SUR LA PUISSANCE TEUPORELLE DIS PAPES
Je veux vous faire lire une lettre qui court l'Italie en ce moment. On l'attribue au pape Victor III. Ce pape, qui ne régna que quatre mois, de 1086 à 1087, avait joui d'une grande influence sous le pontificat de Grégoire YII, dont il était l'ami. C'était un homme vertueux, quoiqu'il n'ait pas été canonisé: mais, depuis Symmaque, le cinquante-troisième pape, les chefs de l'Église romaine n'ont été saints que de trè«loin en très-loin.
En effet, les trente-six premiers papes sont comptés entre les bienheureux ; le trente-septième, Félix II, est le premier dont les titres n'aient pas paru suffisants; il est vrai qu'il fut un pape un peu postiche et momentané. Les successeurs de Félix II jus* qu'à Symmaque sont tous canonisés, c'est-à-dire cinquante et un papes sur cinquante-trois, de Tan 34 après Jésus^Christ jusqu'à l'an 406; — tandis que^
de 49G jusqu'à nos jours, ou n'en compte que six qui aient obtenu cet honneur, sur pi us de deux cents papes.
Le pape Victor III, nommé en 1086, sacré malgré lui en 1087, avait partagé les chances diverses de Grégoire VII (Hildebrand), qui remit en vigueur le célibat ecclésiastique et s'efforça d'étendre son autorité sur les intérêts temporels des princes chrétiens, d'où la fameuse t querelle des investitures, » qui le fit deux fois quitter Rome et enfin mourir à Salerne.
Quoique je ne réponde pas de l'authenticité de cette lettre du pape Victor III, quoique la copie en ait été trouvée, dit-on, à Rome, il y a quelques jours, sur la statue de Pasquin, — ce qui est une origine suspecte, — quoiqu'on ne la trouve pas dans les œuvres du pape Grégoire VII, où sont cependant d'autres lettres (réponses) de Victor III, qui s'appelait alors Didier et était abbé du Mont-Cassin, il faut reconnaître que les allusions historiques aux faits de cette époque donnent à cette lettre un cachet de vérité très-curieux.
On sait que la comtesse Mathilde, souveraine héréditaire de la Toscane et d'une partie de la Lpmbar7
die, prit une grande part aux guerres de Tinvestiture: mariée deux fois, la première avec Godefroid le Bo9sUy la seconde avec Guelfe II, duc de Bavière, elle chassa successivement ses deux époux, parce qu'ils ne se montraient pas à son gré. assez dévoués au saint-siège. Elle donna asile à Grégoire Vil dans sa forteresse de Canossa près Reggio, où l'empereur Henri IV vint se soumettre, en 1077, à une pénitence dont il ne tarda pas à se venger. C'est à cette époque qu'elle fit au pape une donation de ses États, donation qu'elle renouvela depuis.
Il semble tout naturel que Didier, qui n'avait pu suivre le pape dans la forteresse de Canossa, qui était peut-être resté à Rome, ait appris par une lettre de son ami Hîldebrand (Grégoire VII) les projets généreux de la comtesse Mathilde : la modération, la simplicité du pape Victor sont connues. — De même que son ami Hildebrand, fils d'un charpentier toscan, était arrivé à la papauté, lui, de la maison ducale de Capoue, était descendu à être abbé du Mont-Cassin, et ils s'étaient rencontrés à moitié chemin. L'exactitude historique, l'observation des caractères, tout
donne de rintërèt à cette lettre qui, si elle est apocryphe, réunit cependant une grande partie des caractères de l'authenticité.
Voici, du reste, la lettre telle qu'elle est :
A Sa Sainteté le pape Grégoire VII^ Didier^ abbé.
€ Je me trouve en ce moment vis-à-vis de 'vous, mon très-cher père, dans une situation qui ne s'était pas encore présentée depuis que vous avez daigné m'accorder les consolations de votre amitié. Il est probable que je suis dans Terreur en n'étant pas de votre avis; mais plus l'aveu que je vous en fais m'est pénible, plus je crois de mon devoir envers vous et envers l'Église de le faire.
» Loin de moi là criminelle et ridicule pensée d'engager avee vous une controverse; mais je dois vous présenter ce que les faibles lueurs de ma raison me font apercevoir : peut-être l'humilité de ma situation me laisse-t-elle plus à même de voir les choses terrestres, que l'éclat et l'élévation de la vôtre peuvent vous dérober.
» Je ne partage pas le contentement que vous sem-
blez éprouver des intentions généreuses de la comtesse Mathilde. Outre que la réalisation de ce legs peut amener de grandes difficultés matérielles, il me semble que l'autorité de la sainte Église romaine ne peut que perdre étrangement à cet accroissement de richesses et de puissance temporelle. Permettez-moi^ mon cher père, avec votre indulgence ordinaire, de développer ces deux côtés de la question.
> La comtesse Mathilde a certes beaucoup fait pour l'Église ; mais l'Église ne doit pas souffrir qu'elle manque, par excès de zèle, à aucun de ses devoirs comme femme et comme souveraine. D'après les régles humaines et religieuses, elle doit soumission à son mari : cette donation qu'elle veut faire de ses États à l'Église n'a pas l'assentiment du seigneur Go-* defroid; un dissentiment sur un sujet aussi grave ne peut que mettre un grand désordre entre les époux ^
» Ne serait-il pas tout à fait fâcheux pour le saintsiége d'être, par les malveillants, les hérétiques, les païens, mis au rang de ces coureurs de testaments.
1. Didier voit Juste s on sait que Godefroid le Bossa et Mathilde divorcèrent quelques années plus tard.
de ces séducteurs de vieilles femmes que plaisantaient si amèrement les poètes latins? Qui sait si Godefroid, survivant à la comtesse Mathilde*, ne viendra pas revendiquer par la force rtiéritage qui lui aura été enlevé, et si ce ne sera pas une source inépuisable de prétextes de guerres, de divisions, de schismes *, qui contristeront l'Église, l'épouse du Dieu puissant?
» Mais le second point que j'envisage est plus important peut-être, et surtout tient à des idées et à des intérêts d'un ordre plus élevé.
» L'Église doit-elle être riche? le pape doit-il être compté au nombre des maîtres de la terre? notre empire doit-il être physique ?
ï Notre royaume doit-il être de ce monde, quand celui de notre divin Maître n'en est pas ?
1. Ici, Tabbé Didier se trompe : Mathilde, ayant divorcé avec Godefroid le Bossu, épousa Guelfe II, et le chassa encore de son lit, toujours comme froid pour les intérôts de la sainte Église. Ce fut celui-ci qui fit des réclamations; mais eUes n'eurent aucua résultat.
2. Sauf le mot inépuisable, qui^ comme le mot étemel, n'est pas humain, l'abbé Didier, cette fois^ ne se trompe pas : le schisme de l'antipape Clément III (Guibert) dura depuis 1080 jusqu'en 1100, — sous Grégoire VII, Victor III, Urbain II et Pascal II.
» Les papes des premiers siècles n'avaient qu'un pouvoir spirituel. Malgré les libéralités de Constantin, ce n'est que récemment, au viii** siècle, que Pépin et Charlemagne ont fait du pape un souverain terrestre. Quel bien en a retiré l'Église ? Est-il possible que des préoccupations, des intérêts matériels , ne l'amoindrissent pas?
» Le Christ n'avait pas une pierre où reposer sa tête, il ne possédait que sa robe sans couture; qu'eût gagné sa morale divine à ce qu'il eût des trésors? Mais n'allons pas même si loin.
» Si l'Église du Dieu puissant pouvait donner des lois à toute la terre et faire régner la vertu, la morale et le dogme, il y aurait encore l'immense inconvénient de l'emploi inévitable de la rigueur légale : Ecclesia a sanguine abhorret. Mais enfin cela aurait une certaine grandeur et une certaine majesté. Si le pape, le chef visible de l'Église de Dieu, est roi, il doit être le roi le plus puissant et le premier des rois; mais que sera jamais la puissance matérielle des papes, en supposant que chaque pape l'accroisse autant que vous êtes sur le point de l'accroître vous-même?
» Le pape sera toujours un petite un très-petit potentat qu'aucun pouvoir politique ne prendra au sérieux, qui aura besoin, pour être respecté à un certain point, de s'appuyer sur sa majesté métaphysique; à quoi sert alors d'avoir le moins, quand vous avez déjà le plus? Je reviens sur la figure et la comparaison que j'employais tout à l'heure : à quoi aurait-il servi que le Christ eût dix ou douze mille livres de rente?
» Non-seulement le pouvoir temporel, la richesse matérielle n'augmenteront ni la majesté ni la puis* sance de la papauté^ mais encore ils les diminueront considérablement.
» Comme Jésus marchait le long de la mer de 6a^ lilée, il vit Simon et André son frère qui jetaient leurs filets dans la mer, car ils étaient pécheurs.
) Alors Jésus leur dit : c Suivez-moi, et je vous » ferai pêcheurs d'hommes. »
> Et, aussitôt, laissant leurs filets, ils le suivirent ^
> Vous avez, avec l'approbation des justes, mon