‹ De loin de prèsChapitre 13 sur 24 · LES PHILANTHROPES ET LES TOURS · texte numérisé non relu

LES PHILANTHROPES ET LES TOURS

il est une plaie sur laquelle il faut fixer les deux yeux ouverts, en ce moment où on s'opiniâtre à mettre en question l'existence des tours^ dont une grande partie a déjà élé fermée en France. Je veux parler de Pinfanticide et de l'avortement. — Non-seulement les exemples de ces crimes déférés à la justice deviennent chaque jour plus communs, mais encore il faut reconnaître que ce n'est que le plus petit nombre qui t?t connu. Ce n'est que lorsqu'un accident vient ef-

frayer un voisinage, lorsqu'une fille, jeune et fraîche hier, meurt subitement dans d'horribles douleurs aujourd'hui, que la voix publique avertit la justice. Mais quand une de ces créatures si singulièrement appelées sages-femmes^ déshonorant une utile et respectable profession, est amenée sur la sellette après un de ces terribles accidents, sait-on combien de fois elle a pratiqué son industrie avant de commettre la maladresse qui a éveillé Tattenlion de la justice? — La justice et le public ne connaissent que les avortements qui ne réussissent pas.

Il en est de même de l'infanticide. Une fille, le plus souvent une servante, devient grosse; le village entier s'en aperçoit. Les autres femmes ne lui épargnent ni chagrin ni humiliation. Elle nie sa grossesse, mais on l'épie. Sa maîtresse, qui est femme avant tout, et qui, en qualité de femme, est jalouse, avec haine, de tout amour qui ne s'adresse pas à elle, fût-ce un amour qu'elle aurait dédaigné avec colère, sa maîtresse l'interroge, non pour lui offrir des secours et du secret si le bruit public est fondé, mais pour l'humilier, pour la chasser honteusement, — On sait le

reste. La malheureuse iille^ne pouvant ni s'absenter, ni interro:npre ses travaux, exécute son crime toujours de la même manière; puis on le découvre, (oujours par les mêmes moyens, qui ne changent jamais.

Mais supprimez deux ou trois circonstances amenées nécessairement par Tétat de domesticité et le manque d'argent, et le crime ne serait pas découvert, puisque c'est par ces circonstances qu'on le découvre; il est donc évident que ce nombre si effrayant d'infanticides déférés à la justice n'est qu'une très-petite partie de ceux qui se commettent.

Pour éviter l'infanticide et l'avortement, il faudrait changer beaucoup de choses dans les mœurs et dans les usages; il faudrait que ce fût le trompeur et non l'abusée sur qui tombât le déshonneur et l'abandon.

Il faudi'ait qu'une fille abusée qui accepterait courageusement les devoirs nouveaux qu'une imprudence lui a fait assumer, qui se dévouerait à élever, en travaillant, la pauvre petite créature qu'elle mettrait au monde, et à qui elle devrait servir de père et de mère, que cette fille, dis-je, ne fût pas humiliée, repoussëe et chassée.

Il faudrait qu'on ne permît pas aux hommes d'enlever aux femmes toutes les professions lucratives, môme celles qui s'exercent au moyen de l'aiguille.

Si vous désespérez de parvenir à ce double résultat, il faut non-seulement ne pas fermer les tours, mais rouvrir bien vite ceux qui sont fermés, mais en ouvrir d'ïiutres, mais multiplier les garanties de mystère autour de cette chrétienne institution ; car personne n'oserait démentir celte proposition que j'ai formulée pour la première fois il y a vingt ans : partout où cos faux et féroces philanthropes ont réussi, soit à faire fermer les tours, soit à en ôter le mystère, il est arrivé qu'on a mis beaucoup moins d'enfants dans les tours, mais beaucoup plus dans les rivières et dans les ëgouts.

Ce sera une honte, entre les autres, pour ce pays et pour cette époque, que cette question ait été agitée^ et surtout qu'elle l'ait été si longtemps; — car je ne suppose pas un moment qu'elle puisse être résolue contre les tours.

LE HÉROS n L'SPICERIE.

Le sieur Lacour, épicier, se fûl montré uq homme supérieur, n'importe où le hasard Veut fait naître, — primus inter pares; — il est né épicier; eh bien, il s'élève au-dessus des autres épiciers comme le chêne s'élève au milieu des bruyères, humilesque myricœ; comme l'aigle s'élève au-dessus des oiseaux que son appétit a destinés à un de ses repas.

Le sieur Lacour, épicier donc, mais quel épicier I avait loué un caveau appartenant à un herboriste appelé Jeanne. On avait assez longtemps débattu le prix de la location. M. Lacour avait fini par céder en disant :

— Au moins, pour cimenter nos bonnes relations, vous me donnerez votre pratique.

— Volontiers, avait répondu le naïf herboriste. Une fois en possession du caveau, le sieur Lacour

eut quelque regret de son marché ; le caveau était petit, le loyer était gros; mais un homme supérieur a au plus haut degré le mépris de la sagesse rétrospective. Il y a des gens qui passent la seconde moitié de leur vie à raisonner sur ce qu'ils auraient dû ne pas faire pendant la première, qui gémissent en marchant à reculons à propos des chutes qu'ils ont faites sur ce chemin qu'ils regardent d'un œil humide, ce qui les empoche de voir les ornières et les trous de la route qu'ils ont encore à faire. L'épicier Lacour n'est pas un de ces gens-là, il cherche un moyen de rendre le caveau plus grand et de le payer moins cher.

Je dis un moyen, et je le dis avec intention; les œuvres de la nature et celles des hommes de génie se distinguent par la sobriété, par la simplicité des moyens; l'épicier Lacour chercha donc un moyen qui pût lui rendre les deux services dont il avait besoin, et, pour les iiommes forts qui ne sont pas entravés par de puérils préjugés, chercher, c'est avoir trouvé plus d'à moitié ; dans tout bloc de marbre, il y a une statue : il s'agit de la débarrasser de ce qu'il

y a de trop ; à tout labyrinthe il y a une issue : il s'agit d'avoir le fil d'Ariane; — notre épicier avait le fil; pardon de ce jeu de mots, ô lecteurs I mais il est venu tout seul, il sort des entrailles du sujet; peutêtre Teffacerai-je avant de livrer ce feuillet à l'impression.

Agrandir le caveau, c'était simple, cela ne demandait ni imagination ni esprit; le dernier des académiciens l'aurait trouvé. L'épicier Lacour prit une pioche et une pelle, et il creusa son caveau de trois pieds. Le premier point était accompli, il n'y avait plus qu'à porter dehors la terre jaune du caveau, qui, laissée en tas, ne donnerait pas plus de place qu'auparavant. Il fallait qu'on ne vît pas sortir cette terre; il n'y avait pas moyen de la manger comme fit Arthémise des cendres de son mari. L'épicier Lacour fit mieux, il résolut de la vendre à Therborisle Jeanne, et alors les deux buts étaient atteints d'un seul coup et même dépassés : la terre retirée agrandissait le caveau, la môme terre vendue à Jeanne diminuait d'abord le prix du loyer; puis enfin, le loyer diminuant à mesure que le caveau s'agrandissait, Tépicier La-

cour arrivait bientôt à ne plus rien payer, pais enfin à gagner sur le loyer et à se faire un revenu du caveau que lui louait Jeanne. Mais comment aller dire à Jeanne : « Voulez- vous m'acheter de la terre jaune? > Jeanne n'en achèterait pas, ou, s'il en prenait pour

répandre sur le sol de sa boutique, il en prendrait fort peu, et ne la payerait pas cher.

Je vous ai dit que l'épicier Lacour était un homme fort; il se dit : « Jeanne achète en gros ce qu'il revend en détail. Quelles sont les choses jatmes que Jeanne achète et vend?. . Jeanne achète et vend de la farine de lin pour faire des cataplasmes, et de la farine de moutarde pour faire des sinapismes. Ces deux farines, produisant des effets si contraires, sont toutes deux jaunes; il s'agit donc de vendre la terre du caveau comme farine de lin et comme farine de moutarde, — et surtout de la vendre au prix de la farine de moutarde et de la farine de lin. »

Et Lacour vendait à Jeanne son propre caveau en gros, lequel Jeanne le revendait en détail à des malades qui, au lieu de cataplasmes. émoUients ou de sinapismes révulsifs, ne mettant que des cataplasmes

et des sinapîsmes de caveau, souffraient comme des damnés ou crevaient comme des outres.

— Cependant, a répondu agréablement Lacour à ses juges, personne ne se plaignait!

Je le crois, — surtout des derniers ; mais, ainsi que disent, le rudiment, au futur, d'un personnage resté inconnu, et les bourgeois, au prétérit, de Temperear Napoléon, sua eum perdet ambitio, — « son ambition Ta perdu, » — l'épicier Lacour ne sut pas s'arrêter : il vendit du caveau à ses propres pratiques, il en vendit comme farine de lin et farine de moutarde ; il est élémentaire de penser qu'il en vendit pour tout ce qu'on vend de jaune, la cassonade, le miel, etc. — D'ailleurs, c'est un procédé connu et tombé depuis longtemps dans le domaine public. De plus, il vendit du caveau à faux poids; la plupart des gens ne s'aperçoivent pas ou ne s'inquiètent pas qu'on leur vende de mauvaises denrées, mais ils veulent, ils exigent leur poids, fût-ce du poison.

Il s'éleva des plaintes : le caveau n'était pas trèsémoUient, il n'était pas non plus très-piquant ni trèssucré, selon le rôle qu'il avait à jouer. Cela aurait

passé, mais il fut trouvé léger; un commissaire fut averti, trouva Lacour dans son caveau devenu caverne, tant il en avait vendu.

Par suite de quoi, Lacour a comparu devant la police correctionnelle ; là, il a établi qu'il mêlait à la terre du caveau un peu de la denrée sous le nom de laquelle il la vendait, — c'était du caveau sophistiqué. — Pour ce qui est des faux poids trouvés en sa possession, il a prétendu qu'il s'en servait pour ses mélanges. Se trompait-il donc lui-même?

Enfin, il a affirmé que, malgré ces mélanges, il ne pouvait encore donner les susprétextées denrées au même prix que plusieurs de ses confrères; ce qui le porte à croire qu'ils mêlent* à la terre du caveau quelque autre matière moins précieuse, de la fausse terre de caveau, peut-être.

Malgré cette défense, le tribunal a condamné l'épicier Lacour à six mois de prison et cinquante francs d'amende.

Cette condamnation, plus sévère que les condamna* lions ne le sont dMiabitude en semblable matière, prouve qu'il faudra bien en venir à ce que je de-

mande depuis vingt ans. — t L'épicier qui vole l'acheteur- est un voleur, comme l'acheteur qui vole répicier; son action s'appelle un vol et est punie comme telle. » On a fait bien des pas depuis vingt ans ; je crois que mes bourdonnements y ont été pour quelque chose; si la mouche du coche avait été une guêpe, elle aurait activé la marche des chevaux.

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