‹ De loin de prèsChapitre 24 sur 24 · LIS SAV1HI3 ET LES IBFISIUEHI PETITS · texte numérisé non relu

LIS SAV1HI3 ET LES IBFISIUEHI PETITS

Il faut croire que le monde et la vie sociale deviennent de plus en plus ennuyeux.

De noire temps, peut-être plus que de tout autre, il se manifeste une tendance des esprits à sortir de la vie réelle et quotidienne et à se transporter dans des méditations et des mondes moins connus et moins explorés ; — les tables tourîiantes, parlantes, écrivantes, — les crayons prophétisants, les morts illustres invités à venir passer quelques soirées sans façon chez M. Brasseur.

D'autre part, et à Tusage des esprits moins enthansiastes et des savants constitués et brevetés avec garantie du gouvernenaent, — des discussions violentes, haineuses^ sur les mœurs des insectes invisibles : les rotifères, les tardigrades et les anguillules, ont partagé les académies en deux corps, — aussi déchaînés Tun contre l'autre, que les guelfes et les gibelins.

Je dois avouer que le principal point en litige me semble aussi extraordinaire qu'aucune des assertions de MM. Allan Kardec et Brasseur, les spirites.

En effet, il s'agit de savoir si les anguillules, tardigrades, rotifères et macrobiotes peuvent ou non ressusciter.

Et MM. Peuchet et Doyère passent leur vie à faire cuire, bouillir, étouffer, dessécher — dans des bûchers et dans des fours chaque jour perfectionnés — des myriades de ces pauvres êtres que la nature semblait avoir voulu dérober à la férocité des savants en les rendant invisibles à nos regards, mais que le perfectionnement des instruments d'optique a livrés à ces Nemrods des infiniments petits.

Puis, quand ils sont suflBisamment cuits, on les remet dans Teau froide, et les uns remuent, les autres ne remuent pas.

J'ai lu assez soigneusement ce qui, depuis déjà longtemps, s'écrit violemment sur ce sujet, — et voici mon résumé :

La Providence ne s'amuse pas à changer ses lois;

elles sont moins nombreuses que ne le croit de temps

en temps la science, sujette à prendre les effets pour les causes; certains êtres peuvent supporter des condilions d'existence qui ne nous étonnent que parce que nous faisons toujours un retour sur nous-mêmes et comparons ces conditions avec celles de l'espèce humaine.

Il me paraît établi qu'entre les rolifères, anguillules, tardigrades, macrobiotes, etc., ceux qui ne ressuscitent pas sont ceux qui étaient morts, et ceux qui ressuscitent sont ceux qui n'étaient pas morts.

Il me paraît non moins bien établi que, entre MM. les savants brevetés avec garantie du gouvernement, et ceux qui se nomment savants eux-mêmes sans la même garantie, — entre MM. Peuchet, Doyère, etc., et MM. Brasseur, Allan Kardec, etc., —il me semble aujourd'hui, en considérant le sujet de leurs préoccupations, qu'il existe une similitude incontestable.

Pourquoi saint Éloi ne ressusciterait-il pas aussi bien que les macrobiotes?

Pourquoi saint Louis et Charlemagne ne reviendraient-ils pas jaser avec MM. Kardec et Brasseur, aussi bien que les rotifères, tardigrades et angoillules

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reviennent tournoyer, se traîner, ramper et grouiller avec MM. Doyère et Peuchet?

Il est clair pour tout êlre intelligent que la matière est aussi éternelle que l'esprit ; que la mort est une idée relative ; que les formes seules périssent ; que les agglomérations et les combinaisons diverses de la matière se divisent et se transforment, sans qu'il disparaisse ni un atome ni une goutte de quoi que ce soit.

Un savant pour lequel j*ai toujours eu et je conserve un grand faible, c'est Réaumur. C'est qu'aucun savant ne m*a, au môme degré, donné une certaine preuve de ses connaissances, preuve qui ne m'a jamais trompé; — de tous les savants, Réaumur est celui qui dit le plus souvent : c Je ne sais pas» — j'ignore encore, — je ne suis pas certain, —je doute, j'hésite, etc. »

Mais aussi, quand il dit : « Je sais, j'ai vu, j'ai constaté, je pense, etc., » on peut marcher derrière lui les yeux fermés; j'ai vérifié, personnellement, à peu près tout ce qu'il a dit dans ses curieux et intéressants mémoires sur les insectes, et je ne l'ai pas

trouvé une seule fois ni inexact, ni imprudent^ ni systématique dans ses assertions.

De notre temps, j'ai senti mon estime croître subitement à un haut degré pour François Arago, lorsque je l'ai vu un. jour se défendre avec une sorte de mauvaise humeur conire des connaissances et des prédic* tions qu'on lui attribuait sur la température^ etc.

— Nous n'y entendons rien, disait-il.

Et il citait la sage opinion des pilotes normands à ce sujet :

— Celui qui veut mentir n'a qu'à parler du temps. II est vrai que, quand un bourgeois insiste, le pilote lui montre le ciel et dit :

— Voyez là-bas, regardez par ici... Vous voyez, n'est-ce pas? Eh bien, je ne vous dis que ça.

Et, le lendemain, soit qu'il pleuve on qu'il vente, ou que le temps soit beau et serein, il dit an bourgeois :

— Eh bien, qu'est-ce que je vous avais dit hier) Depuis ce temps, un autre académicien a accepté le

rdle refusé par Arago de capucin hygrométrique, de Matthieu Laensberg, et, à tout propos, il jase^ il ba-

Mn^ dans les journaux, prophétisant à pile ou face, et se trompant avec une régularité qui pourrait servir de baromètre presque certain, en prenant le contrepied de ses prédictions.

Eh bien, Réaumur disait en parlant d'insectes presque invisibles :

— Qui sait l'influence que peuvent fexercer sur l'économie animale la présence, l'ingestion d'insectes qui échappent peut-être à notre vuel

Depuis Réaumur, les instruments d'optique se sont fort perfectionnés, et nous ont montré un monde nouveau qui commence là où nos yeux ne discernent plus.

Je me rappelle, du temps de mon enfance, un vieillard qui s'était installé parallèlement avec une marchande de gâteaux, au haut du labyrinthe du Jardin des Plantes de Paris; il fabriquait des bagues de crin avec devises galantes, et faisait voir, moyennant deux sous, des mites de la croûte du fromage, au moyen d'un petit microscope. Cela était si étrange, que le microscope faisait tort à la marchande de gâteaux devant la bourse obligée d'opter du lycéen.

Depuis, le microscope à gaz et d'autres instruments

ont découvert un autre monde, qui commence là où le petit microscope ne voyait plus rien.

Une goutte d*eau est un océan plein de baleines et de requins qui poursuivent et dévorent des milliers d'animaux étranges. Une goutte d'eau est le théâtre de guerres et de tragédies incessantes. On avait découvert les mites du fromage : on connaît maintenant les insectes parasites qui causent à ces invisibles des démangeaisons insupportables.

Réaumur disait encore :

— L'ichneumon pond un œuf dans le corps d'une chenille; qui sait si l'ichneumon n'a pas un insecte parasite qui pond dans son œuf f

Peut-être inventera-t-on un instrument qui sera au microscope à gaz ce que celui-ci est au petit microscope du vieillard du labyrinthe, et ce que ce petit microscope était à notre vue ; et alors nous verrons des mondes nouveaux dans la millième partie d'une goutte d'eau; peut-être le blanc de l'œil d'un de ces animaux que nous montre aujourd'hui le microscope à gaz sera-t-il un océan plein de monstres et de cétacés ; et alors il faudra se dire :

— Nous ne voyons que cela, parce que les instruments sont imparfaits et impuissants.

Il n'y a aucune raison pour que Ton assigne à la nature des limites certaines.

D'autre part, j'ai lu, étant enfant, à cet âge de gloutonnerie intellectifelle où Ton dévore tout sans choix et sans mesure, dans je ne sais quel bouquin, une théorie assez étrange :

€ Une fourmi, disait ce livre, ne peut pas voir un homme. Si elle était placée à l'angle nécessaire pour le voir, elle serait si loin, que sa vue ne porterait pas jusque-là. Il y a des monuments que nous ne pouvons pas voir à cause des rues étroites et des maisons trop rapprochées qui les entourent.

» Pourquoi penser que, si la nature ne s'arrête pas en descendant dans ses œuvres; si nous connaissons des êtres pour qui une fourmi est un éléphant, êtres qu'une coccinelle, une bête à bon Dieu aspire et avale en respirant, sans s'en apercevoir; si nous admettons que ces êtres invisibles à l'œil nu sont peut-être d'horribles mastodontes pour des êtres infiniment plu s petits

qu^euXf — comment supposer que, en montant, la nais.

ture se soit arrêtée à l'homme et à trois ou quatre gros quadrupèdes, comme Téléphant, la girafe, le rhinocéros, etc.?

» Immenses pour certains êtres, en descendant Téchelle, nous sommes, sans aucun doute, des infiniments petits pour d'autres êtres que nous ne pouvons voir ; peut-être, au moment où nous examinons des dermatoses et des oxyures au microscope, il y a de très-gros êtres qui nous regardent avec des instruments qui leur permettent de discerner notre petitesse, et, lorsqijL'il nous survient un mal de tête que nous attribuons à la lassitude de notre travail, est-ce parce que nous venons d'être placés sous une lentille?

> Il est probable que les ascarides et autres petits êtres ont des noms pour les accidents qui leur arrivent par notre faute. Quand nous nous grattons, cela est peut-être considéré par eux comme un ouragan ; quand nous les écrasons, ils croient sans doute mourir d'apoplexie, et ils ont des médecins qui les soignent de ces maladies et prétendent les guérir.

» Qui nous prouve, disait encore le livre, que la

terre n'est pas un énorme animal dont nous sommes les parasites? Nos édifices, nos monuments sont des pustules, — comme les pustules développées par les acarus sur notre peau sont sans doute des Louvres et des palais qui immortalisent leurs auteurs dans la mémoire des dermatoses.

» Quand l'animal se gratte ou éternue, nos monuments croulent et nous crions au tremblement de terre.

» Nos cheveux sont des forêts pour les oxyures. Ce que nous appelons les forêts sur la terre n'est autre chose que les cheveux et les poils de cet immense animal, dont nous avons déjà reconnu la mobilité, etc. »

Quelques savant^ s'occupent en ce moment de ces infiniment petits : aux découvertes physiques sur leur compte se joignent, depuis quelque temps, des découvertes morales.

Pendant longtemps, on avait cru que Tacarus femelle de la gale traînait une existence isolée, incomprise, à travers les pustules des galeux. Eh bien, non : elle a une âme sœur de son âme ; elle aime ;

elle est aimée; le docteur Lanquetia a surpris les secrets et les extases de son cœur!

Voici également que le docteur Alphonse Loreau révèle qu'en général les dermatoses, les ascarides, les oxyures ont Tâme tendre; qu'elles sont extrêmement portées à l'amour; qu'il n'est pas rare qu'elles dépassent, à ce sujet, les bornes de l'austère pudeur, et qu'il se passe sous notre peau, entre cuir et chair, des choses tout à fait inconvenantes.

Selon le docteur Alphonse Loreau, qui revient aux prévisions de Réaumur, les combats, les migrations, les rendez- vous de certains parasites pourraient bien être la cause de diverses de nos maladies I

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