ARLEQUIN KT SA FLUTE
Je me trompe fort, ou j'ai déjà raconté quelque part un vieil opéra où, quand Arlequin joue du flageolet, tout le monde est obligé de danser, fût-ce au
milieu de la situation la plus tragique ou ia plus solennelle.
La France tient en Europe le rôle d'Arlequin : quand elle joue du flageolet ou sonne du clairon, tout
le monde danse ou se bat, selon Tair qu'elle joue et la mesure qu'elle adopte. Les trompettes françaises ont fait tressaillir partout l'esprit guerrier dans la moelle des os, et surtout ont fort troublé les cervelles des hommes d'État, des directeurs de peuples, etc.
La musique française s'est fait entendre; — en place pour la contredanse.
La paix est faite ; — la farouche Bellone, qui vient d'être licenciée, au lieu de retourner aux enfers, semble chercher un asile et un refuge dans quelque cœur ou cerveau de roi et de prince aventureux.
Le pape demande l'appui de tous les gouvernements de l'Europe pour défendre ce qu'il appelle sa puissance temporelle^ et ce que j'appellerai plus justement un couteau, qu'il a dans les mains et qu'il ne tient pas toujours par le manche; — la Prusse, saisie de vertige, continue à armer; — l'Angleterre paraît surtout animée d'une sorte de foiie aventureuse; —
les journaux, les hommes d'État tiennent des dis* cours provoquants qui commencent à irriter la fibre française.
On commence à chanter un peu et à applaudir frénétiquement Tair de Charles VI :
Guerre aux tyrans ! jamais en France^ Jamais l'Anglais ne régnera !
Cet air, ces paroles qui rappellent Tépoque la plus désastreuse pour la France, des siècles de guerre qui lient et mêlent son histoire à celle de l'Angleterre, exaspèrent singulièrement les esprits.
On ne m^accusera pas d'être partisan de la guerre 3 personne plus que moi n'a cherché, trouvé, réuni d'arguments nombreux, irréfutables pour prouver non-seulement la barbarie et la férocité, mais encore la profonde bêtise des moissonneurs de palmes, des cueilleurs de lauriers, etc., et de ceux qui les aident et les laissent faire.
Il faut cependant montrer la vérité aux Anglais.
Je'le disais tout à l'heure, l'histoire de France et l'histoire d'Angleterre sont, dans les livres, liées et
DE LOIN ET DE PaÂSL W
confondues par des siècles de guerre ; il semble qu'entre ces deux peuples il n'y ait jamais eu que des trêves : ce sont deux barils de poudre, auprès desquels il doit être défendu non-seulement de fumer, mais mênae de passer avec des souliers ferrés qui peuvent faire jaillir une étincelle du pavé.
Certes, la philosophie, qui a singulièrement abaissé les frontières et les murs d'octroi, depuis les murailles de porcelaine delà Chine,— cette antique tasse àthé, — jusqu'aux haies vives de poitrines humaines et de bras armés j la philosophie, qui n'a fait que ramener les cœurs et les esprits d'élite à Tétat que je veux, sans en être sûr, croire l'état normal, naturel, primitif de l'espèce humaine, la fraternité univer^ selle sans ses délimitations de pays et de peuples; l'esprit philosophique paraît avoir diminué cette habitude d'antagonisme, surtout che^ les hommes qui tiennent le premier rang par Tintelligence dans les deux pays. Or, comme ces hommes soûl les conducteurs et les maîtres des esprits, ils doivent finir par apprivoiser respectivement les plu§ sauvages de leur3 compatriotes.
Mais il est dangereux, il est imprudent, — demandez-le à Carter, à Van Amburgh, à Charles, — de jeter un morceau de viande entre deux lions qui ne sont pas encore tout à fait domptés et apprivoisés.
On parait en être arrivé, grâce au développement de cet esprit philosophique et tolérant, à ne plus voir chez les deux peuples, de leur ancienne haine, qu'un levain affaibli qui ne produirait plus qu'une féconde* émulation dans les sciences, dans les arts, dans l'industrie. Cependant, je le répète, cette guérison et les soins qu'elle demande ont besoin de beaucoup de prudence et de ménagement. Sous le règne pacifique et fertile de Louis-Philippe, la guerre faillit s'allumer deux ou trois fois d'elle-même, et bien malgré lui, comme le frottement embrase quelquefois des forêts. Je me rappelle une chanson qui courut; quelqu'un que je ne nommerai pas l'avait faite sur l'air alors populaire que venait de composer Monpou, pour le Gastibelza de Victor Hugo. — Cette chanson parut alors exprimer nettement la situation; je ne m'en rappelle qu'un couplet.
C'était M. Guizot qui parlait :
Victoria, Philippe, mes chera maîtres,
Gr&ce à mes soins^ Vous vous donnez la main ; vos peuples traîtres
Montrent les poings.
Rois alliés de deux peuples en guerre,
Que feres-vous?
Et le roi disait :
Le vent qui vient des côtes d'Angleterre Nous rendra fous !
L'instinct des deux peuples est hostile; c'est à ceux qui ont charge d'âmes, à ceux qui sont doués des bénédictions du bon sens et de Tintelligence, à les contenir dans les limites pacifiques et à les accoutumer tout doucement à ne plus être ennemis.
Il y a une quinzaine d'années, lors des commencements des régates du Havre, — institution utile, trèsjustement imitée depuis partout, — des marins anglais très-exercés vinrent, trois années de suite, disputer et emporter le prix de la joule à l'aviron.
Nos marins, qui ne s'occupaient des régates que huit jours à l'avance, qui n'étaient pas suffisamment
ses DE LOIN ET DE PHKS.
entraînés, qui formaient leurs équipages un peu au hasard, se fâchèrent pourtant d'être battus.
Les pilotes se cotisèrent et firent construire un grand canot en bois de cèdre, auquel ils me firent rinsigne honneur de donner mon nom; puis ils composèrent un équipage et s'exercèrent consciencieusement, en attendant les Anglais.
J'ai vu des émeutes, et des révolutions; j'ai entendu crier : « Vice ceci !» et « A bas cela î » par des peuples entiers; j'ai vu de sanglantes batailles.
Eh bien,, jamais je n'ai entendu une clameur semblable à celle qui remplit l'air et monta au ciel ce jour-là. Au moment où le canot français, commandé par Mazerat, ayant doublé les bouées et achevé son parcours, dans un profond et haletant silence des marins et des populations accourues de toutes parts, glissa le premier devant le signal, laissant en arrière de deux longueurs le canot anglais, commandé par Butler, — un formidable hourra, parti des cœurs normand*:, fit trembler les estrades et agita les feuilles des arbres.
Butler et son équipage se jetèrent à la côte et aban-
donnèrçnt le bateau et les avirons, — pour ne pas avoir à repasser devant l'assemblée.
Je donnerai tout à l'heure quelques exemples de la facilité avec laquelle la guerre peut s'allumer entre deux grandes nations qui seront toujours rivales, qui ont été presque toujours ennemies, et que les philosophes, les gens de bon sens et de bon cœur voudraient dans l'avenir ne voir qu'émules.
Le vieux levain de haine nationale subsiste encore; la guerre contre l'Angleterre, que moi, conmie beaucoup d'autres, je considérerais comme malheureuse, triste, rétrograde, est la seule guerre que le gouvernement français puisse faire quand il voudra, sans donner de raisons, sans qu'on lui en demande, et sans qu'on pense à lui chicaner ni l'argent ni le sang.
C'est un préjugé, c'est un malheur, mais c'est comme cela.
Il est donc impatientant de voir des gens la -bas faire ce que je disais tout à l'heure qui devrait être défendu — se proniener près de la sainte-barbe en fumant et avec des gros souliers lourds et ferr^3.
Les hommes intelligents, les amis de la raison, de rhumanité et du progrès doivent donc, dans les deux pays, ne rien négliger pour guérir leurs compatriotes de cette vieille haine qui mourra, peut-être, quand il y aura une centaine d'années qu'aucun brouillon, qu'aucun bavard n'aura réussi à en renouveler le vaccin.
Voici quelques feuillets à l'appui de ce que je disais tout à l'heure aux Anglais, que la guerre s'allume facilement entre les deux nations, et qu'il ne faut y pousser que quand on y est décidé :
Petites causes des grandes ohoses.
En 1137 était mort Guillaume, duc de Guyenne, laissant pour unique héritière sa fille Éléonore, âgée de quinze ans. La Guyenne était alors un petit royaume : elle comprenait la Gascogne, la Saintonge et le Poitou; Éléonore était donc un excellent parti.
même pour un roi; Louis Vil l'épousa quelques mois seulement après la mort de Guillaume.
Mais jamais union ne présenta si peu de chances de bonheur domestique; Louis était grave, sérieux, fuyait les plaisirs et les amusements; sa douceur et son humilité étaient extrêmes; il était, disent les historiens, d'une simplicité de colombe. Éléonore, au contraire, était à la fois d'une fierté excessive et d'une légèreté, d'une coquetterie môme qui nuisaient à sa réputation. Le roi ne cessait de gémir en secret sur les désordres d'une femme qui ne respectait ni son rang ni sa personne; la reine, de son côté, se plaiglait hautement d'avoir été trompée, en donnant sa main non à un roi, mais à un moine, et en venant enterrer ses belles années dans un cloître.
Pierre Lombard, évoque de Paris, l'un des plus savants personnages de ce temps, et auteur d'un livre de théologie qui lui avait fait donner le nom de Père des sentences^ était au nombre des favoris de Louis YII et exerçait sur ce prince une grande influence. Il s'avisa de lui conseiller de couper ses cheveux et de raser sa barbe. Quelques versets des saintes Écri-
tures, que le prélat interpréta à sa guise, persuadèrent au roi que les longues chevelures et la barbe surtout étaient désagréables à Dieu* Louis se fit couper les cheveui^ et raser la barbe. Ce fut l'origine d'une guerre qui dura trois cents ans et coûta la vie à trois millions de Français et à au moins autant d'Anglais,
Quelques croquis pris à différentes époques de no3 annales vous mettront à même de suivre le dévelop-i pement de cette vérité historique.
Il y a deux sortes de ridicules : l'un inamovible» ridicule en tout temps et en tout lieu, parce qu'il est contraire à la raison, à la logique, à la nature, au beau, tel que l'entendent les artistes; c'est là le ridicule qui frappe surtout les bons esprits; — l'autre, ridicule aujourd'hui et demain fort bien reçu, tandis que son contraire, si respecté aujourd'hui, deviendra à son tour le ridicule de demain; ce ridicule est simplement ce qui n'est pas conforme à un usage ou à une mode en fafveur. C'est à celui-là qu'il ne faut pas
s'exposer quand on ne veut pas se perdre dans l'esprit du plus grand nombre des femmes.
Louis, avec son menton rasé, avait juste le même degré de ridicule qu'avait pour nous l'homme à la
grande barbe du Palais-Royal. Il n'est pas da reprO' ches, de moqueries auxquels il ne fût exposé de la part delà reine; il répondait avec gravité, tandis qu'une plaisanterie l'eût peut-être tiré d'affaire. Les moqueries d'Éléonore redoublèrent et devinrent assaat insultantes pour qu'il crût devoir user de son autorité pour les faire cesser.
Ce ridicule lui fit perdre la très-petit^ part qu'il avait à l'affection de sa femme> qui de ce moment fut accusée d'entretenir des intrigues secrètes, d'abord avec le prince d'Antioche, son oncle ; puis en Orient, où elle avait suivi son époux à la croisade contre les mahométans, commandée par Pierre l'Ermite, avec un jeune Turc nommé Saladin; puis enfin, à son retour, avec le duc Henri, auquel Louis VII, par un secours généreux, avait assuré la possession de la Normandie.
Louis, fatigué de semblables désordres, résolut de
la répudier et demanda le divorce sous le prétexte ordinaire de parenté.
Six semaines après le divorce, Éiéonore épousa Henri, duc de Normandie, auquel elle porta en dot la Gascogne, la Saintonge et le Poitou.
En l'année 1135 mourut Etienne, roi d'Angleterre.
Henri, qui lui succéda, restait néanmoins vassal du roi de France pour les provinces dont il était maître dans les États de celui-ci, et, en cette qualité, il vint à Paris lui prêter hommage en la forme que voici :
Henri, la tête nue, sans épée, sans éperons, se mit à genoux devant Louis, les mains dans celles du roi de France. Un héraut, pour le roi de France, adressa ces paroles au roi d'Angleterre :
— Vous devenez homme lige du roi de France, de vie, de membres, de terrestre honneur, et lui promettez foi et loyauté porter? Dites : t Voire, »
Le roi Henri dit :
— Voire.
Et alors le roi de France reçut ledit roi d'An-
gleterre et duc audit hommage lige à la foi et à la bouche.
Malgré cet hommage, plusieurs guerres de dévastation eurent lieu entre les deux princes; guerres que Henri finissait toujours en assurant son seigneur de son respect et de son obéissance; ce qui ne l'empêchait pas d'abattre et de brûler les villes de sondit
seigneur.
Après une lutte de plusieurs années néanmoins, la paix fut sur le point de se conclure avec le vieil Henri et Philippe-Auguste.
Au commencement du règne de Philippe-Auguste, ce jeune prince avait fait entourer de murs le bois de Vincennes, pour en faire un lieu de chasse. Le roi d'Angleterre lui avait envoyé une prodigieuse quantité de daims, de cerfs et de chevreuils, comme à son seigneur. Cette galanterie avait forl bien disposé Philippe. On s'assembla entre Troyes et (îisors pour régler les conditions de la paix ; mais une circonstance aussi futile que celle qui avait fait l'origine de la guerre vint inopinément empêcher tout accommodement.
270 DE l'OIN ET DE PRÉS.
Au milieu du champ où 3e teQaiant les confé* rences, il y avait un vieil orme qui couvrait de son ombre, disent les historiens du temps» plusieurs arpents de terre.
Il n'est peut-être pas hors de propos de remarquer ici qu'il ne faut pas s'ahuser sur la grandeur des anciennes choses^ ni des anciens hommes. Les mesures de toute sorte n'étaient pas les mêmes qu'aujour^ d'hui.
Quoi qu'il en soit, cet arbre était une espèce de prodige, et les Anglais, qui s'en étaient emparés les premiers, raillaient tranquillement à l'ombre les Français, qui souffraient beaucoup de l'extrême chaleur, car on était alors dans les ardeurs de la canicule. Les Français, qui n'ayaient pas encore .inventé le vaudeville, ne surent pas répondre aux facéties anglaises, prirent leurs armes et enfoncèrent leurs quasi aliiés, qui s'enfuirent avec leur roi.
Les Français,*maîtres du^hamp de bataille, abattirent l'arbre, et les hostilités recommencèrent avec plus de fureur que jamais; entre autres aménités, on crevait de part et d'autre les yeux aux prisonniers.
Sous le règne de Richard Cœur de lion, son frère, Jean sans Terre, qui tenait du roi de France le gouvernement d'Évreux, fit massacrer tous les Français qui se trouvaient dans la ville; trois cents têtes furent aitachées à' des poteaux sur les murailles* 11 pensait par là se réconcilier avec son frère, qu'il avait abaU" donné pour Phlippe pendant la captivité de Richard, traîtreusement emprisonné par Henri VI, empereur d'Allemagne, prince, disent les historiens, gueuic, fé^ roee et avare.
A cette nouvelle, Philippe arrive avec quelques troupes d'élite, descend dans Évreux Tépée d'une main et la torche de l'autre. Tout fut massacré» Anglais et habitants. On brûla les maisons et les églises.
Dans cette campagne, Richard prit Philippe, évoque de Dreux, fort bon homme de guerre, et plus accoutumé à la cuirasse qu'au surplis.
Richard traita son captif avec dureté et le fit littéralement charger de chaînes; en vain le pape intercéda pour lui, avec toute la tendresse d'un père qui demande la délivrance de son fils. Richard, en envoyant au souverain pontife la e/airasse du préUt pri-
sonnier, lui répondit par ces paroles de l'histoire de Joseph : Reconnaissez-vous la tunique de votre fils ?
Arthus, neveu de Richard Cœur de lion; armé chevalier par Philippe^ Auguste, fut poignardé par Jean sans Terre, successeur de son frère Richard.
La mère d'Arthus demanda vengeance à Philippe, seigneur suzerain du mort et de l'assassin. Le roi d'Angleterre fut, par des sergents d'armes, cité à la cour des pairs.
Jean fit demander à Philippe un sauf-conduit.
— Qu'il vienne, dit le monarque, il le peut.
— Y a-t-il sûreté pour le retour? demanda l'envoyé d'Angleterre-.
— Oui, répondit le roi, si le jugement des pairs le permet.
C'est tout ce que l'ambassadeur put obtenir. Philippe ne voulut s'engager qu'à exécuter fidèlement l'arrôt, et persista à soutenir qu'aucune dignité ne pouvait affranchir ses vassaux du droit qu'ir avait originairement sur leur personne.
L'accusé n'ayant point comparu, les pairs de France le jugèrent atteint et convaincu du crime de parricide, le condamnèrent à mort, et déclarèrent toutes ses terres situées dans le royaume confisquées et acquises an roi.
Le roi Jean, déjà condamné à mort par la cour des pairs de France, eut encore le malheur ou Timprudence de se brouiller avec le pape, au sujet de quelques nominations dans la hiérarchie ecclésiastique. Innocent mit son royaume en interdit, délia tous ses sujets du serment de fidélité, et transféra la couronne à Philippe-Auguste, l'assurant, lui et tous ceux qui l'aideraient à s'en emparer, de la rémission de tous leurs péchés*
Le roi de France montra en cette circonstance, pour les ordres de Rome , une soumission à laquelle le saint-père n'était pas accoutumé. Il fit construire ou réparer une multitude de bâtiments de transport, ejt s'occupa exclusivement de lever des hommes et de l'argent.
Le roi d'Angleterre;^ détesté du clergé, méprisé des
grands, haï du peuple, frappé de tous les analhémes de Rome, tte trouva d'autre ressource que de faire don au saint-siège de la couronne. Il déclara ne la tenir que d'Innocent, qui prit pour lui ce qu'il avait ' donné à Philippe, probablement pour éviter TelTusion du sang.
Jean fit hommage entre les mains du légat Pandolfe, s* obligeant, outre le don de sa couronne, à payer au saint-siége une redevance annuelle de m'ille marcs d'argent. Au commencement de la cérémonie, il avait remis entre les mains du légat son sceptre et sa couronne; l'orgueilleux prêtre les garda cinq jours avant de les lui rendre.
Immédialement, Pandolfe passe en France^ et dé* clare à Philippe que l'Angleterre étant devenue la
propriété du pape, non^eulement il n'était plus per-
mis de s'en emparer, mais que quiconque l'attaquel*ai( serait excommunié. Philippe n'eut pas, pour abandonner sa conquête, la soumission qu'il avait montrée pour l'entreprendre. 11 répondit que les ca-» priées de Rome seraient trop ruineux ; qu'il avait dépensé deux millions et qu'il continuerait.
DE LOm ET Dfi PAÂS. %1t
Le pape excommunia Philippe- Auguste et sôti fils Louis; ce dertiler cepeudant débarqua dans le comté de Kent. Le roi Jean errait de rille en ville, saccageant son propre pays, et n*opposani que les anathémes du pape au prince français, qui se fit proclamer roi solennellement dans la ville de Londres. U reçut les hommages de tous les barons; puis il alla prendre Rochester et Cantorbéry. Le roi d*Écosse vint aussi joindre le nouveau monarque avec un secours assez puissant*
Jean mourut pendant le siège de Douvres.
Néanmoins, Louis fut forcé de repaK^ser en France, après un règne de six semaines en Angleterre.
Deux matelots, l'un Anglais, Tautre Normand, ayant pris querelle, se battirent à coups de poing sur le port de Bayonne ; TAnglais, ayant eu le dessous, tira son couteau et éventra le Normand. Cette violence, que le magistrat eut la faiblesse de laisser impunie, en occasionna plusieurs autres entre les marins des deux nations; les Nor nands coururent la mer, cher-
chant une occasion de venger leur compatriote. Ils surprirent un vaisseau anglais, et pendirent le pilote au haut du- grand mât. De ce moment, chaque fois que se rencontrèrent les bâtiments des deux nations, on se battit avec acharnement; un grand nombre de vaisseaux furent pillés, brûlés, coulés bas. Les Anglais surprirent la Rochelle, massacrèrent les habitants et brûlèrent les édifices,
Philippe alors envoya encore au roi d'Angleterre une citation pour qu'il eût à comparaître devant la cour des pairs de France.
Après un long exposé des griefs de la cour de France, la citation finissait ainsi :
« Nous vous ordonnons et commandons que vous ayez à vous présenter à notre cour le vingtième jour après la fôte de Noël prochain, pour y répondre sur tous ces griefs, entendre ce que Téquité lui dictera, et vous soumettre à ses arrêts. »
Edouard n'ayant pas comparu, la cour confisqua la Guyenne; Philippe se mit en campagne et s'empara de cette province.
Sous le règne de Jean eut lieu le fameux combat des Trente, duel entre Beaumanoir et Bembro, assistés chacun de vingt-neuf chevaliers; ce combat eut lieu près d'un grand chêne qui se trouvait placé à moitié du grand chemin entre Ploërmel et Josselin, le samedi veille du dimanche Lœtare de Tan 1350, précisément deux cents ans après que Louis VU avait coupé sa barbe. Bembro fut tué d'un coup de lance ' dans le visage par un seigneur breton. Le combat entre les plus braves chevaliers des deux nations fut si long, qu'ils furent forcés de se reposer quelque temps. Beaumanoir, blessé et mourant de soif ^ demanda à boire.
— Beaumanoir, bois ton sang ! lui cria un de ses compagnons.
Il le fit, et rentra au combat. Beaumanoir et les
Français battirent les Anglais et les tuèrent presque
tous.
Le samedi 17 septembre 1356, l'armée anglaise et
â7S DE LOIN ET DE PRÈS.
Tarniée française se rencontrèrent près de Poitiers. Le roi de France commandait en personne; le prince de Galles, fils du roi d'Angleterre, était à la tôte de rarmée ennemie.
Le roi de France fit célébrer la messe, et attaqua, Contre Tavis de ses capitaines, le prince de Galles dans ses retranchementsT-
Dans l'armée française, dit Froîssart, ^fatï toute la fleur de France.
Il y avait, en effet, le roi, ses quatre fils, trois mille chevaliers portant bannière et suivis de leurs vassaux et écuyers.
C'est le lundi i9 septembre que la bataille fut livrée; le roi, entouré de morts, presque seul, la hache à la main, frappait d'un coup mortel tout ce qui l'approchait ; il reçut deux blessures 2tu visage et fut forcé de se rendre.
Six mille hommes de la plus belle noblesse de France périrent dans ce combat. L'évêque de Châlons fut au nombre des morts.
On prit dix-sept comtes et huit cents barons, tous blessés, entre lesquels Guillaume, archevêque de
Sens. C'est à cette bataille que l'on fit pour la première fois usage du canon.
Aussitôt que le prince de Galles aperçut le roi, qui s'approchait de sa tente, il s'avança vers lui, et s'inclina profondément devant son prisonnier, A table, il se tint debout derrière Jean et se fit un honneur de le servir.
Jean II mourut à Londres , en 1364 ; le roi Edouard, qui avait conçu pour lui la plus vive amitié, lui fit rendre les devoirs funèbres avec une pompe royale, dans l'église Saint- Paul. Quatre mille torches et quatre mille cierges éclairaient le temple.
C'est pendant sa captivité que s'illustra Bertrand Duguesclin.
Charles VI mourut abandonné dans l'hôtel Saint- Paul, tandis que le roi d'Angleterre, Henri V, trônait au Louvre. On ne put le faire enterrer qu'en vendant ses meubles; aucun prince du sang n'assista à ses funérailles. La France était ravagée, ruinée. Le dauphin, proscrit, poursuivi par les Anglais, n'avait au-
tour de lui que quelques seigneurs. C'est sous d'aussi tristes auspices que Charles VII se fit couronner à Poitiers.
Le duc de Bedfort, nommé par les Anglais régent du royaume de France, se fit prêter serment par les bourgeois de Paris. •
La guerre était allumée dans toute la France.
Chaque ville est une place frontière. Les Anglais possèdent Paris, \ la Normandie, l'Ile-de-France, la Brie, la Champagne, la Picardie, le Ponthieu, le Boulonais, le Calésis, l'Aquitaine, la Bourgogne, la Flandre et l'Artois.
Charles VII n'avait que le Languedoc, le Dauphiné, l'Auvergne, le Berry, le Poitou, la Saintonge, la Touraine et l'Orléanais.
Charles VII élait alors si pauvre, qu'il ne put payer quarante livres qu'il devait h son chapelain, et que, s'étant fait faire une paire de bottes dans la ville de Bourges, il ne put en acquitter le prix ; le cordonnier les remporta.
Le roi tomba dans le découragement; mais il fut tiré de son apathie par sa maîtresse Agnès Sorel, sur
laquelle François I«' fit, un demi-siècle plus tard, les vers que voici :
Gentille Agnès, plus d'honneur ta mérites, La cause étant de France recouvrer, Que ce que peut dedans un cloître ouvrer Glose nonnain, ou bien dévot ermite.
Une fille de dix-sept ans, née en 1412, près des rives de la Meuse, à Domremy, se fit présenter au roi, et lui tint un discours que l'histoire a conservé :
— Gentil dauphin, j'ai nom Jeanne la Pucelle. Le roi du ciel m'envoie vous donner aide. Baillez-moi gens de guerre, et je vous mènerai sacrer à Reims à travers les Anglais.
C'esl le mercredi 4 mai 1429 qu'elle livra son premier combat.
Elle marchait toujours la première, son étendard à la main, sans jamais frapper personne* Elle délivra Orléans, et conduisit le roi à Reims comme elle l'avait annoncé.
Jeanne tomba près de Compiègne au pouvoir des Anglais. On la jugea comme sorcière, et on la con-
damna à mort. Voici i*inscriplion mise en face de son bûcher, le jour de Texécution de cette honteuse sen-f tence :
€ Jeanne, qui s'est fait nommer la Pucelle, menteresse, pernicieuse, abuseresse de peuples, devineresse, superstitieuse, blasphémeresse de Dieu, présomptueuse, molestante, meurderesse, idolâtre, cruelle, dissolue, invocatrice du diable, apostate, schismalique, hérétique. »
Elle avait dix-neuf ans quand elle mourut ainsi à Rouen, le 30 mai 1431.
Le douzième jour du mois d'août 14S0, la prise de Cherbourg chassa les Anglais de France... .
Trois cents ans après le jour où Louis VII, en coupant sa barbe, avait attiré sur la France les malheurs dont nous n'avons retracé qu'une faible partie I
LES PALMIERS DE BORDIttHERA^.
Un des sites les plus pittoresques que l'on rencontre sur cette route célèbre qui conduit de Nice à Gênes, est sans contredit Bordighera.
Les Guides en Italie vous disent simplement:
« Bordighera est un village fortifié qui n'a de remarquable que sa situation. »
Que sa situation ! Mais la situation ne fait-elle pas* le mérite de la plus grande partie des hommes et des choses ?
Voyez cet homme qui, il y a quelques années, était
le but de toutes les moqueries, de tous les dédains, de tous les sarcasmes: on lui attribuait tous les vices, toutes les impuissances; aujourd'hui, il a toutes les vertus, non-seulement l'intelligence, mais le génie; on l'admire, on l'adore autant qu'on l'a vilipendé, et ce n'est pas peu dire.
Il n'y a cependant de changé que sa situation.
Mais, sans pousser plus loin cetle comparaison, faisons seulement remarquer à M. Richard, Fauteur des Guides, que la situation compte pour beaucoup dans un paysage et donne à un village qui possède la situation de Bordighera le droit de ne pas être traité avec ce ion injustement dédaigneux.
Cette situation consiste à être élevé en promontoire au-dessus de la mer, et à dessiner sur ce fond* bleu des groupes de palmiers.
J*ai passé plusieurs fois à Bordighera, et j'avais été choqué de voir qu'une partie de palmiers-dattiers, au lieu d'avoir leurs belles branches pendant autour de leur tronc, les avaient relevées en balai... Disons en faisceau pour ennoblir le mot, mais sans espoir de rendre la chose moins laide.
J'ai eu, l'autre jour, l'explication de cette bizar-
rerie.
J'ai rencontré, dans l'établissement de M. Visconti, qui possède un palmier, un des plus riches propriétaires de dattiers de Bordighera, M. ***, qui m'a, avec beaucoup de bonne grâce, donné toutes les explications que je lui ai demandées.
Il m'a d'abord dit le nom du chef d'une famille qui dut sa fortune aux palmiers de Bordigbera et à la présence d'esprit et à la fermeté de ce chef.
C'était, je crois, sous le pontificat de Sixte-Quint, celui qui excommunia Henri lY de France.
On dressait un obélisque sur son piédestal ; l'opération était difficile, la mécanique, vers 1S80, n'étant pas ce qu'elle est aujourd'hui; et on se rappelle que, sous le roi Louis-Philippe, M. Lebas, architecte ^de Paris, fut fait chevalier de la Légion d'honneur après l'érection de l'obélisque de Louksor sur la place Louis XV.
Une foule immense assistait à la cérémonie que présidait le saint-père. On avait défendu aux assistants de prononcer une seule parole sous les peines les plus sévères; les livres disent sous peine de mort, mais on hésite toujours à croire que le successeur des apôtres de Jésus-Christ, — et notamment de saint Pierre, qui fut si fort gourmande pour un pauvre coup d'épée donné sur Toreille de Malchus en défendant son maître, — puisse en aucun cas répandre le sang de ses sujets.
Il se trouva que les ingénieurs avaient mal pris leurs mesures; les câbles n'agissaient plus, et il s'en .fallait de quelques centimètres que le monolithe fût droit et d'aplomb sur sa base.
Tout le monde était dans une grande anxiété; l'obélisque était en grand danger d'être brisé et de perdre tous ses droits au titre de monolithe. La foule attendait un miracle que le saint-père n'osait pas demander. Tout à coup une voix s'éleva :
-"Mouillez les câbles)
Au même instant, sur deux points différents de la place, les agents de la police se saisissaient de l'iDdi* vidu qui avait contrevenu à l'ordonnance défendant de prononcer une parole, — et le pape ordonnait de tenter le moyen indiqué de jeter de l'eau sur les câbles.
D'abord, ils se détendirent; on crut tout perdu; mais bientôt le chanvre se resserra, et la tension sufSt pour mettre l'obélisque debout sur sa base, où je crois qu'il est encore.
Le pape fit chercher le donneur de conseils : on le trouva en prison.
— Que veux4u pour ta récompense? dit le saintpère.
Notre homme était un marin, capitaine d'une ipe* tite felouque de Bordighera, qui apportait à Rome toute sorte de denrées, et, entre autres, des branclies de palmier pour les cérémonies des fêtes de Pâques^
Il ne perdit pas de vue ses petites affaires; mais son ambition ne s'éleva pas au-dessus*
— Ce que je demande, saint-père, dit-il, c'est d'abord la faveur de baiser votre mule et de recevoir votre bénédiction. '
Le pape tendit la mule et donna sa bénédiction.
— Tu as dis d'abord; il y a un ensuite.
— Presque rien , saint-père ; il ne s'agit plus que d'escompter les bienfaits assurés par cette bënédic^ tion : accordez-moi^ pour moi et mes descendants, le privilège exclusif d'apporter à Rome et de fournir les palmes pour les fêtes de Pâques.
Ce privilège fut accordé par titres authentiques, et, encore aujourd'hui, ce sont les héritiers et descendants de ce Bresca qui en jouissent. Ils achètent les palmes à Bordighera et les transportent' dans la
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ville éternelle, où ils les vendent un scudo romain la pièce (à peu près cinq francs), prix fixé par le bref de Sixte-Quint. — Ces palmes qui, sur place, valent quelque chose comme douze ou quinze francs la douzaine, produisent encore un assez beau bénéfice, quoique les descendants de Bresca ne les tiennent pas de l'arbre, ni même de la première main.
Voici maintenant pourquoi la plupart des dattiers de Bordighera sont attachés et liés en botte :
Ces palmes que Ton travaille, que Ton natte en cent façons, doivent être blanches pour les cérémonies de l'Église romaine. Liées de la sorte, les branches renfermées dans Tintérieur des faisceaux blanchissent par la privation de la lumière, comme on fait blanchir la salade ; c'est ainsi que les anciens jardiniers donnaient aux artichauts une teinte d'un jaune pâle et d'im rose lilas, — en les enveloppant d'étoffes épaisses qui changent par l'étiolement le vert en jaune, et le violet en rose.
Quelques palmiers sont liés moins étroitement, de façon que la lumière circule moins librement autour des feuilles, mais cependant peut encore s'y glisser.
Ces branches deviennent, non pas blanches, mais d'un vert plus pâle, plus gai et plus brillant que celui des branches libres. On les destine aux églises israélites, qui s'en servent également dans certaines cérémonies et à certaines fêtes, et les exigent de cette couleur.
Heureusement qu'il faut ensuite laisser reposer les dattiers qui ont fourni leurs branches ; c'est ce qui fait qu'une partie des arbres peut livrer à la brise ses palmes libres, et les dessiner dans toute leur majestueuse élégance sur le fond bleu de la mer et du ciel.
COMMEIIT n DRAME IMPOSSIBLE FHT REPRiSENTi
k NiPLES.
Quelques-uns se sont un peu étonnés, dans le temps, de voir représenter, sur un théâtre de Paris, une pièce qui retraçait l'histoire du petit Mortara et du crime qui a fait, dans tous les cœurs, tant de tort à l'Église romaine.
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Ceux-là seront bien plus étonnés quand ils apprendront qu'une pièce sur le môme sujet fut jouée à Naples, sur le théâtre San-Carlo, pendant que François II régnait encore. — Aussi ai -je le dessein de leur raconter comment cet étrange événement devint possible.
Il y avait à la cour de Tex-roi de Naples un homme appelé Motteggio, qui, avant de devenir riche et puissant, avait longtemps montré aux populations un habit noir râpé, mais assez propre et brossé à blanc.
Cet homme, entre autres métiers, avait essayé du théâtre, et avait composé, outre une tragédie comme tout le nionde, deux ou trois vaudevilles dans le genre français, unanimement refusés à tous les théâtres.
Pendant les premières années de sa grandeur, il oublia ses essais dramatiques; mais, une fois accoutumé à ses splendeurs nouvelles, et cédant à la fatale destinée de Thomme, qui le condamne à mettre son bonheur précisément dans ce qu'il n'a pas, il lui revint un jour une envie féroce de se voir joué et applaudi.
DB LOIN ET DB PRÉS. fM
n eonnaissait un nommé Yittorio Stanza, qui avait eu plusieurs fois cette joie et arait^ en conséquence, un accès facile auprès des thëfttres. Il se confia à lui,
et lui dit :
— Tenez, voici quelques essais... informes peutêtre... auxquels il me serait impossible aujourd'hui de mettre la dernière main ; voyez donc si on pourrait en faire quelque chose.
L'auteur fut effrayé : refuser quelque chose à un homme puissant n'est pas chose prudente ; lui dire la vérité est un acte que certains moralistes comptent entre les formes du suicide. Cependant il n'était ni plus prudent ni plus sain d'endosser la responsabilité des élucubrations du grand seigneur.
Il éluda sous divers prétextes.
D'abord, il essaya de faire comprendre au seigneur que l'envie, irritée en vain contre ses vertus et contre sa prospérité, s'en donnerait à cœur*joie contre ses pièces.
Une autre fois, il s'en occupait activement.
Une autre fois, il n'y avait pas, pour le moment, d*acteurs dignes d'interpréter de si belles choses.
Une autre fois, le directeur allait faire faillite; il fallait attendre son successeur.
Mais, quoiqu'il employât à trouver de nouveaux prétextes pour éluder cette dangereuse collaboration plus d'imagination qu'il n'en aurait fallu pour faire des pièces de son cru^ Stanza vit, à son grand chagrin, le seigneur se refroidir visiblement à son égard.
Il fut indigné, comme tous les cœurs honnêtes, du crime connu sous le nom d'histoire du petit Mortara; il songea à mettre cette histoire au théâtre avec quelques atténuations , bien entendu , et quelques déguisements. La pièce faite, il la porta au seigneur Fornarini, alors directeur du théâtre San- Carlo.
Celui-ci écouta la pièce; puis, la lecture terminée, il dit :
— C'est très-bien, très-émouvant ; mais vous êtes fou d'avoir cru un moment que je pourrais Jouer ici une pièce sur le petit Mortara I
Stanza voulut insister, Fornarini appela quelques amis et leur dit :
— Que dites-vous de l'idée de Stanza, qui m'apporte une pièce sur le petit Mortara ?
Les amis répondirent par des témoignages d'une gaîté folle: Fornarini y mêla un rire homérique, et Stanza s'en retourna tristement en disant :
— Il y avait cependant là un succès.
Vittorio se résigna à enfermer son manuscrit dans une cassette où dormaient déjà trois ou quatre pièces qui, pour diverses raisons ou sous différents prétextes, avaient éprouvé le même sort. Là dormaient aussi la tragédie et les autres pièces du puissant Motteggio.
— Ah ! se dit Stanza, si celui-là le voulait, il ferait bien jouer ma pièce I Mais il ne le fera pas... Ah I si c'était une pièce de lui!...
Une idée alors éclata dans sa tête.
— Et pourquoi ne serait-ce pas une pièce de lui ? dit-il.
Il ferma à deux tours la porte de son cabinet pour réfléchir paisiblement.
Le lendemain, à huit heures du matin, il s'habilla convenablement^ c'est-à-dire richement, en homme
qui n'a besoin de rien, comme il convient quand on ya demander quelque chose.
Il se fit annoncer chez Motteggio.
— Cher, lui dit-il, le moment est arrivé de faire jouer une de nos pièces.
— Vraiment ?
— Il y a en ce moment au théâtre des acteurs dont nous pouvons nous contenter.
— Vous ne craignez donc plus la cabale... l'envie...? vous ne pensez donc plus qu'un homme en
. place...?
— Scipion et Laelius n'aidaient-ils pas Térence? Louis XIV n'indiquait-il pas des modèles à Molière?
— C'est vrai.
— Mais il faudra nous résigner à quelques modifications.
— Je vous ai dit de faire, des pièces, ce que vous voudrez.
— Il est des choses qui pèchent par excès de beauté, de finesse, de distinction. Il faut quelquefois diminuer une œuvre pour la rendre propre à la scène.
-—Diminuez... Mais quelle est celle que vous comptez arranger?
— Arcas et Zétulbie*
— Ah 1 mais ce n'est qu'un petit vaudeville bucolique.
— Plein de fraîcheur, de grâce et d'originalité; petit comme un sonnet sans défaut; bucolique comme les immortelles Géorgiques; seulement, il faut que je le gâte, il faut retrancher, il faut ajouter.
— Vous en êtes le maître.
— Quand voulez-vous que je vous lise votre pièce ?
— Quand sera-t-elle prête?
— Dimanche.
— Venez dimanche déjeuner avec moi, et, je vous le répète, ne vous gênez pas, — arrangez, dérangez, faites tout ce que vous voudrez.
^ Jamais je ne pardonnerai au public l'obligation où il me met de toucher à ce petit chef*d'œuvre«
Le dimanche, Stanza arrive; on déjeune, on prend le café, on fume un cigare; --- puis... commence la lecture.
^ La Stregona.
— Tiens, vous avez changé le titre?
— Oui, il le fallait, c'était trop simple, comme toutes les belles choses ; et puis on ne peut mettre du bucolique au théâtre sans s'exposer à se faire comparer à George Sand, avec le Champy ou avec Claudie^ ce qui ne serait pas prudent.
— Mais qu'est-ce que la Stregona ?
— Un rôle que j'ai dû ajouter, et dont le germe est dans une de vos autres pièces.
— Je ne me rappelle pas.
— Vous êtes le seul qui puisse oublier ce qui sort de votre puissante plume... La Stregona^ drame en cinq actes et en sept tableaux...
— Mais Arcas et Zétulbée n'avait qu'un acte.
— Voudriez-vous qu'une pièce de vous devînt «n lever de rideau^ une de ces pièces qu'on joue pendant que l'orchestre accorde les instruments en attendant les spectateurs? Mais je n'ai pu que développer vos idées; vous savez, pour faire de la monnaie ayant cours, il faut mêler de l'alliage à l'or pur; on ne va pas au marché avec des lingots et des diamants.
Puis Stanza continua, au grand étonnement de
Motteggio, car le yaudeville avait subi d'étranges transformations. Or, dans Tœuvre de Motteggio, Arcas, amoureux de Zétulbëe, demandait la main de celle-ci à sa mère, qui la lui refusait; mais il survenait un oncle, auquel il avait sauvé la vie, et cet oncle, vieux garçon riche, dotait Zétulbée et unissait les deux amants.
Et c'était l'histoire du petit Mortara que lui lisait Stanza.
— Âh I mon ami, dit Motteggio à la fin de la lecture, comme cela a gagné entre vos mains I
— Je n'ai fait qu'arranger vos idées et les adapter aux exigences de théâtre. Évidemment, notre œuvre commune ne vaut pas, littérairement parlant, votre ouvrage primitif; mais, au* point de vue du théâtre, il a fallu faire des concessions.
— C'est très-bien ainsi, grâce à vous.
— Nullement, je n'ai fait qu'un travail d'arrangeur. — Un mot de vous maintenant pour Fornarini.
— Volontiers.
Stanza retourne chez Fornarini.
— C'est encore moi.
— Avec une autre pièce?
— > Avec la même.
— Mais je TOUS ai dit...
— Vous allez dire le contraire.
— Ah I c'est fort I
— Quand vous saurez de qui est réellement la pièce*
— A moins qu'elle ne soit du roi...
— Il ne s'en faut de guère.
— Elle n'est donc pas de vous?
— De moi et d'un autre, ' — Et... cet autre?
— Cet autre, c'est Motteggio.
— Pas possible f
— En voici Taveu écrit et signé de sa main.
— Oh I alors... c'est bien différent f
— Vous comprenez que...
— On va mettre en répétition dès demain.
Et voilà comment on put jouer à Naples, sur le théâtre San-Carlo, l'histoire du petit Hortara.
Le roi alla la voir, et Fornarini laissa clrcaler le bruit que Sa Majesté n'était pas étrangère à la pièce — ce qui n'est pas probable.
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