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LA ROULETTE DE MONACO ET LA MORALE DE PAPIER

Il se passe à Monaco quelque chose de bizarre. -* Par un juste retour des choses d^ici-bas, la maison de jeu est en perte : non pas que les joueurs aient gagné — allons doncl — mais l'admihistration, chaque fois qu'elle gagne deux francs sur la rouge ou sur la noire, commande pour quatre mille francs de quelque chose. Il y â, assure-t-on, un peu d'embarras dans les affai-

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res; de sorte que le jeu qui, quand il gagne — et il gagne toujours — reçoit ordinairement les pontes d*un air affable et tout gracieux et le sourire sur les lèvres, a, à Monaco, un air maussade et refrogné; en un mot, la banque a Pair d'un ponte.

Des plaintes se font entendre; on pense que le prince de Monaco, ou Son Altesse Charles... sera obligé d'intervenir.

A propos des jeux, il est une morale dont je me suis occupé quelquefois et que j'appelle la morale de papier.

C'est à cette morale que j'ai dit souvent : « Attention ! ne fermons pas les égouls tant qu'il y a des ruisseaux. » Cette morale ne veut pas qu'il y ait de jeux publics à Nice — c'est-à-dire pas de roulette; — et la loterie y est en vigueur, du moins encore pour un temps, la loterie, le plus disproportionné, le moins loyal des jeux. Mais les enfants, grâce à la morale de papier, sont élevés dans la terreur, de la roulette et dans une grande indulgence pour la loterie. La mère qui nourrit un terne depuis dix ans fait les plus beaux discours à son fils contre le jeu. Or, à la roulette, le

joueur et la banque jouent presque à chance égale, et cette petite différence suffit pour assurer le bénéfice de la banque, tandis qu'à la loterie, le jeu le plus égal, le moins insensé, est celui où le joueur joue un seul numéro et où il a une chance pour lui et quatre-vingtdix-neuf contre lui.

C'est la morale de papier qui a amené le luxe hon« teux des femmes, et voici comment la chose s'est faite :

Les courtisanes de profession adoptaient des costumes bizarres, — des législateurs moins bétes les leur avaient quelquefois imposés, — des robes décolletées dans la rue, la tête nue^ des fleurs dans les cheveux, des souliers de satin, des robes de moire, d'or, etc.

A cette même époque , les honnêtes femmes, et même simplement les femmes comme il faut, même les plus riches, même les plus élégantes, se piquaient de ne porter dans la rue que des costumes simples;

Ici, la morale de papier est intervenue; la morale de papier est essentiellement hypocrite : elle se soucie peu des mauvaises mœurs, pourvu qu'elles soient déguisées, fardées et embéguinées.

Les courtisanes avaient un costume qui les faisait reconnaître, et ne parcouraient que certains quartiers et certains emplacements.

Il était trop évident pour la morale de papier qu'il y avait là de ces pauvres filles.

L'autre morale se contentait de savoir qu'il n'y en avait pas ailleurs, que l'on ne pouvait les confondre avecles autres femmes, et qu'on ne les rencontrait que quand on le voulait.

La morale dé papier a fermé ces asiles et ces quartiers, et elle a imposé aux filles le costume de toutes les femmeô.

De sorte que, aujourd'hui, il y en a partout; oii prend une femme de la classe dite honnête pour une

fille des rues ^ et une fille pour une femme de l'autre classe.

Il fallait aller les chercher, — on les rencontre.

Ce n'est pas tout.

Jamais aucune femme n'aurait osé s'habiller comme ces pauvres prostituées; beaucoup étaient retenues sur le bord de l'abîme par la nécessité d'afficher la honteuse profession*

Aujourd'hui, on a ainsi au moins décuplé le nombre de ces malheureuses, en leur permettant de res^ ter confondues dans la foule ; on a recruté, pour cette vicieuse armée, les grisettes, les ouvrières, etc., qui ont passé lorettes.

D*autre part, ces filles qui sont entretenues par le public, ont nécessairement plus d'argent à dépenser pour leurs affublements que les femmes honnêtes, qui ne peuvent guère ruiner qu'un mari et un amant.

Celles-ci voyaient sans grande envie les courtisanes afficher un luxe qui les désignait hautement comme courtisanes; aujourd'hui, le luxe de ces filles est un luxe que toute femme peut étaler, pourvu qu'elle ait assez d'argent.

En la voyant, on se dit :

— C'est peut-être une courtisane, c'est peut-être une femme très-riche.

El la plupart en courent la chance.

Il en est de même de la fermeture des maisons de jeu. A la roulette, il fallait une certaine résolution pour se faire voir, ou une passion à un degré où elle trouve toujours à se {Satisfaire.

Si DE LOIN ET DE PRÉS.

On jouait avec des chances mauvaises mais connues d'avance — sous la surveillance facile de la police.

Aujourd'hui, les villes sont pleines de tripots clandestins où l'on n'a plus à combattre les chances inégales du hasard, mais l'adresse criminelle des escrocs.

Ainsi, la morale de papier a créé les lorettes et les tripots.

PAUVRE ROBIHSON. — LES IHCARNATIORS DE ÏEHDREDI.

J'ai habité bien longteûips une petite bourgade au bord de l'Océan. Pendant deux ou trois ans, j'ai été à peu prés seul. J'avais un grand jardin, deux petits canots, des filets — et la mer.

pauvre Robinson I ce n'est pas des Caraïbes et des anthropophages qu'il faut te défier 1

J'aime assez les méchants ; ils ne m'ont jamais fait grand mal ; de ceux-là, on se défie, et on a le droit de se défier. Contre eux, on se défend ; on ne va pas

sottement à leur rencontre, les mains vides et ouvertes pour serrer leurs mains, la poitrine nue , le cœur découvert.

pauvre Robinsonl ce n'est pas des Caraïbes et des anthropophages qu'il faut te défier i

C'est Vendredi qu'il faut craindre.

Je me rappelle une des incarnations de ce terrible Vendredi.

Celui-là était de la pire espère ; c'était de ces gens que Ton appelle c bons garçons ; » de ces gens qui passent pour obligeants parce qu'ils aiment à se mêler, à se fourrer dans la vie , dans les affaires d'autrui.

Vous appelez un domestique pour faire porter une lettre ^

— Ne dérangez donc personne , s'écrie Vendredi, je mettrai votre lettre en passant.

— Comment, en passant? mais vous ne savez pas où je l'envoie.

— C'est égal; moi, je passe partout, c'est mon chemin partout ; je ne vous suis jamais bon à rien , je viens ici fumer, jaser, vous ennuyer; je ne suis

pas assez sûr d'être agréable, je veux être utile; sans cela, je ne reviendrai pas. -^ Allons, donnez-moi votre lettre.

— Tenez.

Il part, et l'on se dit :

— Quel bon garçon I

Seulement, trois ou quatre jours après, vous apprenez qu'il a dit à vingt personnes où et à qui il a porté une lettre pour vous; vous apprenez que, quand il rencontre la femme à laquelle il a porté la lettre, il la salue d'un air d'intelligence ; si bien que son mari lui a demandé :

— D'où connaissez-vous donc ce monsieur?

Vous attendez sa première visite — car vous n'allez

jamais chez lui — pour lui t laver la tête. »

Vous vous attendez à des dénégations , vous avez rassemblé vos preuves ; mais, au premier mot, il s'écrie:

— C'est vrai, je suis un animal, un bavard ! Voulez-'vous me tuer? Tenez ! (Et il décroche un yatagan de votre muraille.) Exigez-vous que je me jette à Teau? Je suis une affreuse canaille t Voulez-vous

DE LOIN ET DE PRÈS. Vf

qae Je demande pardon à cette dame, à genoux^ au milieu de la rae?

Vous vous plaignez à vos amis communs ; tout le monde vous dit :

— Quoi f Hippolyte , tu es fâché contre Hippolyte, un si bon garçon ? Allons donc i

Et on vous force de vous réconcilier.

Il est vrai qu'un jour, en remuant des papiers sur votre table, il voit une carte d'huissier.

— Tiens! liens t il vient des huissiers ici? s'é* crie-t-il.

— Si vous étiez plus discret et mieux élevé, dites* vous, vous ne sauriez pas cet incident. Oui, il vient des huissiers ici.

— Eh bien, je ne vous le pardonnerai jamais.

— Quoi? que voulez-vous dire? C'est moi qui ne devrais jamais vous pardonner votre manie de far^ fouiller I

— Non, je ne vous le pardonnerai Jamais. Saveiivous ce que vous avez fait?

— Oui, certes : J'ai fait une dette que je ne puis payer aussi vite que le voudrait mon créancier.

— Ce n'est pas cela ! Vous aviez une occasion de me montrer un peu d'amitié, de me faire un sensible plaisir — et vous l'avez laissé perdre. Vous pouviez me dire : t Eh ! là-bas, Hippolyte I j'ai besoin d'argent, mon bon homme! » Et Hippolyte, qui n'est pas précisément Crésus, a un ou deux billets de mille francs dans sa tirelire au service de ses amis, Hippolyte eût été enchanté; mais non, monsieur est fier, monsieur méprise Hippolyte; il faut que ce soit par hasard que Hippolyte apprenne que les huissiers ont envahi les pénates de son ami ; et quand l'apprend-il ? juste le lendemain du jour où il a prêté jusqu'à son dernier sou à une espèce d'inconnu, à un homme quelconque qu'il n'aime pas, qui ne lui rendra peut-être jamais son argent! De sorte qu'aujourd'hui, nous voilà bien — vous à la merci de l'huissier— moi dans l'impuissance de vous aider— et en position de perdre mon argent, que vous m'auriez sauvé en me l'empruntant. Non, non, je ne vous pardonnerai jamais ce trait-là. Je voudrais perdre mon argent, pour que vous en eussiez du remords. J'ai la sottise d'être votre ami, et vous n'êtes pas le mien^ voilà tout.

Et il sort furieux.

Et TOUS dites :

— Il est bien indiscret, bien ennuyeux ; mais quel bon garçon i

Et TOUS lui écrivez pour le consoler*

Hippolyte, donc, m'envoya, un jour, de Paris une lettre pour me demander l'hospitalité; les raisons qu'il me donna étaient de celles auxquelles il n'y a aucune objection à faire : il était dans un embarras d'affaires qui se débrouillerait de lui-même dans un mois ou deux.

Et Vendredi imprima la trace de son pied sur le sable du jardin de Robinson.

Vendredi! c'est un jour funeste qui a été ton parrain ?

Je le reçus de mon mieux ; il resta quatre mois ; puis, un jour, il m'annonça que ses affaires étaient terminées, mais qu'il ne me quitterait plus.

— Vos affaires, dis-je, sont terminées?

-Oui.

— Bien terminées?

— Oui, vous dis-je.

— Tout à fait comme vous le vouliez t

— Tout à fait.

— Alofs Je puis vous dire, sans me gêher, qii'ii vaut mieux que nous demeurions chacun Chez nous. Vous connaissez Gavarni?

— Certes.

Ëti bien , il y a un joli dessin de lui dont je lui ai, un jour, donné la légende. Rien que de très-vrai, f Oresle et Pylade seraient volontiers morts l'un pour l'autre ; mais ils se seraient brouillés s'ils n'avaient eu qu'une cuvette çt qu'un pot à l'eau. »

— Je comprends; eh bien, je vous aime davantage de votre franchise; je vais louer une maison dans le village; nous serons chacun chez nous, et, quand je viendrai ici, vous me direz comme vous faisiez à Paris : « Hippolyte, mon bon, fichez-moi le camp, j'ai à travailler ; j> ou : « Je veux être seul. » Rien ne me fait tant de plaisir que quand on me dit : < Fiche?-moi le camp, » parce que, quand on ne me le dit pas, je suis sûr que ma présence fait plaisir à mes ami&

— Quel bon garçon I pensai-je.

Et i'atais presque des remords de lui avoir répondu durement.

— A propos, dit-il, avez-vous de l'argent?

— Oui, assez pour moi, et môme un peu à votre service,

— Eh bien, je n'ai pas de chance! c'est au contraire que je voulais vous en offrir; mais c'est fait pour moi — un poëte qui a de l'argent, vous le faites exprès I Allons, adieu ; je vais louer une maison, je vais cher^» cher mes meubles à Paris, et je m'installe ici pour le reste de mes jours.

Vendredi tint sa promesse; — deux mois après, il était eitoyen de la bourgade; il s'oôcupa soigneusement de son installation. Je trouvai, un jour, le charpentier du village très-occupé autour d'un de mes canots.

— Que faites-vous là, maître Vatinel?

— Quelque chose de Irès-difflcile, monsieur Alphonse; prendre le gabarrit d'un bateau pour en faire un semblable, et tout a fait semblable; car M. Hip* polyte m'a dit qu'il ne le prendrait pas s'il y trouvait U moindre différence, sauf une seule : il faut que

son canot ait un pied de long de plus que le vôtre.

— Ah! c'est M. Hippolyte...?

— Oui, et il veut qu'il soit peint de blanc comme les vôtres — avec les tolets, les porte-tolets et les plaques de cuivre.

— • Il ne vous a pas dit de lui donner le même nom?

— Ça, ça ne se peut pas, la marine ne veut pas; mais ça n'en est pas bien loin : le vôtre, celui-ci, s'appelle le Goëland; le sien s'appellera la Mouette.

Je fis une grimace involontaire; j'étais, au fonà, très-vexé ; ce qu'on peut faire de pis à un homme, c'est de lui causer un de ces petits chagrins honteux qui touchent à de petites vanités secrètes dont les blessures sont réelles, mais un peu ridicules à avouer.

Ce n'était pas tout : j'avais depuis longtemps adopté comme plus commode à la mer le costume des pilotes de Quillebeuf et du Havre; ce costume avait, de plus, l'avantage de me confondre avec les autres pêcheurs, et de me faire échapper à une curiosité presque toujours importune et toujours embarrassante.

Eh bien, un matin, au détour d'un chemin, je me rencontrai vis-à-vis de moi-même, c'est-à-dire que je

trouvai, en face de moi, un homme tout pareil à moi: Vendredi s'était fait, comme moi, couper les cheveux ras ; la chaussure, la vareuse, le chapeau, tout était semblable; à dix pas, l'on devait nous prendre Tun pour l'autre ; — je le pris un instant pour moi»

L'année précédente, j'avais été parrain d'un bateau de course.

Tous les ans, à la fêle des régates, mes braves pilotes étaient invariablement battus par les Anglais, qui venaient de chez eux ramasser les prix et s'en retournaient.

Cette infériorité tenait à plusieurs causes.

La première, c'est que ces hommes formaient un équipage toujours le même, accoutumé à ramer ensemble, n^ayant pas d'autre profession que de courir aux régates, et^ conséquemment, plus exercé, plus entraîné que les nôtres.

La seconde, c'est qu'ils amenaient des bateaux faits pour la course, qui ne peuvent servir à autre chose et sacrifient tout aux conditions de la légèreté et de la vitesse.

Nos pilotes avaient formé, entre eux, un équipage

M Dfi LOm ET DE PRÉS.

etercé^ et rëâolurent d'avoir un bateau à leur gré; oe bateau fut construit tout en bois de cèdre^ et gréé avec iiû soin paternel.

Quand il fut terminé, otl me fit Thonneur de me choisir pout* le parrain.

Ce fut l'occasion d'une modeste petite fôte^ d*un dîner très-simple où l'on but du cidre, un verre de Vin et un verre de punch *

Les régates arrivèrent, et, pour la première fois, les iUiglftis furent vaincus^ A la joie que causa cette vio« tojre, aux hourras qui la saluèrent, on peut juger du mérite des adversaireSi J'étais, moi-même, commissaire des régates, et je puis avouer que j'étais trésému pendant la course où VAlpliome^Kûrri monté par Mazerat et ses braves compagnons, arriva le pre» mier au but.

Hippolyte annonça qu'il voulait être parrain d'un bateau ; mais tous les bateaux de la plage étaient, de* puis longtemps» baptisés ; il n'y avait qu'un moyen s c'était d'eti faire nattra un nouveau. Hippolyte avisa un demi-marin appelé Pierre, qui, faute de bateaui disait-iU faisait la pèche en second sur le canot d'un

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autre, et s'employait plus volontiers au transport des pierres, transport qui so faisait en suivant les côtes, et encore ne Temployait-on guère : la vérité est que Pierre s'enivrait outre mesure» et que les autres pô« cheurs étaient peu envieux d^aller à la mer avec lui.

Hippolyte lui dit :

--*- Pourquoi n'avez*- vous pas de bateau, Pierre?

— Parce que je suis pauvre, monsieur Hippolytô.

S'il eût fait une seconde question, et lui eût demandé pourquoi il était pauvre, il eût fallu que Pierre mentit ou dtt : « Je suis pauvre parce que je suis un ivrogne et un mauvais marin. »

C'était l'été^ la saison où les étrangers viennent prendre les bains de mer. Hippolyte annonça qu'il ouvrait une souscription pour donner un bateau à un pauvre marin dont ce serait la fortune.

•^ Ëst-il bon garçon donc, cet Hippolyte I disaient les gens en lui donnant leur offrande^

On ne tarda pas à ramasser la somme nécessaire et an delà. Hippolyte annonça que le surplus serait con-» sacré aux fêles du baptême.

Hippolyte sa chargea de toutes les corvées; ilpre^

nait une voiture, dux frais de la souscription, bien entendu, allait presser le charpentier, le menuisier, le forgeron, le peintre; apportait, lui-même, la couleur, et, si parfois, les chevaux attelés, il faisait en même temps quelques courses pour lui-même et quelques visites, comme il demandait et faisait les commissions des autres, on n'y faisait pas attention et on disait :

— Quel bon enfant !

Le bateau terminé , Hippolyte dit à ceux des souscripteurs qui étaient encore aux bains, car la plupart étaient déjà partis :

—Ah çà ! il faut tout prévoir; Pierre est un peu ivrogne : il est capable, quelque jour, de boire son bateau. 11 ne faut pas qu'il puisse retomber dans le malheur d'où nous l'avons tiré. Je vais faire inscrire le bateau sous mon nom ; c'est le seul moyen de le lui conserver.

Le canot fini, on fit, pour le baptême, une fête trèsbruyante. Hippolyte fut parrain; on but du vin de Champagne; on cria : t Vive M. Hippolyte I»

Et on mit le canot à la mer. Pierre, qui n'était ni très^brave ni très-habile^ avait cherché, dans le vin^

le courage et la science nautique ; il partit avec un second.

Le lendemain, un bateau à vapeur trouva et ramassa le second à -demi mort de froid et de terreur, cramponné au bateau renversé.

Quant à Pierre, ce n'est que quatre ou cinq jours plus tard que la mer rejeta son cadavre sur la plage.

Hippolyte en fut très-affligé, et tout le monde le consolait en disant :

— Vous savez le malheur qui est arrivé à ce bon garçon d'Hippolyte?

Il ne se passa pas six mois sans qu'on dit :

— Voyez la manie qu'a M. Alphonse de s'habiller comme Hippolyte, on les prendrait l'un pour l'autre.

D'autres disaient :

— Voyez-vous la sottise de ces Parisiens de vouloir s'immiscer aux affaires des pêcheurs ; voyez ces deuxlà, ils peuvent bien dire qu'ils ont causé la mort de ce pauvre Pierre.

L'été, tout allait assez bien; quelques écrivains, quelques artistes, d'autres gens distingués venaient me voir; Hippolyte s'en allait parmi eux célébrant

mes yertuSf et faisant montre de sa tendre amitié pour moi; et tout le monde l'accueillait, et me disait :

— Quel bon enfant! en voilà un. qui vous aime!

Mais la belle saison finissait; les feuilles des pommiers jaunissaient et tombaient; les bateaux partaient pour La pêche du hareng; le ciel redevenait gris et pluvieux; les mouettes jetaient leurs cris aigus en se baignant dans l'écume des vaguejs. Il n'y avait plus dans le pays que les naturels, plus Hippolyte et moi.

Un écrivain, un peintre, un artiste enfin, peut vivre à la, campagne, mais il faut qu'il s'arrange pour ne pas vivre en province.

Non qu'il n'y ait en province, et en grand nombre, des gens estimables, intelligents et dont la société peut faire honneur à tout le monde ; mais chaque province, chaque ville donne, à ses habitants comme à ses vins, une sorte de goût de terroir qui n'est pas sans agrément, mais qu'il ne convient pas de prendre à des gens qui doivent parler et plaire à tous les pays à la fois.

En outre, on peut dire des artistes ce qu'on a dit

des femmes : «Quand on a été un peu femme à Paris, il est bien difficile de l'être ailleurs. »

Moi, je vivais seul ; je travaillais à mon jardin et à mes livres — et aussi un peu à la pêche. Je faisais une course à Paris, etc.; mais Hippolyte voyait le monde de Tendroit. Là, il n'était pas aussi bien porté d'être mon ami ; on attribuait à des causes absurdes, mais généralement acceptées^ mon éloignement pour la société locale ; que vouliez- vous pourtant que je fisse? Je n'ai jamais touché de cartes de ma vie, et je hais les grands dtners^ les deux seuls délassements de la vie de province, quand on n'est pas ou quand on n'est plus négociant; je me rendais justice, je me serais ennuyé et j'aurais ennuyé les autres. Ce que le monde vous pardonne le moins, peut-être, c'est de vous passer de lui. On ne me le pardonnait pas ; je suis resté une douzaine d'années dans ce pays-la ; je courais souvent des bordées jusqu'à Paris ; quelquefois, grâce au chemin de fer, je partais le matin, j'arrivais à quatre heures, je dînais chez des amis qui, à onze heures, me reconduisaient au chemin de fer. Là, je me couchais dans un wagon comme je me

serais couché dans mon lit, et je me réveillais le lendemain chez moi à l'aube du jour. J'avais fait cent vingt lieues. Mais, d'autres fois, je restais à Paris une semaine, quelquefois deux, rarement trois.

Eh bien, à chaque voyage, on faisait courir sur mon absence deux bruits différents.

— Il parait f disaient les uns, qu'il s'est vendu au ' ministère, et qu'il a une fameuse place.

Les places, c'est le rêve du provincial.

— On dit, racontaient les autres, qu'il est en prison pour dettes.

Je supposais — vous supposez peut-être — que ces deux bruits contradictoires étaient peu compatibles ensemble, et devaient se nuire réciproquement.

Eh bien, vous vous trompez, et je me trompais: jamais une de ces deux versions n'a fait le moindre tort à l'autre ; elles ont toujours marché parallèlement, sans qu'une seule fois quelqu'un se soit avisé de faire ce raisonnement : « S'il s'est vendu au ministère, il n'est donc pas en prison pour dettes; s'il est en prison pour dettes, il ne s'est donc pas vendu au ministère; un de ces deux bruits est faux, mais aucun n'est plus

fondé que l'autre. — Il paraît^ on dit que... Quel est le vrai ? ne seraient-ils pas faux tous les deux? »

Je n'étais pas en prison; le ministère n'avait pas songé à m'acheter : 1® parce que je n'étais pas à vendre ; 2° parce que je n'en valais guère la peine ; ne valant quelque chose alors comme aujourd'hui que par ma liberté et mon indépendance, m'acheter eût été absurde; autant acheter un verre de Venise en jetant dedans des pièces de cinq francs qui commenceraient . par le briser.

Je revenais donc au bout de huit ou quinze jours ; on disait :

— Il est revenu.

Personne ne songeait à dire :

— Il n'était donc pas en prison? il n'avait donc pas cette fameuse place ?

Et cela n'empêchait pas les deux mêmes bruits de se remettre en circulation à mon premier voyage.

Hippolyte commençait par ne pas oser prendre ma défense; il aurait compromis sa réputation de bon enfant, en n'étant pas de l'avis de tout le monde ; tout doucement il finissait, de bonne foi, par prendre

de fâcheuses impressions; il contait sur moi quelques anecdotes ridicules, puis malveillantes, qui avaient le plus grand succès.

— Il faut que ce soit bien vrai, disait-on, pour que son ami lui-môme ne puisse pas le nier, et surtout un si bon enfant I

Vers la fin de Thiver, il me saluait froidement et du plus loin qu'il pouvait.

Mais les pommiers fleurissaient et secouaient au vent salé de la mer leur neige blanche et rose^ les oiseaux chantaient dans les haies d'aubépine; les étrangers ne tardaient pas à revenir; les naturels disparaissaient dans leurs trous; les voyageurs prenaient toute la place au soleil; ceux-ci étaient plus bienveillants pour moi .

Alors, c'était autour de moi que l'on causait, que Ton faisait de la musique, que l'on vivait.

L'amitié d'Hippolyte se réveillait comme une marmotte qui a passé l'hiver engourdie, avec cette différence que cette amitié avait été plutôt enragée qu'endormie. Il recommençait à dire : « Ce bon Alphonse! » et se remettait à m'aimer de bonne foi, pour tout l'été,

comme il m'avait détesté de bonne foi pendant tout

l'hiver.

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