A PROPOS DE FRAI3KS
Quand on devrait m'appliquer ces deux vers que je fis autrefois pour un autre :
n rassemble eu lai seul iEneas et VirgUe; Poète comme Homère, il est son propre Achille !
je veux raconter Thistoire de mes fraises.
Ce sujet bucolique doit se chanter en s'accompagnant de la flûte de paille d'avoine.
Gracili modtdatus avend Carmen,* •
Comme en beaucoup d'autres choses, depuis les commencements de la civilisation, le progrès a toujours marché ; mais les besoins marchent devant lui, et il ne peut que les suivre, comme Ascagne suit Énée, d'un pas inégal et restant un peu en arrière :
Non patsilnu œquis.
A quelle époque remontent les prodiges accomplis par la musique, et dont je retrouve quelques-uns dans une vieille chanson adressée autrefois à une bien charmante femme ; — cela se devait chanter sur un air arabe avec une voix splendide et sympathique au plus haut point :
Charmante Philomèle,
Tes chants gracieux Triomphent d*un rebeUe,
Aux récits des vieux.
Par ta voix, tu réveilles Ces douteuses merveilles Que toujours mes oreilles
Croyaient contes bleus.
Arion qui se noie
Chante un petit air ; Un dauphin le charroie
A sec sur la mer.
Quand les pierres dociles Au luth d'Amphion,
S'amoncellent en villes, Belle fiction !
Orphée a charmé les âmes
Des tigres surpris; Hors les méchantes femmes,
L'art a tout soumis.
Ta voix, nid de fauvettes, Dompte et change en conquêtes Les plus méchantes bétes.
Les plus fiers esprits.
Dans ce temps-là, la lyre d'Orphée et le lath d'Amphion étaient des écailles de tortue sur lesquelles étaient tendues quelques ficelles— testudine cava; — la flûte était en paille d'avoine ou en roseau — arun- Une.
Bf ais ta voix es) sévère.
Et, comme Técho De la trompe guerrière.
Abat Jéricho, Orgueilleuses bouffées Impossibles trophées, Et beaux contes de fées
Tout croule d'un mot.
Certes, ces trompettes -là étaient également des instruments primitifs. Ce n'était ni le cor perfectionné par mon vieil et spirituel ami Meifred -— ni toute la bruyante famille de Sax,
Et, pour se rapprocher de nous, quand on attribuait aussi des prodiges à la voix humaine :
{«onque ta voix égrène
Ses perles, il faut Croire & cette marraine
Da conteur Perrault.
Sa filleule en extases Jetait au lieu de phrases Des rubis, des topazes.
A cette époque, je ne sais si on avait déjà le clavecin aigre et sautillant ; mais, à coup sûr, on n'avait jamais entendu parler ni de do de poitrine, ni de contre-ut ni de contre-fa et autres fadaises et contrefadaises.
Aujourd'hui, on a des instruments admirablement perfectionnés par Érard et par ceux qui l'ont suivi on a des milliers d'immenses pianistes; — je ne parle pas des grands pianistes, je ne sais pas compter jusque-là.
Ces pianistes sont aussi agréables pour le moins à voir qu'à entendre^ tant ils font rapidement courir leurs doigts; tant ils exécutent, avec ces dix doigts,
t)Ë LOIN ET t)E PRÉS. lot
de grands écarts, de trémoussements, d'entrelacements, etc.; tant ils prennent des airs inspirés, tendres ou terribles, suivant que le comporte le morceau d'un autre qu'ils jouent sur le piano.
Eh bien, ils ne tentent guère qu'un seul prodige, celui de persuader à quatre ou cinq cents personnes de venir les entendre; et vous savez par quels moyens tristes, fatigants, en dehors de toute gamme, quelques-uns y réussissent, — et les autres n'y parviennent jamais.
Ne nous alarmons donc pas de Tinstrumenl bucolique — de la flûte d'avoine — que j'ai donnée à la muse qui doit m'inspirer pour chanter l'épopée de mes fraises.
Chante, 6 déesse, la colère du jardinier :
Je commence. Incipiam.
Il était une fois un jardinier qui par son art, divind Palladis arte^ avait dans son jardin, à la fin de février, de magnifiques fraises mûres; '— non pas de petites fraises sauvages, de ces fraises de bois perfectionnées qui fleurissent et fructifient une partie de l'année, —
iii t)E LOIN Et DE PRti.
mais de ces belles fraises pleines d'une eau fratcheet parfumée qu'inventa autrefois Gabriel Pelvilain, le jardinier de Meudon, et auxquelles il donna les noms de duchesse d' Orléans el de comte de Paris; des fraises énormes dont un avare pourrait offrir une tranche, de ces fraises qui ne donnent de fleurs et de fruits qu'au mois de juin.
A cette même époque se trouvait à Nice Sa Majesté Timpératrice douairière de toutes les Russies, qui a élé, dit-on» extrêmement belle, el qui conserve sur son visage, avec les traces de cette beauté, une grande majesté unie à une extrême douceur qui la tempère d'une façon charmante...
Ah bien, voilà que j'oubliais de dire pourquoi je* me suis décidé à raconter cette histoire de mes fraises. Muse, rappelle-moi les causes ; dis-moi quelle divinité blessée force un homme célèbre par son culte pour la paresse h entreprendre ce travail.
Musa^ mihi causas memora ; quo numine lœso
Ihsignem pietate virum tôt adiré labores Impulerit,
Cette divinité blessée qui m'oblige à écrire l'histoire de mes fraises, c'est tout simplement mon orgueil.
Et voici comment il se trouve blessé :
Les méchants, les ennemis, ont vraiment du bon. Ils ne sont pas appréciés à leur valeur, ils sont méconnus et incompris. Je me rends cette justice à moimême que je leur ai toujours rendu justice à eux, que je n'ai jamais fait entendre contre eux de plaintes exagérées.
Outre que leurs hostilités et leurs ravages se bornent à casser quelques vitres, puisqu'ils n'entrent pas dans la maison comme les amis, on leur doit presque toujours, dans notre métier, ce qu'on fait de mieux. Je doute fort que le dafé divin que Mahomet réserve aux croyants et à leurs houris m'inspire jamais d'aussi bonnes lignes qu'une diatribe injuste, une attaque imméritée des éternels ennemis de la raison et de la liberté; je ne nomme personne ici, parce que je ne dois pas oublier que je suis en pleine épopée, et qu'il est des noms antieuphoniques qui ne peuvent entrer dans le poëme épique.
m DE Loin Ef de (^rés.
II me revenait de tous les côtés, de seconde, troisième ou quatrième... langue, des phrases comme celles-ci :
— Il paraît que M. Earr a gagné bien de l'argent avec ses fraises.
Les fraises étaient belles — niais on les faisait bien payer.
On venait m'avertir des propriétés à vendre; oa me soumettait des plans d'affaires destinés à tripler, à décupler mes capitaux.
Il y a quelques jours, une dame est entrée dans la boutique où se vendent les produits de ma ferme, et a demandé à la fille qui vend ces produits tout en filant :
— Est-il vrai qu'on ait vendu des fraises pour tant d'argent?
Voilà ce qui m'a induit en poëme épique; — c'est mon second : le premier était en vers latins, et il n'a jamais élë que commencé; c'était Guillaume Tell qui m'avait fourni le sujet; — j'étais alors élève de troisième.
Revenons à nos fraises.
DB LOIN ET DE PRÉS. l6S
Les gens de la maison de Timpératrice se mirent en quête des moyens de ne pas la laisser mourir de faim; ce qui, probablement, leur est expressément défendu.
Us s*adressërent à ma ferme pour quelques produits qui ne se trouvaient que là : des choux de Bruxelles que j'ai importés ici, les fameuses fraises, et des œufs frais ; — oe dernier point était un hommage rendu à mes vertus.
En hiver, les œufs sont moins rares à Nice qu'à Pétersbourg, à Londres, à Vienne ou à Paris ; cependant ils le sont encore ; de plus, la population étrangère et malade rassemble sur un point donné beaucoup plus de mangeurs d'œufs frais que sur tout autre point topQgraphiquement égal .
Donc, on conserve beaucoup d'œufs frais en été au moyen de procédés artificiels connus partout.
Plus les œufs frais sont rares, plus ils sont chers ; plus ils sont chers, plus il est intéressant de vendre pour frais des œufs qui ne le sont pas.
Or, parmi ces œufs conservés, qui ne sont jamais aussi frais que ceux qui viennent d'être pondus, il
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s'en trouve qui ne le sont pas du tout, et quelques^ uns qui sont si près d'être des poulets^ qu'il serait plus logique de les faire rôtir que de les mettre dans Teaû bouillante.
Pour manger des œufs frais, il faut de la foi. J'avais l'honneur d'inspirer cette foi.
Je donnai Tordre formel aux employés de la ferme de vendre à la maison de l'impératrice absolument comme aux bourgeois; ordre sévèrement surveillé et scrupuleusement exécuté.
Ici finit le premier chant du poëme; il renferme
l'exposition. C'a été un peu long et un peu diffus; mais le poëme épique marche avec une longue robe traînante et d'un air majestueux ; ça ne lui permet pas de courir. Je puis, d'ailleurs, m'appuyer de l'autorité d'un ancien: le poète Antymacthus Colophonien, ayant entrepris un poëme sur la guerre de Thëbes, mourut après avoir déjà fait vingt-quatre livres; on n'était pas encore devant la ville.
Il y a à Nice deux habitudes très-enracinées; l'une se comprend avec explication; je ne suis pas bien sûr de comprendre l'autre : celle-ci consiste à en-
toorer les propriétés de murailles hautes et épaisses, avec une crête ornée de tessons de bouteille, de telle fnçon que Ton se promène dans la plupart des chemins comme dans un très-long puits. Entre deux gros piliers s'élèvent des portes faites des plus forts madriers et bardées de fer; seulement, on ne ferme ces portes ni jour ni nuit. Après de longues réflexions dans mes courses entre ces tristes murailles, j'ai fini par découvrir que, fermées sur le grand chemin et protégées comme des forteresses, un grand nombre des mêmes propriétés sont complètement ouvertes et nullement garanties par derrière et sur les côtés ; d'où j'ai dû conclure que ces murailles épaisses et ces portes formidables ne sont qu'un ornement et un luxe, nullement destinées à fermer la propriété, mais seulement à faire dire en passant : < Yoilà de belles murailles !» ou : « Ah t les fameuses portes ! » Peut-être y a-t-il d'autres raisons de cet usage, mais voilà la seule que j'ai pu découvrir ou supposer jusqu'ici.
Le second usage, celui qui s'explique plus facilement, et qui tient au premier, est qu'on laisse les
étrangers pénétrer et se promener partout. L'explication, la voici : à deux ou trois exceptions près tout au plus, personne n'habite et surtout ne cultive ses terres; elles sont confiées à moitié à des paysans; les maisons sont destinées à être louées aux étrangers ; si par hasard les propriétaires les habitent pendant Tété, ils les quittent dès l'automne, pour les faire préparer et attendre « les familles, » expression consacrée.
De sorte qu'en visitant les propriétés, on ne s'immisce dans les habitudes privées de personne, on ne dérange personne, et l'on augmente les chances de louer les maisons; ce qui explique surabondamment cette coutume hospitalière.
Mais c'est en môme temps un très-grand inconvénient poUr Ceux qui n'ont rien à louer, qui veulent vivre retirés, libres et en famille.
Les étrangers, accoutumés à entrer partout, n'ont pas tous la discrétion de s'arrêter devant une demeure visiblement habitée, et, en se promenant chez soi, sans habit, la bêche ou la serpette à la main, on se trouve, au détour d'une allée, en face d'une tribu
DE LOIN ET DE PRÈS. tOt
en parure; quelques-uns entrent à chenal ou à âne; d'autres font des bouquets, etc.; il en est qui vous adressent des lieux communs, auxquels on n'a à répondre que des banalités.
Le chez soi — le at home — n'est nullement respecté, même par certains Anglais qui y tiennent jependant chez eux et pour eux.
Depuis cinq ans^ je cherche une formule pour me mettre à Tabri de ces invasions. J'avouerai à ma honte que je ne Tai pas trouvée.
Un moment j'ai presque dit Y eurêka d'Ârchimède.
J'ai fait graver sur une petite plaque de cuivre appliquée contre la porte ces mois : Monsieur Karr.
Il me semblait que cela voulait dire : « Ce n'est pas ici l'homme qui, par ses écrits et ses légumes, appartient au public; on trouve ses écrits chez les libraires, et ses légumes à sa boutique du jardin public. »
Ici demeure non pas Alphonse Karr, mais monsieur Karr, un bourgeois, un paysan si vous voulez ; un homme qui travaille et qui, lorsqu'il ne travaille pas, sait très-bien ne rien faire; un homme qui a et
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réclame le droit d*être tranquille chez lui, et de n'y voir entrer que des amis et quelques connaissances; non qu'il soit insensible à certaines marques de sympathie qui incitent certaines personnes, certains amis inconnus à youloir le connaître; mais alors il demande le droit commun d'être consulté et compté pour quelque chose en cela, et d'être protégé par les usages institués par la politesse et le savoir-Yivre.
ËTidemment, tout cela est parfaitement contenu dans ces deux mots : monsieur Karr.
Mais savez-vous ce qui est arrivé? C'est que cela n'a été compris que par les gens qui ont appris ou deviné la vraie civilité, par les gens bien élevés ou bien nés, par les gens discrets et bienveillants.
C'est-à-dire que je n'ai été protégé que contre ceux qui ne me faisaient courir aucun danger, et dont plusieurs m'eussent été agréables à voir; les autres n^en ont fait aucun cas.
Ajoutez que la porte de la ferme est trés-éloignée de la maison, et qu'il n'y a pas moyen d'aller ouvrir cette porte à ceux qui sonneraient, attendu que, la moitié du temps, on n'entendrait pas, et que, pour
Tautre moitié^ cela imposerait plusieurs kilomètres chaque jour aux gens qui seraient chargés de ce soin.
Chez soi! avoir un chez soit avoir sur la surface de la terre un endroit quelconque, grand ou petit, où Ton puisse s'enfermer; un endroit où Ton soit le maître de soi-même, un endroit où l'on puisse venir se reposer des tristesses, des déceptions, des mascarades du monde; un endroit fermé dont on ait la clef dans sa poche, où on puisse être seul avec ses souvenirs, ses espérances, ses rêveries et parfois un petit nombre d'amis ; un endroit où, avec ceux qu'on aime, on soit à l'abri des regards malveillants ou curieux et des voix discordantes, dont on puisse faire, quand on veut, un paradis où l'on soit Adam avec toutes ses côtes ou avec une côte de moins, ou une tle dont on soit le Robinson ; un endroit où, maître absolu, on puisse faire régner tout ce que Ton croit juste, bon, honnête, vrai et grand, où l'on puisse respirer quelques instants en dehors des lois, des trafics et des usages de là société.
mon premier chez moi, si petit, si pauvre, si
vide de meubles, si plein de liberté et de bonheur, comme je me le rappelle !
C'était tout en liant d'une maison.
Au dehors, c'est-à-dire dans le monde, j'étais professeur. Je vendais du latin et du grec; j'élais timide, j'étais embarrassé. Entrer, sortir, parler, me taire, tou^ m'était une difficulté et un combat.
J'étais gêné dans mon rôle de professeur; on m'imposait des airs, des allures^ des habits, des phrases.
Mais, rentré chez moi, je redevenais poëte, je redevenais amoureux, je redevenais libre. Je donnais l'essor à mes pensées captives tout le jour; j'étais seul avec quelques lettres et un portrait, et aussi avec les doux et poignants souvenirs et les riantes espérances. J'osais à peine dormir pendant ces heures où j'étais moi-même, dans la crainte d'en perdre quelques-unes, avant de recommencer le songe pénible de mes journées.
Je ressemblais au personnage appelé Lindor de ce conte de fées — le Prince Dauphin : — la nuit, il est un prince très-beau et très-élégant avec une plume blanche à sa toque, une tunique abricot et des bottes
DE LOIN ET DE PRÈS. fU
évasées ; la nuit, il est ramant d'une princesse plus belle que le jour. Mais, le jour, il faut qu'il reprenne la forme d'un serin de Canarie, un oiseau un peu béte qui chante en cage^ qui chante en toute saison, sans amour, sans raison, qui chante les airs qu'on lui apprend au moyen d'une manivelle dans laquelle on moud des mélodies comme on moud du café. Le jour, les chats essayent de glisser leur patte armée à travers les barreaux de sa cage et lui arrachent au moins quelques plumes; on le prend sur le doigt, on l'appelle fifi mignon; on lui fait faire le mort dans le creux de la main ; on lui fait répéter les airs de la serinette; on le nourrit de mouron et de colifichet. Mais, la nuit, il reprend sa tunique abricot, sa toque et sa plume blanche; il mange des perdreaux truffés et boit du vin de Tokay avec la princesse, et il échange avec elle des paroles d'amour jusqu'à l'aube du jour suivant.
J'appuie un peu sur ce point du domicile pour faire comprendre ce qui va suivre, pour expliquer le sentiment sauvage qui me fait agir.
J'avais fait connaissance avec un Russe, mon voisin
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TUb ô: aaimfi&. c jdrin de fflerté et de bonbnt,
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évasées ; la nuit, il est l'amant d'une princesse pins belle que le jour. Hais, le jour, il faut qu'il reprenne la forme d'un serin de Canarie, un oiseau un peu béte qui chante en cage, qui chante en toute saison, sans amour, sans raison, qui chante les airs qu on lui apprend au moyen d'une manireUe dans laquelle on moud des mélodies comme on moud du café. Le jour, les chats essayent de glisser leur patte armée à travers les barreaux de sa cage et lui arrachent au moins quelques plumes; on te prend sur le doigt, on l'appelle fifi mignon; on lui fait faire le mort dans le creux de la main ; on lui fait répéter les airs de la serinette ; on le nourrit de mouron et de colifichet. Hais, la nuit, il reprend sa tunique abricot, sa toque et sa plume blanche ; il mange des perdreaux tmffés et boit du Tin de Tokay arec la princesse, et il échange arec elle des paroles d'amour jusqu'à l'aube du jour suivant.
J'appuie on peu sur ce point du domicile pour faire comprendre ce qui ra snirre, pour expliquera seotimait saurage qui me fiaiit agir.
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ai4 DE LOIN ET DE PRÉS.
provisoire ; il s'occupait de deux choses qui m'intéressaient vivement : de recherches microscopiques sur les amours des fleurs et de procédés pour enseigner à lire et à compter aux petits enfants sans les ennuyer ni les faire pleurer.
Il m'avait dit deux fois en causant d'autres choses :
— Je pense que Sa Majesté l'impératrice viendra quelque jour voir votre jardin.
La première fois, je lui avais dit :
— A vous parler franchement, j'aimerais mieux qu'elle n'en fit tien; elle passe pour la meilleure, la plus bienfaisante, la plus douce princesse du ïnonde ; si elle devait rester à Nice, et que je fusse appelé à Thonneur de la voir quelquefois, il est plus que probable que j'en serais fort heureux; mais, pour la voir une fois, chez moi, je n'en retirerais qu'un peu d'embarras sans compensation. Certes^ si Sa Majesté me fait connaître son intention de me faire cet honneur, je ia recevrai avec tous les respects qui lui sont dus; mais, je vous le répète, moucher prince, je préfère qu'il en soit autrement
La seconde fois, comme il me disait : « L'impératrice
est allée dans telle maison, elle a yisitë telle propriété, etc., » je crus comprendre une chose assez singaliëre pour nous autres, Français, et qui n'étonne en rien, à ce qu'il parait, les Russes, accoutumés à accorder à leur empereur l'autorité absolue et bienveillante d'un père sur ses enfants : je crus comprendre qae Sa Majesté entrait, dans le cours de ses promenades, à rimproviste dans les jardins et les propriétés qu'on lui désignait comme offrant quelque objet d'agrément ou de curiosité.
J'essayai de faire comprendre à mon voisin combien cela était éloigné de nos coutumes, et je lui expliquai qu'en France, un roi ou un prince français ne seraient jamais entrés chez le plus humble des paysans sans lui en faire demander la permission.
— J'espère, ajoutai-je en souriant, que Sa Majesté l'impératrice est trop bien élevée pour venir chez moi sans me faire avertir de l'honneur qu'elle veut me faire.
Puis je n'y songeai plus.
Un jour, j'étais à travailler dans mon jardin avec
mes paysans, lorsque l'un d'eux, qui était placé prés de la longue allée du milieu, me dit :
— Voilà qu'il entre beaucoup de monde.
— Décidément, dis-je, c'est insupportable f il faut absolument que je trouve un moyen pour empêcher ces invasions.
El je me retirai dans mon cabinet en songeant au moyen en question, que je cherche depuis cinq ans.
Il faisait un temps charmant, le pluç beau soleil de printemps; j'avais bien le droit de maugréer contre les importuns qui m'enfermaient dans la maison.
Je pris un livre et j'allumai un cigare.
Pendant ce temps, voici ce qui se passait et ce que je ne sus que plus tard :
Sous une tonnelle garnie de passiflores, étaient assises trois personnes : l'une ma parente, l'autre la comtesse de M***, son amie, la troisième le prince 0...ky, le voisin dont j'ai déjà parlé.
Tout à coup entre sous la tonnelle une vieille dame au visage noble, doux et mélancolique; ma parenle se lève, fait deux pas au-devant d'elle, s'incline et attend; la dame la regarde ainsi que sa compagne,
passe devant elles sans parler ni saluer, traverse le berceau et sort par une autre issue.
Un homme jeune suivait la vieille dame; comme elle, il regarde et passe sans saluer. Deux damés suivaient^ elles regardent, ne saluent pas et traversent ; puis deux autres, puis quatre autres... et ainsi de suite — quinze ou seize personnes.
Dès le commencement de ce défilé, ma parente s'était assise auprès de son amie; toutes les deux se retournent vers le prince 0...ky pour lui demander s'il comprend. Elles le voient qui se lève, se met à la suite des autres, passe devant elles et sort de la tonnelle, suivi par le reste du cortège.
On peut deviner leur stupéfaction.
Le cortège était fermé par un homme qui, lui^ salue; une de ces dames ne peut $'empôcher de dire à Tautre :
*- Ce dernier monsieur paraît fort bien élevé.
Une paysanne accourt sous la tonnelle et dit :>
*— Mesdames, c'est l'impératrice I
Ni l'une ni l'autre n'avaient jamais vu Sa Majesté ; elles changent de surprise, et restent assez interdites.
Pendant ce temps, un de mes amis qui était dans le jardin accourt à mon cabinet avec le prince 0...ky.
— L'impératrice est dans le jardin; descendez vite la recevoir.
— - Sa Majesté, demandai-je au prince, a-t-elle au moins, de la porte, envoyé quelqu'un pour me prévenir?
— Non.
«- Alors je ne suis pas prévenu, je ne suis pas chez moi, je suis sorti.
— Allons, mon cher voisin, ne plaisantons pas ; vite, descendez.
— Pas le moins du monde t Si Sa Majesté m'avait fait prévenir qu'elle désirait visiter mon jardin, je serais allé la recevoir à la porte de la ferme avec tous les respects qui lui sont dus comme femme et comme impératrice, quoique, nous autres Français, nous soyons si polis et si respectueux envers les femmes, qu'il nous est difficile d'y ajouter quelque .chose pour les impératrices.
•— Mais enfin pourquoi ne voulez-vous pas des* cendre ? demande mon ami.
DE LOIN Et DE PHÉS. M
^ Parce que je ne donne à personne au monde le droit d'entrer chez moi sans ma permission.
Le prince 0...ky insista. Mon ami lui dit :
— C'est inutile; maintenant, il ne descendra pas.
Et le prince 0...ky alla se remettre à son rang dans le cortège.
Si je raconte ici cette histoire, c'est qu'elle a déjà été racontée de diverses manières et appréciée en sens contraires; je dois, en ce cas, compte âmes amis connus et inconnus de la vérité et de mes raisons.
Certes, il n'y a eu de ma part ni rusticité trop grande ni outrecuidance ; j'ai eu occasion de voir plusieurs fois dans ma vie des têtes couronnées; j'ai toujours été suffisamment respectueux; je l'aurais été de même si Sa Majesté m'avait fait prévenir de l'honneur qu'elle voulait faire à ma ferme, comme je l'ai été pour une personne de la famille de Sa Majesté qui me fit, à cette époque, le même honneur. D'ailleurs, Je n'ai nullement manqué de respect à Sa Majesté; seulement, je n'ai pas voulu admettre en sortant de ma maison que l'on pût ainsi entrer chez moi sans mon autorisation.
fHO DE LOIN Et DÉ PRÉâ.
Je n'ai ressenti ni gardé contre Sa Majesté aucun sentiment contraire au respect que je lui dois.
En général, je suis très*porté à aimer les rois et les princes, quand ils ne sont pas très-méchants ; et l'impératrice est, dit-on, un ange de douceur et de bonté. En effet, ces pauvres princes sont si tristement entourés, on étend entre eux et la vérité un si inexorable cordon sanitaire de mensonges et de basses adulations, qu'il faut qu'ils soient admirablement nés pour conserver de l'intelligence et du cœur*
Si nous étions élevés et entourés comme eux, nous serions, pour la plupart, des monstres d'orgueil, de méchanceté et de stupidité.
Je passe ici les détails d'une conversation que j'eus le même jour avec mon voisin ; j'avais alors appris les détails étranges du passage sous le berceau.
L'impératrice avait voulu voir un jardin où il y a beaucoup de fleurs, comme elle en avait vu beaucoup d^autres où il n'y en a pas. Personne ne l'avait avertie ; et, d'ailleurs, les personnes qui l'entourent étaient, il faut le dire, assaillies de demandes d'une faveur pareille. Un propriétaire de Nice demanda mime
raison à un excellent jeune homme qui avait i'hon* neuf d'être un peu de la maison de Sa Majesté, de ce que sa propriété n'avait pas été visitée.
Dans tout cela, il ne se passa rien que de simple; ce qui peut paraître singulier tient à des habitudes et à des mœurs différentes.
L'impératrice avait fait sa promenade et n'y pensait plus.
Mais, le soir, on en parla dans les salons de la résidence impériale ; des salons, l'anecdote, fort arrangée ou dérangée, descendit à l'office, et, le lendemain matin^ quand ma paysanne arriva comme de coutume, portant sur sa tête la corbeille qui contenait les œufs et les fraises, on lui dit :
— Nous n'avons plus besoin de tout cela ; les fraises sont trop chères. Sa Majesté n'est pas assez riche pour en mai^ger.
La pauvre fille revint en pleurant.
Je la consolai et défendis de rien vendre à l'avenir aux gens de l'impératrice.
Le premier jour, tout alla bien; l'impératrice mangea des fraises comme de coutume; seulement/
m DE LOIN ET DE PRÉS.
elle en eut moins et elles étaient un peu moins belles.
Ceci est une autre histoire :
Le matin, de très-bonne heure, une énorme femme était arrivée avec une lettre d'une personne de mes amies; cette lettre me recommandait très- vivement c la brave femme, > à laquelle je pouvais rendre un immense service.
Ce service consistait en ceci :
Elle avait une fille qui était grosse et dont la grossesse était excessivement pénible. Cette fille avait toute sorte de caprices suivis de pleurs, de colères, de spasmes quand on ne pouvait les satisfaire; sa santé, déjà délicate^ en était altérée.
Depuis quelques jours, une envie terrible, formi* dable, s'était emparée de son imagination.
Elle avait vu passer les fraises qu'on portait de chez moi à l'impératrice ; elle voulait des fraises.
— Elle en mourra, monsieur, me disait la brave
. femme; et, ne mourût-elle pas, son enfant en sera
marqué ; car vous savez bien que, si une femme grosse
a une envie sans qu'elle puisse être satisfaite, l'enfant
porte sur son corps le portrait de l'objet inutilement
DE LOIN ET DE PRfiS. S«S
désiré : d'où tant de groseilles, de fraises, de café, de vin, etc.
— Ma bonne femme, lui dis-je^ je crois volontiers aux envies; je crois aussi à la mauvaise humeur des femmes quand on ne peut pas les satisfaire ; mais j'ai une grave objection contre le portrait qu'en portent les enfants. Les femmes ne désirent pas seulement du café, du vin, des fraises, des groseilles : il y en a qui désirent des chevaux gris pommelé, d'autres un châle de Cachemire bleu, d'autres une robe de velours vert, fantaisies plus coûteuses, plus difficiles à satisfaire que celles dont nous parlions tout à l'heure. Eh bien, jamais je n'ai vu de tache verte, bleue ou gris pommelé.
Je n'avais pas fini ma phrase, que je m'apercevais que, quand on donne des avis aux gens qui vous demandent un service, on doit payer ce droit d'avis que l'on prend, en rendant le service demandé.
D'ailleurs, la < brave femme » insista.
— Vous avez beau dire, monsieur; l'enfant de ma fille aura des fraises plein la figure. Donnez-m'en; je vous les payerai ce que vous voudrez.
2i4 DE LOIN ET DE PRÉS.
Je la regardai ; les fraises, trop chères pour Timpératrice, devaient être trop chères pour elle.
— Ma brave femme, repris-je, on va vous donner les fraises que vous demandez.
Elle me remercia, emporta les fraises et alla les vendre au maître d'hôtel de Sa Majesté, qui lui en ' demandait depuis quelques jours; elle était marchande revendeuse de fruits et de légumes; elle avait pensé que, puisque j'avais des fraises, d'autres devaient en avoir; elle en avait promis, et, n'en trouvant nulle part, avait été fort embarrassée quand on lui avait dit, la veille au soir :
— Demain matin, il faut des fraises à tout prix. Elle n'avait pas de fille; mais elle avait elle-même
une très-forte envie de vendre des fraises très-cher. Donc, le premier jour, l'impératrice eut ses fraises.
Le second jour, dès l'aube, arrivait le maître d'hôtel; il regrettait amèrement un premier mouvement; il avait eu tort, grand tort.
Il priait d'excuser. Les fraises n'étaient pas trop chères, au contraire I il était prêt à les payer le double, le triple; mais il lui en fallait absolument.
— Au déjeuner, dans une heure, Timpératrice demandera les fraises, et, quand Timpéraf rice demande quelque chose, il faut qu'elle Tait.
On comprend avec quelle joie mes paysans furent inflexibles; d'ailleurs, mes ordres étaient formels; le maître d'hôtel s'en alla.
Au moment du déjeuner, pâle, ému, il s'approche de Sa Majesté pour lui expliquer l'absence des fraises ; il la voit avec un panier de fraises devant elle ; elles étaient plus belles que jamais.
Voici ce qui était arrivé :
J'avais écrit au comte Weiloursky ce qui s'éîait passé.
J'expliquais au comte l'impertinence des gens de Sa Majesté, arrivée précisément le lendemain du jour où, n'ayant pas été averti de l'intention de l'impératrice, je n'avais pas cru devoir me présenter devant elle, et je finissais à peu près ainsi :
< Mon cher comte, d'une part, il est impossible que je continue à permettre que l'on fournisse rien désormais aux gens de Sa Majesté; d'autre part, je serais désolé que l'impératrice fût privée de fraises.
»Le jardinier refuse formellement d'en vendre; mais M, Karr vous prie de lui obtenir la gracieuse permission d'en offrir tous les matins à Sa Majesté, pendant le temps de son séjour à Nice.
i Je vous serre cordialement la main et je suis, avec une haute considération, votre serviteur,
> P.-S. Dans le jardin d'un poëte, il ne pousse pas que des légumes; voici quatre vers qui ont fleuri sous les pieds de l'impératrice pendant sa promenade dans mon jardin, où j'aurais été très-honoré de la recevoir si j'avais été averti de sa visite :
Nice, de son climat peulrêtre un peu trop fiëre, Idolâtre, au soleil rend un culte fervent ; Aujourd'hui, convertie^ elle adore le vent Qui, sur ses bords fleuris vous retient prisonnière, n
Le comte Weiloursky me répondit une heure après :
« Je suis presque enchanté de ce qui arrive, à cause de l'autographe que cela m'a procuré d'un homme, etc., etc
DE LOIN ET DE PRÈS. m
» Je ne puis vous dire qu'en maavais français que vos vers ont été trouvés, etc., et que Sa Majesté accepte vos fraises et vous en remercie.
B Je saisis avec empressement, elc.
» Weiloursky. »
De ce jour, jusqu'au moment du départ de Timpétrice, je lui fis remettre tous les matins un petit panier de fraises; le jour du départ, j'en envoyai deux paniers, pour qu'elle pût en emporter un sur le navire.
Voilà l'histoire de mes fraises dans toute sa simplicité.
XXYI
R8V1R8 !T INVÏRS.
Certes, ce n'est pas moi qui nierai que le gouvernement despotique a toute sorte d'avantages et d'agréments, r- bien plus appréciables, il est vrai, par ceux qui l'exercent que par ceux qui le subissent II faut cependant avouer que cette forme du pouvoir expose ses administrateurs à quelques inconvénients. La Russie
et r Autriche viennent successivement d'en donner de curieux spécimens. À un roi, à un empereur despote, il peut paraître doux d'entendre tout le monde être de son avis, de ne recevoir que de bonnes nouvelles de l'affection et du dévouement toujours croissants de ses peuples, — en un mot d'entendre toujours ce refrain d'une chanson grotesque et celèbre :
« Brigadier, répondit Pandore, Brigadier, vous avez raison. »
Sous un gouvernement despotique, tout va au gré de ses désirs.
— Comment est mon armée?
— Sire, répond le ministre consulté, c'est la plus nombreuse, la mieux disciplinée, la mieux nourrie, la mieux équipée de tout qu'il y ait pour le moment dans le monde; — surtout elle brûle de mourir pour Votre Majesté. Si l'armée de Votre Majesté faisait un pas, les autres armées s'enfuiraient comme la poussière sous le vent.
— Comment vont mes finances?
— Les finances de Votre Majesté vont à ravir;
d'ailleurs, les biens de ses sujets sont à elle, et ils n'ont pas de désir plus ardent que de les déposer à ses pieds.
— Et mes sujets, comment sont-ils?
— Heureux au possible! ils sont riches; le commerce, l'industrie, tout prospère; les récoltes sont abondantes. Vos sujets bénissent le règne paternel de Votre Majesté.
— Très-bien. — Quel temps fait-il ce matin ?
— Le temps qu'il plaida à Votre Majesté.
Cependant, si le roi ou l'empereur absolu n'a pas
l'esprit de regarder un peu par la fenêtre, sans faire semblant de rien, avant de commander une partie de chasse ou de promenade. Sa Majesté court grand risque d'être mouillée jusqu'aux os.
De môme, si Sa Majesté entreprend une guerre, elle est tristement désappointée de voir que ses finances sont délabrées, que ses soldats n'ont ni pain ni souliers, qu'ils sont mal armés, etc. Elle est battue, humiliée, etc.
Dans un gouvernement, au contraire, libéral et représentatif, où il y a une presse, le chef du pouvoir re-
çoit, s'il sait lire, des avertissements de toute nature. Je sais bien qu'il y en a de faux, de prématurés, d'exagérés; mais c'est là ce que j'appelle savoir lire; discerner ce qui est bon et utile ; de même que l'estomac choisit dans ce qu'il reçoit ce qui fera du chyle et du sang.
Il n'est pas de gouvernement absolu qui, tôt ou tard, ne doive payer cher l'aveuglement où il veut être laissé.
DE NICE A mm El A SAIIT-RAPHAEL
J'ai dû, ces jours derniers, quitter Nice pour aller faire une course à Fréjus et à Saint- Raphaël.
Les préoccupations de la politique sont telles, que mes compagnons prirent les quatorze pantalons garance du corps de garde de Saint-Laurent pour une armée française sur le point d'entrer en Piémont.
Du reste, je ne trouvai là rien de changé. Il est toujours ordonné aux voitures de marcher au pas sar
DE LOIN ET DE PRÉS. tSl
la partie française du pont, tandis que Ton peut aller à sa fantaisie sar la partie sarde. Cela pourrait don* ner lieu à la création d'une société d'assurance sur la vie : on se ferait assurer à la guérite qui est au milieu du pont contre les chances d'accidents qui peuvent arriver sur la partie sarde^ que Ton peut parcourir arec des éléphants armés en guerre si Ton veut.
Saint-Laurent dépassé, la voiture se mit en route pour Antibes et Cannes.
Il est un fait bizarre que je voudrais bien raconter, et qui cependant m'embarrasse beaucoup.
La chose est d'une certaine gaieté et m'a fait rire, quoiqu'elle touche à un ordre de plaisanteries pour lesquelles je professe une profonde horreur.
Les personnes qui ont sur ce point une délicatesse... semblable à celle que j'ai ordinairement, sont donc averties qu'elles peuvent sauter le paragraphe qui suit et que je vais mettre entre parenthèses.
Quand j'ouvrirai la parenthèse vous serez avertis.
Quoique l'agriculture soit plus avancée et surtout plus soignée dans le département du Var que dans la
23t DE LOIN ET DE PRÉS.
campagne de Nice, elle n'atteint cependant pas la perfection ; elle manque de bestiaux et consèquemment d'engrais. Vous rencontrez de loin en loin un âne ou un mulet et une petite vache tondant de Therbe sur le bord d'un fossé, le peu qu'en laissent quelques petits troupeaux de moutons noirs et de chèvres qui cherchent leur nourriture à travers la poussière des routes.
Ce n'est pas que la campagne ne soit belle et riche ; mais les agriculteurs paraissent avoir une sorte d'horreur pour toute culture dont le produit ne se vend pas directement et serait consommé à la ferme.
Notons cependant que je ne connais du département que la route qui va de Saint-Laurent à Fréjus.
Cette indigence d'engrais a amené une mendicité d'un genre particulier.
J'ouvre la parenthèse.
(Le mendiant d'engrais s'adresse comme les autres à la charité publique; ce n'est pas précisément au cœur des passants qu'il s'adresse : c'est à vos besoins qu'il expose les siens...
Vrail vous feriez mieux de passer ce chapitre.
De petites huttes en maçonnerie, ornées de pam* près et de rosiers grimpants, sont posées sur les cô* tés de la route et presque agenouillées; là, elles mettent en usage toutes les ressources et toutes les promesses de la coquetterie pour vous offrir un instant de repos et vous engager à vous asseoir sous leurs vertes tonnelles.
Elles ont leur boniment^ comme les autres mendiants. « Un pauvre aveugle, s'il vous plaît! * — Pour bien vous éclaircir la chose, je vais parler d'une de ces huttes qui est au milieu de la ville d'Antibes ; celle-là n'y va pas par quatre chemins, elle vous dit nettement ce qu'elle veut, elle arbore son nom; seulement, elle prend des airs romains qui sont en harmonie avec cette campagne, où Ton voit fréquemment des ruines de cirque et des vestiges d'aqueduc. La hutte dont nous parlons ne mendie pas; elle s'est mise sous la protection du gouvernement; elle lève un tribut ; elle ne demande pas, elle perçoit.
Elle porte à son front un écriteau :
Vespasienne autorisée.
t84 DE LOIN ET DE PRÉS.
Inclinez-Tous, et obéissez.
Mais celles qui bordent la route sont humbles; je vous disais tout à l'heure qu'elles ont recours au lan« gage et à un boniment pour vous attendrir et tous décider en leur faveur. Celle-ci, par une inscription quelquefois en français, le plus souvent en patois, promet certaines conditions de confortable; cette autre annonce qu'elle a pourvu aux cas imprévus et qu'elle fournit tout.
Une, qui se trouve près d'Antibes, donne un avis salutaire : « Vous voici près de la ville, et vous pourriez vous trouver très-embarrassé. »
Une autre est un peu honteuse de sa demande et vous dit :
Ma questo è necessario.
Cette autre inscrit cyniquement à son frontispice ^ il y a des frontispices qui, comme certains fronts, ne rougissent jamais ^ la onzième lettre de l'alphabet répétée deux fois.
Ici, deux rivales sont en présence; toutes deux, sous un couvert d'oliviers, offrent l'ombre et le mystère.
La première vous dit par une inscription en français :
/et, on est bien.
Mais la voisine d'en face répond par une autre in^ scriplion :
Ici, on est mieux.
Je me suis étonné de voir que la première avait gardé une inscription qui lui donne une infériorité évidente; peut-être a-t-eile compté sur les gens imbus de ce proverbe : « Le mieux est l'ennemi du bien. »
Il est impossible d'apprécier par une statistique exacte les produits de la charité publique.
Mais je crains bien qu'ils ne soient insuffisants; peut-être pourrait-on perfectionner les cahutes. Je n'en ai vu aucune offrir des rafraîchissements ni un journal ; un débit de magnésie et d'eau de Pullna ou de limonade Roger pourrait amener de bons résultats.
Peut-être ainsi pourrait-on ne pas compter entièrement sur la charité, et, vu la grande route, à la fin du jour, 7 joindre quelques gens armés d'escopettes; il ne s'agirait plus de dire : « Je n'ai pas de mon-
naie; t la peur pourrait stimuler puissamment la générosité ; c'est, dit-on, son effet ordinaire en ce cas.
Assez, assez, assez ! vous auriez mieux fait, je le répète, de ne pas lire ce chapitre, et moi, j'aurais été sage de ne pas récrire ; si cependant ! malgré ma répugnance pour ce genre de gaieté, en faveur auprès du roi Louis«Philippe, qui souriait volontiers aux lazzi de son bibliothécaire Vatout, j'avais ri et j'ai cru devoir faire partager ce rire à mes lecteurs.
C'est fini ; fermons la parenthèse, et reprenons mon voyage à Fréjus et à Saint-Raphaël.)
On ne s'arrêta à Cannes que le temps de changer les chevaux.
Cannes affiche la prétention d'être la rivale de Nice. Si Nice faisait la moitié des efforts que fait Cannes pour attirer, amuser et retenir ses hôtes, Cannes serait bien vite obligée de renoncer à la lutte, il y a à Cannes un cercle où l'on boit de la bière; mais ce qui est mieux, c'est que l'on y a inauguré cette année des régates que je n'ai pas réussi à instituer à Nice,
t)& LOIN Et DE PRÉS. tS?
Je ne votiâ ferai pas la description des bords de la iner, sur lesquels de beaux pins-parasols, peDchés au* dessus de Teau , semblent occupés à prouver le bleu de la Méditerranée, sur laquelle, comme sur un fond d*a2ur, ils détachent leur verdure d'un vert sombre et leurs cimes arrondies, où les pousses de Tannée forment comme une mousse d'un vert émeraude qui donne à ces arbres les chatoiements du velours.
Je ne vous peindrai pas non plus les montagnes et les forêts de TEstérel. Il vous est parfaitement impossible de ne pas les voir, si vous faites ce voyage ; mais je veux vous avertir de ce que vous pourriez perdre^ faute d'être avertis.
Au golfe Juan^ par exemple, on voit le petit chemin couvert par où Napoléon débarqua en s'échappant de l'Ile d'Elbe. -** Une colonne consacre le souvenir de cet événement romanesque.
Un cabaretier s'est emparé de la circonstance et a mis sur sa boutique:
Ici se reposa le grand Napoléon t
Buvez à sa mémoire et célébrez son nomé
Ces vers ne sont pas signés. Je n'aurais pas été
iss bE Loin ^t de prés.
fâche de dire à M. Belmontet qa'il n'est pas^ comme il le prétend, le seul « poëte de TËmpire. i
J'ai une rancune contre M. Belmontet. Il s'était chargé, dans le temps, d'obtenir de ses amis du gouvernement actuel ce que je n'ai pu obtenir des miens sous les gouvernements précédents : un ruban spécial pour les médailles de sauvetage, et il n'y a plus songé.
J'aurais voulu opposer la gloire et le nom de ce poêle inconnu à la gloire et au nom de M. Belmontet, et contrarier un peu ce dernier. — Cependant je n'y ai pas tout à fait renoncé.
Fréjus est une ville intéressante; elle possède une assez jolie petite église, gâtée par des ex-voto peints par des vitriers. Je respecte beaucoup le sentiment qui fait appendre des ex-voio dans les églises ; mais il ne serait peut-être pas impossible d'exiger qu'ils ne consistassent pas en caricatures risibles; au besoin, la fabrique de l'église pourrait contribuer pour faire peindre ces tableaux d'une façon au moins décente; mais, en général, je ne sais pas pourquoi, ce n'est pas par le goût que brillent la plupart des fabriques et des curés ; à chaque instant, on est attristé et scan-
dalisé de Toir par quels brimborions puérils, par quels chiffons prétentieux , par quels joujoux ridicules^ par quelle bimbeloterie grotesque on déshonore les plus beaux monuments placés sous la direction des prêtres.
Voici ce qui m'a été dit dans un des hôtels de Fréjus:
Le 7 mai 1855, un voyageur, plutôt un peu gros qu'autre chose, entendit jouer du piano et chanter la demoiselle de la maison. Il descendit de sa chambre et demanda à la matlresse de Thôtel :
— Madame, qui est-cequi chantait tout à l'heure?
— C'est ma fille, monsieur.
— Oùesl-elle?
— A vêpres, monsieur.
— Aussitôtqu'ellereviendra,il faut que je lui parle,
— Je fus un peu surprise, dit la mère, et cependant ce n'était pas un jeune homme; il avait l'air respectable, et je penchais déjà à faire ce qu'il demandait, c'est-à-dire à le faire parler à ma demoiselle, lorsqu'il me dit :
» — Je suis Rossini.
• Et, le soir, il donna une leçon de denx heures à ma fille^ et je puis dire qu'elle en a profité; c'est toujours flatteur pour une jeune personne qui chante et joue du piano de pouvoir se dire élève de Rossini.
1 Ce n'est pas tout : il voulut laisser une trace de son passage; il prit un morceau de papier et y écrivit de la musique; le voici encadré au-dessus du piano.
> Ce n'est pas long; mais, comme on dit, dans les petits pots, les bons onguents. — Un voyageur qui passait ici l'autre jour m^a dit:
> -^ Je ne dirai pas que ce soit là ce que Rossini a fait de mieux ; je ne veux pas vous flatter, je préfère Guillaume Tell et le Barbier de Séville; mais c'est un de ses bons ouvrages. Je ne pense pas que ce soit gravé; ce serait donc un ouvrage inédit de Rossini.
Je regardai le morceau de musique; voici ce qu'il contient; c'est divisé en trois stances ou couplets :
* Do — do — do
DE LOm ET DE PRÉS. tU
* Un soupir — un demi soupir — un demi soupir.
> Do — do — do.
> RossiNi. >
Je suis comme le voyageur en questionne préfère Guillaume Tell et le Barbier de Séville.
C'est encore plus simple que le fameux air de J.-J. Rousseau : Que le jour me dure! qui n'a que trois notes.
C'est de la musique dans le genre de ce que jouait Paganini sur une seule corde de son violon; cela rappelle aussi le do de poitrine qui fit la fortune de Duprez et causa la mort de Nourrit, et le contre-ut qui est en train de faire la fortune de Tamberlick,— contre-ut qui^ plus innocent que le do de poitrine^ n'a encore à se reprocher la mort de personne.
Il doit y avoir sous celte histoire quelque chose de gai que je n'ai pu deviner.
Ce n'est pas la seule curiosité que présente Thôtel en question.
Ui DE LOIN fit DE t>RÉS.
— Voici, me dit-on, une chambre où ont couclié Napoléon le Grand et le pape Pie VIL
— Eh quoi I ensemble? m'écriai-je.
— Non, monsieur; d'ailleurs, il y a deux lits.
Saint-Raphaël, à une demi-heure du chemin de Fréjus, est un petit rivage désert et charmant : des landes dites stériles, mais couvertes de cistes à fleurs roses et à fleurs blanches; une plage d'un sable doux et ferme et parsemée de coquillages; quelques rochers sortant de la mer.
De beaux bouquets de pins-parasols, des restes de cirque et des vestiges d'aqueduc romain, épars entre Fréjus et Saint-Raphaël, donnent à cette campagne un aspect calme, sérieux, heureux, qui gagne l'esprit et le cœur.
C'est surtout et seulement lorsque le temps les a détruits, que les travaux des hommes acquièrent de la grandeur et de la majesté; ces ruines en pierre d'un rouge violet, couvertes de ronces et de lierres, sont d'un aspect plus noble et plus imposant que n'ont dû l'être les monuments dans leur intégrité.
Le poisson est abondant et très-bon à Saint*Ba«
DE LOIN ET DE PRÉS. t43
phaël et à Frëjus, et les chiens coarants qui accompagnent les habitants par les chemins m'avaient fait deviner que le pays est très-giboyeux.
Mais mon attention fut particulièrement attirée par un canot de pèche sur Tarrière duquel était inscrit son nom, comme à Tarriëre de toutes les autres barques: