit en larmes, et regretta amèrement son obstination.
Puis elle se mit à préparer des vêtements de peau pour l'hiver en attendant le retour de son fiancé, adressant des prières au Grand Esprit.
De ce jour, Frédérique négligea sa parure; on ne la revit plus donner le ton et la mode aux filles du pays, et le vert-de-gris vint oxyder jusqu'aux boutons de guêtre de cuivre, présent magnifique que Harald avait attaché à ses cheveux le jour de leurs fiançailles.
Cependant elle était toujours belle, et elle charma les yeux du vieux Norghus.
Norghus était le Groënlandais le plus riche et le
pi us puissant; il avait deux bateaux et quatre hommes
à son service; il possédait quatre-vingts jarres d'huile
dans sa demeure d'hiver, et vingt- veaux marlûs enfouis dans la neige poui* ses provisions.
Mais Frédérique méprisa son amour et refusa ses présents.
Norghus s'adressa alors aux parents de la fille. — Le Groenland est bien stérile, bien pauvre ; cependant on y trouve encore de quoi corrompre les esprits et acheter les consciences. Terrible appât de rhuile de baleine! inflexibles attraits des tranches de phoque fumées! amour aveugle des richesses en un mot ! les parents se prononcèrent pour Norghus et ordonnèrent à Frédérique d'oublier Harald.
Les parents de Frédérique décidèrent son mariage et en fixèrent le jour. Norghus envoya des présents qui excitèrent Tadmiration universelle. Il y avait, entre autres raretés, un vêtement composé de huit peaux de renne blanche ; une femme enveloppée là dedans présentait un tel volume, qu'elle n'aurait pu entrer dans aucune hutte. Mais voici le procédé que la mode avait mis en usage : Cette fourrure était roulée autour du corps; lorsque celle qui la portait avait le dessein d'entrer quelque part, quelqu'un retenait
la fourrure par un bout, la femme tournait sur ellemême et déroulait ainsi trois ou quatre tours; puis, une fois entrée, elle tournait dans l'autre sens, et roulait de nouveau le tout autour de sa taille.
Il y avait une espèce de chapeau fait avec des fanons de baleine et orné d'une garniture d'os de poisson. Cette coiffure n'était permise qu'aux femmes d'une certaine condition; sans qu'il y eût à ce sujet ni loi ni pénalité, il y avait des femmes qui n'auraient osé la mettre à aucun prix.
Il y avait des anneaux de nez de toutes les grandeurs.
Si bien que les filles disaient, sans se préoccuper de la vieillesse, de la laideur et de la férocité de Norgbus :
— 11 faut avouer que cette petite Frédérique a bien du bonheur !
Ce n'était pas l'opinion de Frédérique. Aussi, la veille de son mariage avec Norghus, elle disparut subitement, et^ malgré toutes les recherches, on ne put la retrouver. On la crut morte; mais il n'en était rien : elle s'était retirée dans les montagnes, au fond d'une
grotte OÙ elle vivait de baies sauvages et de quelques oiseaux qu'elle attrapait; tous les jours, elle descendait au bord de la mer, sur une plage déserte, et elle interrogeait Thorizon; car l'hiver était passé, il faisait à peine 15 degrés de froid. Cette douce température disposait l'âme aux rêveries de l'amour et aux décevantes espérances. Les lichens et les mousses perçaient la neige, les bouleaux gonflaient leurs bourgeons résineux, la nature reprenait son éclat.
A chaque instant, on voyait revenir quelques-uns de ceux qui avaient, par une poche lointaine, été entraînés et retenus sur d'autres rivages.
Un jour, Frédérique reconnut à l'horizon le bateau d'Harald; quel bonheur d'avoir souffert pour lui et pour la foi qu'elle lui avait jurée! quels charmants récits elle allait faire et entendre !
Mais le bateau approche; deux hommes sont dedans, aucun des deux n'est Harald.
L'un prend la parole et dit à Frédérique :
— Comment se fait-il que Harald ne soit pas là pour nous recevoir et nous aider à débarquer la pèche? .
— Harald! dit-elle, il n'est donc pas avec vous?
— Non; la pêche faite, ne pouvant plus vivre sans vous, il nous a laissés en route pour revenir sur un bateau d'ëcorce.
— Personne ne l'a vu.
— Hélas I nous le lui disions bien, qu'il n'arriverait pas; mais il était si résolu, qu'il avait fini par nous faire partager sa confiance. Hélas t hélas! nous avons perdu par ta faute, ô Frédérique, le plus brave et le plus habile pécheur de notre côtef
Frédérique ne prononça pas un mot pour se justi-
fier, pas un mot pour se plaindre; elle ne versa pas une larme. Comme les gens de la tribu s'assemblaient autour d'elle, et disaient : c C'est elle, la voilà revenue;» elle fit signe qu'on ne lui parlât pas; elle monta sur un canot et le poussa au large ; puis ce canot se rapetissa en s'éloignant; puis, le soir, on le vit disparaître dans la brume. Ses parents se mirent à sa recherche, mais jamais on ne la retrouva.
On prétend qu'ils se sont réunis et ont été changés en alcyons; mais on ne donne pas de preuves.
Umn CONTRE LE8 IHDiSGRiTlONS DO TSLSOaiPHE.
Il y a un an, je rencontrai un jour le seigneur Bos* cbi, qui a été quelque temps intendant général de la ville de Nice.
— Vous avez envoyé ce matin, me dit-il, une dépêche singulière.
— Qu'y trouvez-vous de singulier?
— C'est la première fois que je vois écrire par le télégraphe ce seul mot fichtre t que, du reste, je ne comprends pas.
— C'est un juron, ôomme qui dirait, pour vous autres ultra-catholiques, per Baccot ou vergognal
— Mais... par le télégraphe...
— Parce que le télégraphe coûte cher, vous croyez qu'il doit avoir la solennité de la tragédie, qu'on ne doit lui faire parler que la langue de Louis XIV? Mais, au contraire, s'il y a quelque chose qui doive
s'envoyer par la télégraphie, c'est un juron. Qu'estce qu'un juron, en effet? Un mot par lequel J'homme en colère exhale d'un seul coup des sentiments qui demanderaient quelquefois un volume pour s'exprimer congrûment.
— Mais, pour le même prix, vous auriez pu écrire quinze mots.
— Fichtre^ pour être développé, en demandait deux cents.
» Fichtre voulait dire : Je vous ai écrit deux fois, vous ne m'avez pas répondu ; vous savez cependant que l'affaire dont je vous ai chargé est aussi importante pour vous que pour moi; ne pas vous en occuper, c'est manquer à la fois d'amitié et d'intelligence. Je suis très-irrité de ce retard; vous n'avez cependant pas oublié que, chaque fois que j'ai pu vous être bon à quelque chose, même en ce qui personnellement ne m'intéressait en rien, je me suis conduit tout autrement; si vous n'avez pas fait l'affaire, dépêchezvous et songez que j'attends.
» Fichtre veut encore dire pour les gens qui voient le$ nuances : Vous voyez que je jure, signe d'impa-
tience, mais en même temps signe de familiarité; donc, je ne suis pas tout à fait fâché contre vous; il y a encore moyen de réparer votre faute.
» Fichtre est un juron facétieux et badin ; il exprime rimpatience, n'exprime pas encore la colère, mais Tannonce, si vous ne vous mettez pas en mesure de faire ce que j'ai le droit d'attendre de vous.
» Voilà ce que veut dire fichtre y et pas mal de choses encore ; quatorze mots de plus ne m'auraient servi de rien. Il fallait dire tout — ou ne dire que fichtre.
Je vis l'intendant Boschi plus étonné que convaincu.
•^ Fichtre t ajoutai-je, a encore quelque chose de bon : d'abord, c'est qu'il ne raconte pas de mes affaires, aux employés du télégraphe, plus qu'il ne me platt deleur en dire; ensuite, c'est que, sans ce mot qui vous a intrigué, je ne saurais pas que vous prenez connaissance des dépêches.
^intendant me quitta, et je continuai à penser au télégraphe — et j'y ai souvent pensé depuis.
D'où vient que le secret des lettres est un droit social si souvent, si énergiquement proclamé; que les
gouvernement qui Font violé autrefois s'en sont toujours défendu et que les dépêches électriques, qui ne sont que des lettres émises d'une, autre façon, n'auraient pas droit au même secret? est-ce parce que le port en coule plus cher? Ce serait, au contraire, pour certaines personnes — pas pour moi — une garantie de plus.
Quelqu'un — pas vous, mes chers lecteurs! pas vous, mes spirituelles lectrices! — va peut-être me dire :
— Mais on ne peut cacheter une dépêche télégraphique.
Je répondrai que ce né sont pas les moyens qui manqueraient.
J'en ai un jour essayé un; ce n'est pas celui-là que je recommanderai, parce qu'il s'est trouvé être trèsmauvais.
J'écrivis ma dépêche en latin ; j'avais pour cela deux raisons : une raison de conserver un demi-voile sur ma missive; une raison d'économie : on peut dire en quinze mots latins des choses qui exigeraient vingt mots français.
Voici comment je vis que mon moyen était mau-» vais :
D*abord, remployé du télégraphe me dit en lisant ma lettre avec quelque difficulté et craignant de se tromper :
— Je vous ai écrit, n'est-ce pas, rniH litterast
— Oui, monsieur, répondis-je.
Voilà pour le secret.
Voici maintenant pour Téconomie :
Si remployé au télégraphe auquel je voulais faire un secret savait le latin, mon correspondant ne le savait pas.
Il me répondit quelques heures après :
« J*ai oublié le latin; écrivez-moi en français. Je mets à votre compte cette dépèche nulle et fantaisiste. »
Il me fallut refaire une dépèche en français; total : trois dépêches.
Le moyen que je conseille est celui-ci ; il n'y a rien, je crois, dans les règlements qui le prohibe et il est très-facile : Faites un alphabet avec votre correspondant, donnez aux lettres ordinaires une autre valeur, renversez 1 alphabet, convenez que jj sera Ojparexem-
pie, que b sera y, que c sera x et vice versa. Vous écrivez à une femme :
PX DKEG ZYMU
Il n'y aura qu'elle qui saura que vous lui avez écrit : Je vous aime.
Et vraiment, il y a comme cela un certain nombre de choses qui ne se peuvent guère dire tout haut et devant témoins.