‹ De loin de prèsChapitre 14 sur 24 · LE JARDIHIER SE TRAHIT · texte numérisé non relu

LE JARDIHIER SE TRAHIT

J'ai quelque raison de penser que, parmi mes respectables lecteurs, il se trouve un certain nombre de jardiniers, d'agriculteurs et d'amis de la nature et de ses productions.

Je demande pardon à ceux qui n'ont pas ces goûts ou n'ont pas fait ces études, des quelques feuillets que je vais consacrer à un ou deux sujets qui intéressent l'agriculture et les jardins.

Cependant je vais plaider en peu de mots les circonstances atténuantes que comporte la situation.

Mes amis connus et inconnus savent mon amour pour les îles; je le leur ai avoué dans les récits intitulés Roses noires et Roses bleues. Et, si quelqu'un d'eux se trouvait embarrassé d'une petite île et qu'il voulût me la céder à un prix raisonnable, il y aurait peut-être moyen de s'entendre h la satisfaction de3 parties contractantes.

J'ai donc beaucoup lu dans mon enfance Robinson Crusoé^ et j'ai été particulièrement frappé de la religion de Vendredi. « Nous regardons, dit-il, le soleil, la mer, le ciel, les cocotiers, et, étendant les bras, nous disons : t Oh î i

Je n'ai aucune raison de cacher que ces courtes cérémonies religieuses ont toujours été fort de mon goût, et que, sans la musique de l'orgue et Tautre musique des Vitraux, Tune enchantant les oreilles, l'autre enivrant les yeux; sans quelque goût que j'ai pris en Normandie pour les belles églises gothiques, je n'aurais guère hanté d'autre église que cette grande, universelle et sacrée église à la voûte bleue, où Dieu est toujours présent et peut être adoré à toute heure.

La chaleur féconde du soleil, la mer immense, les beaux arbres, les prairies, les fleuves rapides et les ruisseaux fleuris et murmurants, les voix de la brise et de l'eau, les parfums des fleurs et des feuillages, le ciel profond et limpide, les splendeurs ardemment colorées du matin et du soir m'ont toujours rempli Tâme d'une ivresse sereine, el, comme Vendredi, levant les bras et la pensée au-dessus de ma tête, je dis : « Oh ! I

Ensuite, que de cette grande, noble et incessante contemplation qui berce l'âme, on descende, pour le bonheur de l'esprit, aux détails de la création, que l'on étudie les mystères de la végétation des plantes ^

et des fleurs, les mœurs des plus petits d'entre les in-

sectes, on acquiert des goûts et des habitudes qui ont le privilège de nous accompagner doucement jusqu'à la fln de la vie, contrairement à nos autres passions, à nos autres goûts qui nous abandonnent en chemin et nous laissent flnir seuls, isolés, désespérés, la route qui nous a été infligée.

Parlons maintenant des deux sujets que j'avais dans l'esprit de traiter en commençant ce chapitre.

La vigne est encore malade, V oïdium disparait sur un point pour reparaître sur un autre. Dans le pays que j'habite depuis six ans, la maladie a sévi plus cruellement cette année que Tannée précédente.

Eh bien, il est une variété de vigne que je n'ai jamais vue recevoir la moindre atteinte deVoïdium; elle n'est pas inconnue des collectionneurs, mais elle est fort peu répandue ; son nom me la fait supposer originaire d'Espagne. Elle s'appelle ici, comme dans les collections, vigne Isabelle; je n'en connais pas beaucoup qui aient une croissance aussi rapide, je n'en sais pas une qui soit d'un aussi bel aspect : ses feuilles sont, par-dessous, d'un blanc glauque et arrivent à une largeur inusitée, — rien ne fait aussi vite des tonnelles ombragées ; — le raisin est noir, et fleuri d'une poussière blanchâtre comme la prune de Monsieur; son goût est bizarre ; quelques personnes l'aiment de préférence à tous les autres raisins; d'autres personnes, après l'avoir trouvé agréable aux premières grappes, ne tardent pas à s'en fatiguer; c'est un goût de framboise très-prononcé.

Cela est le premier des deux sujets que j'avais à traiter. Passons au second.

Un des plus beaux végétaux connus est le roseau à feuilles panachées (arundo donax foliis variegatis). Je l'ai aimé pendant longtemps avec toute l'ardeur des passions malheureuses.

Il est plus délicat que l'autre et ne supporte pas, je crois, les hivers de la plus grande partie de la France à l'air libre; une fois qu'il est fort, on peut le cultiver facilement comme les dahlias, ou mieux encore comme les balisiers (cannacorus) ; on peut couper les tiges et planter les souches dans l'orangerie ou la serre tempérée où elles passeront l'hiver; et, d'ailleurs, ne vécût-il qu'en serre, ce serait encore un des beaux ornements de la serre.

Mais voir les souches devenir fortes, là est le point difficile ; presque tousles catalogues des pépiniéristes, des fleuristes, etc., l'annoncent au prix assez modéré de deux francs, et, quand vous le demandez, vous recevez un petit sujet de la grosseur d'une paille de seigle, — quelquefois, mais rarement, de celle d'une plume d'oie.

Aussi jelLQe, aussi faible, Yarundo donax craint le froid, craint ITiumidité, et on ne le conserve que très-difficilement.

J'en avais demandé à tout l'univers; quelques-uns ne le possédaient que sur leur catalogue, d'autres m'envoyaient des sujets si petits, que, quinze jours après, ils avaient /bndu.

Je m'adressai deux fois à mon excellent ami Pépin, le directeur des cultures du Muséum de Paris ; deux fois, je perdis les petit; échantillons que ses moyens, trës-restreints en fait de roseaux panachés, lui avaient permis de me donner.

Je demeurai triste, humilié, découragé et intimidé; cependant je ne me décidais pas à ne pas contempler ces belles et longues feuilles si diversement rayées et rubannées; j'en parlai un jour à Victor Paquet.

Victor Paquet était une figure intéressante; il avait été garçon îsirdimev; routeur de brouette^ comme il le disait avec un peu d'orgueil, au Jardin des Plantes; il avait employé une partie de ses nuits à s'instruire, et il était arrivé à un degré qui, atteint rapidement, c'est-à-dire en gravissant tout droit la falaise à pic,

au lieu de prendre des sentiers adoucis en zigzag, lui avait un peu donne le vertige. Il a, pendant plusieurs années, publié une revue horticole qui n'était ni sans mérite ni sans intérêt, mais où régnait Un ton âpre et un peu rogue provenant du vertige dont je disais tout à l'heure les causes.

Il a mis au jour plusieurs travaux, et obtenu, tant pour ces travaux que pour des produits de ses cultures, plusieurs médailles et récompenses honorifiques à diverses expositions.

Il avait soulevé des inimitiés, autant par certaines investigations et certaines révélations légitimes et honnêtes que par le ton agressif et les allures chagrines et malveillantes de sa plume.

J'ai su, depuis, qu'il s'est brûlé la cervelle; je n'ai pas su les causes immédiates de cet acte de désespoir.

J'allai donc un jour confier à Victor Paquet mon chagrin de ne pouvoir posséder une touffe A'arundô donax foliis variegatis,

— Vous qui courez tous les jardins, lui dis-je, révélez-moi où je pourrais acheter une forte touffe; comme au Muséum on ne me laisserait pas payer,

je ne puis trouver trop faibles les pieds que Ton me donne.

— Je vais faire un voyage d'exploration dans les jardins, répondit Paquet, et, dimanche prochain, je vous rendrai réponse.

Le dimanche suivant, il vint déjeuner avec moi.'

T- J'ai tout visité, me dit-il; nulle part vous n'aurez mieux qu'au Muséum. Mais il y a un moyen : écrivez-moi vos chagrins, je ferai imprimer votre lettre dans ma revue horticole; et, s'il y a dans un fond de province quelque amateur riclie et cependant généreux, je suis certain que vous recevrez votre affaire.

Je suivis son conseil, et, accroupi dans un coin de la feuille horticole comme un pauvre à goupillon à rentrée d'une église, je demandai l'aumône d'une touffe de roseau panaché.

Paquet ne s'était pas trompé, sa revue était trèsrépandue ; une semaine s'était à peine écoulée, que j'avais reçu, de Paris même, une petite caisse avec une jolie touffe i'arundo.

J'écrivis à Paquet : « Je vous remercie, mes vœu^t

sont comblés; transmettez mes remèfctments à mon bienfaiteur. »

La semaine suivante, j'en reçus trois touffes de la banlieue ; là seinaiiie suivante, huit des départements. Au bout du mois, un camion des Messageries, alors royales, vint du Havre à Saint-Adresse, portant une énorme caisse; cette caisse, ouverte, contenait deux ou trois touffes immenses, iiiie forêt à*arundà donaxi Je ^us émerveillé : les roseaux avaient cette vigueur exubérante des plantes sauvages, des bourgeons gros

comme deux fois le pouce. La caisse venait de Parme; le port, y compris le camion, coûtait quarante et un francs.

Cela me donna à réfléchir; j'additionnai le port des autres envois, qui, peu importants^ avaient passé inaperçus; j'avais pour une centaine de francs d'arundO:, dont je n'avais payé que le port. — J'étais comme l'élève du sorcier du poëte allemand : il a surpris le secret de son maître pour se faire obéir des esprits invisibles; il a besoin d'une cruche d'eau, il leur ordonne de la lui aller chercher à la rivière; on lui apporte une cruche d'eau, il la fait verser dans la

fontaine; puis viennent deux cruches, quatre enfiches; la fontaine déborde.

c C'est assez! i s'écrie-t-il; mais les esprits apportent toujours de Teai^. La chaqibre est inondée; it monte fiir une table en criant : c Assez, assez t > Mais s'il sait la formule pour faire apporter Teau, il iff^Ofe celle pour faire cesser ce manège. Monté sur la table, il a de Teau jusqu'aux genoux; il crie, il prie, il pleure; mais les esprits apportent toujours; par suite de quoi, la ville est submer^^ée et remplacée par un lac oii on pêche aujourd'hui d'excellentes carpes.

Mon affaire n'alla pas jusque-là; mais je dus écrire une seconde lettre dans la revue horticole avec cette épigraphe : *

Claudite jam rivos!.,. sat prata bibere.

L'hiver d'après tua tous mes arundo; je les avais tous mis en pleine terre et je n'en avais rentré aucun ; j'avais fini par croire sottement que c'était seulement la faiblesse des touffes qui rendait la plante délicate.

Je viens donc de vous entretenir de la beauté et de

rinvulnérabilité de l'immaculée vigne Isabelle^ et de la beauté du roseau panaché.

Jusque-là, c'est innocent; mais, sous les larges pampres de la première, derrière les touffes serrées du second, se cache le jardinier niçois — avidus cotonus — le paysan avide.

J'ai des vignes Isabelle^ j*ai des touffes à'arundo donax foliis variegatis; j'en ai et j'en fais, j'en fais et j'en vends.

Je vends la vigne Isabelle^ plant enraciné, 2 francs, et le roseau panaché, en fortes touffes, 2 francs, emballage et port à la charge» des acquéreurs (formule d'usage).

Pour cette fois, je vous fais grâce du reste du catalogue.

DE LOIN ET DE PRË& 18i

,liS FOURREUBS. LES BÊTES FgBOGlS. LES AUVERGNATS

ET LES LAFISS.

Il y a passablement de temps déjà que je ne crois plus guère aux hommes; mais il est une autre croyance dans laquelle je n'avais jamais été ébranlé : je croyais aux bêtes féroces.

Eh bien, je n'y crois plus.

Autrefois, quand je vgyais, l'hiver, les femmes passer dans la rue, — en toute saison, les cuirassiers et les dragons résonner sur le pavé, et les juges s'asseoir sur leurs fauteuils ; — en regardant les peaux qui entourent le bas du casque des militaires, les manchons, les vitchouras, les pelisses, les palatines, les boas des femmes, les pièces d'hermine des magistrats, je pensais aux dangers que courent, pour l'ornement de ces trois classes de personnes, les chasseurs d'ours, de tigres, de panthères, de chamois, de renards, et

aussi aux rhujnatismes auxquels s'exposent ceux qui

attendent à Taffût les cygnes, les grèbes^ les martres, les loutres, les castors, etc.

Cela donnait une sorte de poésie à ces trois variétés de citadins; je me représentais le casque des cuirassiers, sous forme de tigre, répandant la terreur > les culotles et les ganis des gendarmes franchissant les pics neigeux, etc.

Erreur! erreur! un procès vient de m'enlever cette illusion : il n'y a pas de bêtes féroces, il n'y a pas de tigres, de panthères, de renards bleus ou isotis, de renards rouges ou blancs; il n'y a pas d'hermine ni de martre; il n'y a que des lapins.

C'est la Gazette des Tribunaux qui vient de me l'apprendre à propos d'un procès qui a été jugé ces jours-ci, par-devant le tribunal de commerce de la Seine, sous la présidence de M. Houette.

Il s'agissait de coalition d'ouvriers.

J'ai fait souvent remarquer que presque toujours les coalitions d'ouvriers arrivent à la suite d'une coalition de maîtres; la cause en question m'en paraît un exemple de plus.

Je disais donc tout à l'heure, il n'y a pas de bëtes

t)Ë Loin Et t)E PRÉS. lêâ

féroces, il n'y a que des lapins et des fourreurs; il faut ajouter des lustreurs et des bëtes non féroces, mais débonnaires, qui, comme moi, croient aux bêtes féroces.

M'est avis que les fourreurs et les lustreurs auraient mieux fait de laver leurs peaux de lapin en famille, que de porter les choses, à la fois, devant les tribunaux et à la connaissance du public.

Voici ce qui a été révélé :

11 faut encore que je rectifie mon assertion et ma liste des personnages. Pour faire des peaux de bétes féroces, prenez d'abord des bourgeois crédules, des fourreurs, des lapins, des Auvergnats et de la noix de galle. Mêlez le tout — misceatur secundûm artem — et vous aurez des peaux de tigre, de léopard, de panthère, de chamois, de renard bleu, rouge et blanc.

Cette métamorphose se faisait, de temps immémorial, pour le prix de trente-cinq francs par cent de peaux de lapin.

Les fourreurs s'entendaient pour ne pas augmenter le prix; les Auvergnats lustreurs se sont entendus pour l'élever ; indè irœ^ de là le papier timbré.

ihi f)E LÔÎN Et DE ^AÉS.

~ Vous TOUS conduisez comme des tigres I disaient les Auvergnats aux fourreurs.

— Et vous comme des renards I répondaient les fourreurs aux Auvergnats.

Le tribunal a dit :

— 11 n'y a ni tigres, ni renards, il n'y a que des peaux de lapin, et des Auvergnats qui ne sont pas sortis de leur droit.

Donc, les lapins se changeront toujours^ comme par le passé, à la volonté des Auvergnats, en tigres, en panthères, en renards, en hermines, en chamois, à la façon dont les citrouilles et les chats se changeaient, sous la baguette de la marraine de Cendrillon, en carrosse et en chevaux gris pommelé.

Seulement) ce sera plus cher — et c'est le consommateur qui payera.

A propos, est-il bien sûr qu'il y ait même des lapins? Il n'y a peut-être au fond que des chais. Bêtes fauves, — Usez : bêtes fausses.

AUX SOLDATS DE LA mM.

Il y a eu de tout temps des races proscrites, mau« dites, haïes et persécutées. Les juifs sont un exemple curieux d'un sort pareil. Disséminés sur la surface de la terre, objet des tyrannies les plus yiolenles, les plus arbitraires, les plus grotesques quelquefois : ~ ici, obligés à des costumes bizarres; là, soumis à des impôts exorbitants, — ayant contre eux toutes les

lois et n'en ayant aucune pour eux; — eh bien, les juifs ont survécu, les juifs existent, les juifs sont puissants.

Parce que les juifs se sont fait un lien de la haine universelle, et une puissance de ce lien ; parce que, de ce peuple divisé à Tinfini, une môme persécution a fait toujours un seul et même peuple; parce qu'ils ont lutté contre la haine des autres par l'amour entre eux; parce que les attaques sans relâche ont été pour

eux ce qu'est l'attaque du loup pour les moutons épars, — ils se sont serrés les uns contre les autres.

Entre les parias de tous les temps, il est juste de compter les écrivains et les artistes. Les écrivains sont ceux pour lesquels il y a le moins d'indulgence à espérer. J'en ai déjà expliqué, je crois, la raison. Chacun peut se dire : < Et moi aussi, j'aurais élé un grand peintre, un grand musicien; mais je n'ai pas appris. > Tandis que tout le monde a un peu appris à écrire, tout le monde a la prétention de parler et d'écrire au moins passablement.

Une des formes de la haine contre les écrivains est incontestablement l'admiration violenta des morts, au moyen de laquelle on rabaisse infatigablement les vivants. — Ces morts ont été accablés en leur temps sous l'admiration de leurs prédécesseurs.

Mais cette haine s'est trompée ; à force d'élever les écrivains morts pour vexer les écrivains vivants, elle a fini par faire de la plume une grande et réelle puissance à laquelle, quoi qu'on en dise, il faut bien faire participer un peu toute la gent porte-plume, du moins ceux qui passent pour avoir quelque talent.

Depuis plusieurs siècles, tout ce qui a été détruit, tout ce qui a été créé, a été détruit ou créé directement ou indirectement par la plume, c'est-à-dire par la pensée. La pensée comprimée a une tout autre puissance que la poudre, que la vapeur, que Tair. Elle est dans le monde moral ce qu^est Télectricité dans le monde physique; bien plus, la pensée a enchaîné rélectricité ; elle Ta attelée à des voitures, elle lui ordonne de porter ses ordres aux plus grandes distances, et rélectricité obéit.

D'où vient que cette grande puissance ne sert nullement à ceux qui l'exercent? Les écrivains font la fortane et la puissance, et ils n'ont ni puissance ni fortune. D'où cela vient-il?

Je vais vous le dire.

Cela vient de la haine bëte et envieuse que vous avez presque tous les uns contre les autres.

Sans cette haine qui divise la massue en allumettes, votre puissance serait telle, qu'elle serait dangereuse, et que toutes les libertés devraient exiger de vous des garanties.

Sans cette haine, sans celte envie, vous se-

riez tout; avec cette haine, avec cette envie, vous n'êtes rien. Vous ne bénéficierez môme pas de votre avilissement et de votre aplatissement; car on vous hait pour toute la puissance que vous pourriez avoir, et on vous manifeste cette haine sans crainte, parce que vous ne Tayez pas.

Notez bien ici que je ne parle pas politique. Ailleurs et en autre temps, j*ai dit en politique vos erreurs, vos injustices, vos excès; je vous ai avertis des dangers que vous couriez, et j*ai prévu ce qui vous arriverait. Je le répète, je ne fais ici aucune allusion politique; je ne parle que des relations entre les écrivains et les autres hommes, entre les écrivains et les bourgeois, si vous vouiez.

Avec cette grande puissance dans les mains, quelle est TOtre situation ? Seuls entre tous les hommes, vous ne pouvez jamais acquérir la propriété réelle et complète de vos œuvres. Les livres de Molière, de Corneille, de Lamartine et de Hugo n'appartiennent à leurs familles que pendant quelques années; mais, s'il plaît à un épicier hardi de faire avec ces mêmes livres des sacs et des cornets de papier, cela devient

une propriété sérieuse, inattaquable, immortelle; répicier la léguera à ses enfants, petits -enfants, arrière-petits*enfants et descendants jusqu'à la fin des siècles.

Si, vingt ans après la mort de Hugo, il platt au fils de l'épicier de faire imprimer les œuvres du poète et de les vendre à son bénéfice, les enfants de Hugo n'ont rien à y voir ; mais que, vingt ans après la mort de l'épicier, les descendants des fils ou de la fille de Hugo prennent à quelqu'un des descendants 4e répicier un des sacs sacrilèges que Tancëire de ceux-ci aura faits avec quelque belle ode de Hugo, — ils auront affaire à la justice, à la loi, à la gendarmerie.

Pourquoi cela ? Je vais encore vous le dire : c'est

que, si l'un d'entre vous, aidé par les événements,

devient par hasard riche, grand et puissant, tous les

autres deviennent ses ennemis ; c'est que lui-même,

usant de représailles, renie son passé, reponsse du

)iied et brise l'échelle qui lui a servi à parvenir au

Dmmet, et ne fait rien pour la littérature.

, C'est que, lorsqu'un jeune honmie commence à

écrire, les premières lignes que trace sa plume inhabile sont des insultes, des calomnies contre les gens de talent et de génie, qu'il veut remplacer tout de suite.

C'est que vous fabriquez et vous aiguisez sans cesse vous-mêmes des armes dont on se sert contre vous.

C'est que vous êtes une armée folle, ivre, indisci-

plinée, dont les derniers rangs tirent sans cesse par derrière sur les premiers.

C'est que, si, en France, on ne sait pas mépriser, — ce qui est un des grands défauts du caractère français, — en revanche, et par une conséquence plus directe qu'elle n'en a l'air, on ne sait pas admirer.

C'est que chacun de vous vient en aide contre les autres, à la haine envieuse et acharnée de la médiocrité; vous savez bien que, si on dit d'un portier : c C'est un voleur, un infâme, un débauché, un incestueux, etc.,» l'auditeur demandera des preuves, et dira : c Ce n'est peut-être pas vrai. » Mais imaginez contre un grand génie, contre un grand talent, contre un grand caractère contemporain les saletés les plus

odieuses et les plus invraisemblables, personne ne demandera de preuves, personne n'émettra un doute; ça se colporte, avec des on dit^ il parait que, etc. — C'est si doux au vulgaire de se dire : c Je n'ai pas de génie, mais je ne suis pas un brigand, comme tel qui fait de si beaux vers, comme tel qui a fait une si belle action. »

Tout aspirant écrivain débute par éreinter Hugo, Lamartine ou Dumas, c'est-à-dire par essayer de jeter de la boue sur ces verts et fleuris diadèmes que mettent la poésie et le génie sur les tètes préférées. J'ai mauvaise opinion de l'avenir et du talent du jeune homme qui ne débute pas par l'excès contraire, par un peu d'idolâtrie pour les maîtres.

D'autres, — et à ceux-ci je leur parle amicalement, et je désire avoir pour eux une voix persuasive et fraternelle, parce qu'ils ont, eux, de l'esprit et du talent, — d'autres ont fait des portraits chargés de la jeunesse des écrivains et des artistes.

Us ont été séduits par le succès légitime qu'ont obtenu, avant eux, des peintures vraies et hardies de cette riche époque de la vie où l'on est pauvre, mais

OÙ il s'exhale tant d'amourdu cœur, tant de poésie du cerveau.

De cette jeunesse qui donne tant de saveur aux fruits âpres des haies, tant de grandeur et de parfum à l'amour de la première venue; mais ils ont oublié que ces figures qu'on a aimées étaient celles de gens pauvres,mais propres, mais honnêtes, mais généreux, ayant de trop ce qu'il faut avoir de trop à vingt ans, sous peine de ne pas avoir assez à quarante ; de gens qui buvaient de l'eau, mais en gardaient pour se laver les mains; qui avaient des dettes, mais des dettes de pauvres, des dettes de volés, et non des dettes d'aigrefins et de voleurs ; que, dans leurs amours, dans lesquelles la femme aimée n'était souvent qu'un prétexte, ils étaient trompés, mais non complices; qu'ils prenaient sottement et honorablement des drôlesses pour des vierges immaculées, mais qu'ils n'auraient jamais fait de lâches concessions aux sales industries de ces créatures, et qu'ils auraient frémi d'horreur et de dégoût à l'idée de s'y associer, même par l'indifférence; qu'ils se rappellent bien comment ils étaient euxmêmes, les jeunes écrivains dont je parle, — car ils

ont, je le répète, de l'esprit et du talent, et, qaoi qu'en dise le vulgaire, cela germe et végète mieux dans un cœur honnête^ — et qu'ils regrettent un peu, pour ces publications qui ont mérité du succès par l'esprit et la verve, d'avoir fait dire aux méchants, aux envieux et aux niais : c Voilà comme sont ces gens-là. »

On s'est plaint de la camaraderie ; où est-elle? Je n'ai vu qu'attroupement de soldats indisciplinés qui demandent que l'un deux soit nommé caporal, et qui, lorsqu'on a obéi à leurs criailleries, se demandent : c Pourquoi celui-là plutôt que moi? » et se réunissent pour étouffer celui qu'on a choisi.

II FRtPOSt A LA CASCADE. .

Un homme de ma connaissance, pendant un de ces jours de mauvais temps que nous n'avons pu cacher à l'univers envieux et attentif, me disait :

— Ah çà t est-ce qu'il en est de votre soleil comme

d'une cascade que j'ai vue cet été auprès de Dresde?

— Je vous répondrai quand vous m'aurez mis au courant de votre cascade.

— Entre Dresde et.. . j'ai oublié le nom, mais enfin sur les bords de TElbe, il y a un charmant petit pays qui mérite assez bien le nom de Suisse saxonne^ que lui donnent les Allemands; on y trouve des aspects pittoresques, des rochers bizarres, de frais ruisseaux où se jouent des truites exquises et, disent les guides imprimés et les guides humains qui les réciteat, de c magnifiques cascades. »

• Je venais de passer l'hiver précédent dans le monde; j'étais fatigué des mensonges, des faux semblants, des plaisirs artificiels; je m'étais mis en route pour me reposer par le contraste, et c'est au spectacle des belles scènes de la nature que je demandais l'oubli des divertissements ennuyeux de l'hiver.

» Sur la foi des guides, je me mis en route pour les cascades de la Suisse saxonne.

)) Après une marche assez rude et assez longue par d'âpres chemins, nous arrivâmes devant une

masse de rochers qui laissaient suinter quelques gouttes d'eau.

Le guide s'arrêta.

Je le regardai avec ètonnement.

— Est-ce que nous sommes arrivés?

— Oui, monsieur.

— Et c'est là la fameuse cascade?

— Oui, monsieur, c'est là la cascade.

— > Mais ça n'est pas une cascade; il faudrait un

an pour remplir un verre de l'eau qui tombe goutte à goutte.

• — Attendez un peu, il faut quej'appelle l'homme.

» — Quel homme?

» — L'employé à la cascade. — Ohé I Fritz.

» Frilz ne tarda pas à paraître.

» — Fritz, monsieur est un étranger respectable qai vient voir la cascade.

» Fritz tira une clef de sa poche et disparut derrière les rochers.

» Quelques instants après, une nappe d'eau argentée jaillit du haut du rocher et vint tomber écumante

nos pieds.

I Pendant que le Mo'ise dont la baguette avait fait sortir l'eau du rocher venait nous demander les quelques groschen, prix fixé pour faire jouer la cascade, plusieurs touristes pauvres ou économes attendaient là depuis deux heures que le hasard amenât un curieux opulent qui leur donnât le spectacle gratis. ,

» Maintenant que vous connaissez ma cascade, vous comprendrez ma question : « Le soleil de Nice » est-il comme la cascade des bords de l'Elbe? » Alors, dites-moi à qui il faut s'adresser pour le faire jouer? Où demeure l'homme bmployé au soleil?

Je cherchais une réponse très-piquante, et j'avais peu de chance de la trouver, dès l'instant que je la cherchais; le soleil, le vrai soleil vint me tirer d'embarras : il perça un nuage et

Versa des torrents de lumière Sur son obscur blasphémateur.

— Ahl très-bien! me dit-il; c'est vous qui êtes Phomme.

Et, prenant sa bourse, il en tira quelques pièces de monnaie qu'il m'offrit gracieusement.

DE LOIN BT DE PRÉS. i»7

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