‹ De loin de prèsChapitre 3 sur 24 · UNE HISTOIRE DE VOLEDRS · texte numérisé non relu

UNE HISTOIRE DE VOLEDRS

...J'étais dans les Pyrénées, me dit Ferre t, j'avais parcouru tous les chemins connus, tous les poncifs^ tous les sites, sorte de lieux communs au physique, qui sont abordables à tous. Je commençai è vouloir visiter les endroits que paraissent s'être réservé» presque exclusivement les chamois et les ours, certain de n'y rencontrer sur la mousse la trace d^aucun pied humain, de n'y avoir été précédé ni par les touristes ni par les amateurs. Muni des armes convena" bies et des renseignements nécessaires, je me mis en route un matin. Dès le début, le chemin était peu encourageant.

Je traversai d'abord, avec des peines inouïes, quelques torrents écumeux et mugissants, tantôt sur des roches humides et polies comme la glace, tantôt sur

de grands pins que les courants formés par la fonte des neiges déracinent, entraînent et laissent en travers, dépouillés de branches et d'écorce. Certes, sur de pareils ponts, on ne regrette pas le «ou du péage du pont des Arts, infiniment plus commode sous tous les rapports, et qui n'a d'autre désagrément que de mener tout droit à l'Institut.

Je trouvai ensuite un chemin étroit et couvert de mousse verte et glissante entre deux précipices dont le fond, hérissé de roches noires et aiguës, n'est visible que par l'espèce de lumière effrayante que répand l'écume blanche des torrents. Quelquefois le bassin s'élargit sur une pente moins rapide, et l'eau qui fuit reflète le bleu du ciel et la verdure qui pend des roches ; d'autres fois, les cimes des roches noires se rapprochent, la pente plus ardue rend au torrent toute son impétuosité; l'œil interroge en vain les sombres profondeurs de l'abtme où mugit invisible le torrent furieux.

Plus loin, des rochers s'élèvent à droite à la place d'un des précipices; il n'y en a plus qu'un, mais ces grandes roches d'un gris jaunâtre semblent vous y

pousser. A chaque instant, le sentier devient plus étroit ; les morceaux de rocher, récemment tombés, obstruent le chemin. Des crevasses sortent, en rampant, de souples branches d'arbrisseaux qui vont fleurir plus près du ciel et du soleil, impatientes de quitter ces asiles humides d'afl'reux reptiles, où parfois le vent les fait retomber et pendre le long des roches.

Après avoir longtemps monté , je me trouvai audessus de la région des nuages, je les vis alors roulés parle vent à travers la vallée; cependant, malgré Télévation où j'étais parvenu, malgré la vitalité et râpreté de Tair, il me parut alors que le sommet de la montagne s'abaissait et servait do base à d'autres montagnes, dont les mamelons offraient l'aspect le plus riche comme le plus varié de formes et de teintes.

Il n'y a que deux sortes d'hommes qui parviennent jusque-là : le contrebandier et le douanier. C'est sur ce sommet que se livrent leurs fréquents combats, où la force, le courage et l'adresse déploient leurs miracles sans témoin : le contrebandier, semblable au chamois; le douanier, au chien qui ne chasse pas

pour lui-môme, et n'en a cependant pour cela ni moins d'ardeur, ni moins d'opiniâtreté. C'est sur un seul passage qu'ils se rencontrent, passage qui permet de redescendre le versant de la montagne et d'entrer en Espagne. Mais le contrebandier aime quelquesfois mieux tromper son ennemi que le vaincre, et puiâ le douanier est souvent plus nombreux que lui ; alors il prend par les chemins détournés que les chamois et les ours ne tentent que lorsqu'ils y sont forcés par un chasseur implacable. Ce n'^st point, certes, par crainte que le contrebandier élude la rencontre de ses adversaires; car la route qu'il doit prendre est mille fois plus dangereuse que le fusil des douaniers. On suit des sentiers presque invisibles dans une forêt où les arbres meurent de vieillesse, tandis que la jeune génération qui leur succède peut à peine percer de son faible branchage les cadavres des chênes et des sapins morts. Au milieu des rochers énormes qui viennent encore entraver la marche, tout passage semble fermé; cependant un énorme bloc ne touche la terre que par un point, soutenu qu'il est par les grands bras noirs d'un chêne immense qui

s'étend sur ce bloc et jusque par terre comme une montagne de verdure; ce chêne se cramponne au sol pien*eux par des racines longues, à moitié hors de la terre, noueuses, couvertes de mousse, et semblables à de grands serpents endormis.

En écartant péniblement quelques-unes des bran^ ches de ce chêne, l'œil glisse sur la roche inclinée* à travers une étroite percée. Le regard se perd dans un vide immense> qui semble commencer de Tautre côté du chêne, pour n'avoir ni un ni bornes. Il faut ramper h travers le branchage, puis se laisser glisser sur la roche polie, puis sauter sur un lit de bruyères.

Au bout de quelques instants.. Toeil, accouluméf commence à discerner les objets dans- cette obsçuriM silencieuse, et Ton découvre les bords escarpés d'un torrent^ que l'on entendait d'abord mugir sans le voir.

C'est là qu'il faut se diriger, tantôt se suspendant aux branches des arbres, tantôt se laissant glisser sur une roche luisante, jusqu'à un arbrisseau auquel on se cramponne pour arrêter ou modérer sa course involontaire.

Arrivé au torrent qu'il me fallait traverser, je ne trouvai ni pin renversé ni rocher pour le passer; Teau en est aussi froide que la glace, et cependant, en m'y plongeant, je m'en aperçus à peine, tant j'étais pénétré du froid que j'avais éprouvé dans ma route, dans cette atmosphère où jamais n'est descendu un seul rayon de soleil.

Mon voyage était alors fini, je n'avais plus que de

légères difficultés à surmonter, lorsque je vis sortir, de derrière une roche noire, de la fumée à la lueur d'un feu. Je savais que les contrebandiers ne se font pas le plus mince scrupule de dépouiller les voyageurs, d'autant mieux que personne n'irait chercher le cadavre de la victime dans les précipices profonds où on le jetterait. J'armai. donc sans bruit un de mes pistolets ; j'assurai mon bâton ferré dans ma main droite, et je marchai vers le feu. Alors une tôte s'éleva, et j'aperçus le canon d'une carabine tourné vers moi. Ce n'était pas le moment de crier à la garde, ni de me reposer sur une patrouille plus ou moins grise du soin de ma défense. J'assenai un coup de bâton sur la carabine, que les mains qui la tenaient laissé-

rent échapper, puis je mis mon pistolet sur la poitrine du contrebandier. Mon mouvement avait été tellement rapide, et, d'ailleurs, Thomme se croyait si peu vu, qu'il n'avait pas eu le temps de parer mon attaque.

— Ohé I camarade, lui dis-je, tu exerces mal l'hospitalité; mets-toi à plat ventre, ou tu es mort.

Il obéit, et je jetai sa carabine dans un précipice. Puis je lui dis :

— Relève-toi et console-toi d'avoir manqué ton coup : tu ne t'adressais qu'à une mauvaise capture ; je suis peintre, et, comme toi, vivant au jour le jour, ayant comme toi à lutter;, mais contre l'ignorance et le mauvais goût, douaniers immortels qui ne laissent rien passer sans y apposer leur cachet. J'ai faim et soif, partage avec moi les provisions qui gonflent ce bissac.

Cependant ses narines se gonflaient de fureur.

— Écoute, dis-je, je n'ai aucun mauvais dessein contre toi ; seulement, si tu fais un pas vers moi ou le moindre geste inquiétant, je te casse la tète. Si tu

veux être tranquille, nous resterons et nous nous quitterons bons amis.

J'ouvris son bissac, et je mangeai son lard» et je bus le rhum que contenait son outre. Mon voyage, plus long et plus difficile que je ne Tavais supposé, me rendit ce repas on ne peut plus agréable.

— Maintenant, mon brave, ajoutai-je, nous allons nous séparer, et je te souhaite meilleure chance. Seulement, j*ai encore un petit service à te demander. Tu as une belle et énergique tête, un regard expressif et pénétrant, et la fureur ridicule que tu conserves contre moi ajoute encore à la vigueur de ta physionomie. Tu dois une réparation aux arts, dont tu as failli tuer en moi un des plus zélés serviteurs; tu vas donc bien vouloir poser pour que j'esquisse ton portrait.

II se leva en colère.

— Tout cela est inutile. Si tu m'avais atteint avec ta carabine, tu m'aurais dépouillé et jeté dans le lit du torrent ; j'aurais bien été forcé de me soumettre à ce droit du plus fort. Ce droit, je m'en suis emparé, et j'en use, il me semble, généreusement. Je te croii

DE LOIN ET DE PRÉS. fil

trop homme d'esprit pour supposer que tu refuses d'obéir à un homme qui peuL te brûler la cervelle. Assieds-toi; très-bien. Les yeux un peu plus tournés vers moi, bien; la tête plus haute, la main tombant naturellement. Ole ton chapeau; j'aime les boucles de cette belle chevelure noire. Allonge un peu la jambe et laisse-la se croiser sur l'autre.

-Mon homme murmurait, jurait; mais cela ne me gênait en rien; il posa ainsi pendant vingt minutes. Voici son portrait. Quand ce fut fini, je serrai mes couleurs et je lui dis :

— Une autre fois, pense qu'il n'y a qu'un artiste qui s'expose à se tuer pour voir quelques vieux hêtres et quelques roches moussues. Un homme riche n'y penserait même pas sans frémir ; on expose volontiers sa vie, mais on n'expose pas son argent. Au plaisir de ne pas te rencontrer. Adieu!

5î DE LOIN ET DE PRÈS.

os DE Sï GBHE PAS AVEC SES AMIS.

Ah çà ! qui B*est servi de ma plume aujourd'hui ? S'est-il donc introduit céans quelque poëte, Et Ta-t-ou laissé seul avec elle... la nuit?

Elle prend sous mes doigts une allure inquiète ; Refuse, en se cabrant, de courir Jusqu'au bout De la ligne, — piaffe en mesure, et rassemble Des mots incohérents choisis je ne sais où, ' Disant je ne sais quoi, mais qui riment ensemble. Je n'ai pas fait de vers depuis tantôt quinze ans; II va m'arriver mal, comme nos gars normands, Fermes sur leur bidet qui ne trotte que l'amble. Se font désarçonner par des chevaux fringants.

Mais on tombe, on remonte, et, d'ailleurs, vers ou prose, Je dirai ma pensée, et jamais autre chose.

D'avance, je suis sûr de ne jamais souffrir, Avec sa douce voix, que la rime m'impose, Lorsque je pense noir, de dire blanc ou rose. Je ne suis pas de ceux que l'on voit s'attendrir. Et céder lâchement de peur de l'appauvrir; Car j'en ai vu plus d'un, dévot à la césure.

Changer l'opinion qui gênait la mesure.

Et trahir, sans scrupule, un tendre sentiment

Dont l'objet^ à son gré, rimait peu richement.

A parler nettement^ avant tout, je m'attache ;

Quand je devrais rimer Mardoche avec Eustache,

Je n'écrirai jamais que ce qu'en mon esprit

D'avance j'ai jugé vouloir qui soit écrit.

Depuis moins de huit jours, voilà qu'on me décoche^

Dans deux papiers divers, deux fois môme reproche :

De frapper trop souvent sur le même ennemi.

Puisque vous répétez tant que je me répète,

Sans doute, il en est bien quelque chose, gazette.

Causons-en un moment^ s'il vous plait^ aujourd'hui.

Entre ces vignerons qui négligent leurs vignes.

Parce que, tout le jour, sans fatigue et sans fruit,

Ils font l'inspection de la vigne d'autrui.

Je vais en choisir deux, les plus forts, les plus dignes.

Et leur dire trois mots. L'un, grand homme inédit.

Ne se répète pas, — n'ayant jamais rien dit...

Ah ! pardon, j'oubliais quatorze courtes lignes.

Qui l'ont classé parmi les poëtes insignes^

En mil huit cent trente-un. C'est creux, ça ne dit rien;

Mais qu'importe, pourvu que cela rime bien?

Rime riche^ et rimant au moins par quatre lettres !

Il se plaça lui-môme au nombre des grands maîtres ;

n fit bien mieux : il prit le parti très-prudent

D'être^ à la fois^ son dieu, son prêtre et son croyant.

On vit donc éclater cette œuvre belle et rare.

En mil huit cent trente-un ; aussi, depuis cela.

L'histoire, selon lui, commence et finit là.

Tout^ avant son sonnet, n'est qu'une nuit barbare ;

Et, depuis le sonnet, lasse d'un tel effort,

La nature épuisée, et forcément avare^

Ne produira plus rien, pendant longtemps encor.

Sou sonnet; c'est une ère, une époque, une hégyre ;

Tout ce que l'on peut faire, et ce qu'on peut écrire

Se date ainsi : c'était cent ans, dix ans, un an,

Soit avant; soit après ce sonnet étonnant.

Qu'on vit paraître un soir, comme en la plaine bleue

On a vu, de nos jours, une comète à queue.

Date chère aux^ gourmets, date qu'on voit encor

Aux voûtes des caveaux inscrite en lettres d'or.

J'ai ou! dire par l'un de ses amis intimes,

Que Ton a vu l'auteur de ces quatorze rimes

Demander, un peu gris, le soir, au cabaret.

Du vin récolté l'an qu'apparut le sonnet.

Celui-ci, gosier sec, qui ne boit l'bippocrëne Qu'en soucoupe d'un autre, écrivain tire-laine. Qui s'en va détroussant les poêles la nuit, En habit d'arlequin fait de haillons étranges» De lambeaux variés pris au manteau d' autrui, Sans songer prudemment qu'à son risible habit Je pourrais réclamer bon nombre de losanges.

Me reproche, à son tour, d'avoir parfois repris Dans des livres à moi des morceaux déjà mis.

Et, comme un vrai voleur, ailleurs de les remettre... Il me semble un laquais, qui trouve que son maître^ Avant de les quitter, use trop ses habits.

Ce n'est pas à ceux-là que je dois rendre compte; Car, moi, je ne suis pas^ à vrai dire, un auteur;

Lorsque sur !e papier Je jase ou je raconte,

Déparier au public, non, je n'ai pas Thonneur.

J'ai mon public à moi, mon petit auditoire;

Encore est-il épars en cent endroits divers.

Qaand je trouve une idée au fond de Técritoire,

Je le prends un à un, pour lui Oire mes vers.

Qu'ils soient beaux ou mauvais, qu'ils soient tristes ou drôles,

Je parle à des amis, je parle sans façon,

Jamais ils n*ont sifflé ni haussé les épaules.

L'un m'attend sur la rive où d'un léger frisson,

Sous un vent parfumé, tremble l'ombre des saules;

L'autre, au coin de son feu, quand la rude saison

Fait sonner les vitraux de la vieille maison ;

Un autre lit mon livre en son humble mansarde

Où loge l'espérance, où le soleil regarde

A travers le réseau des liserons en fleur.

Non, non, je ne suis pas un véritable auteur! . •

Comme un paon vêtu d*or, de saphir, de topaze,

Un véritable auteur, aussitôt qu'il écrit,

Arrondit au soleil et fait briller sa phrase,

Il attaque, il défend, il bat, il chante, il rit.

Pour faire dire aux gens : « Mon Dieu, qu'il a d'esprit ! »

Il ne s'exposera qu'à d'apparentes noises,

Et, s'il livre un combat, sachez-le sûrement,

C'est un combat brillant où les armes courtoises

Ne doivent pas frapper fort, mais élégamment.

Moi, je suis un soldat, et, quand je fais la guerre.

C'est que je veux avoir mon ennemi par terre.

Correctement placés sur leurs souples jarrets.

On voit tes amateurs, dans les salles d'escrime.

De tierce, de seconde, et de quarte et de prime Amuser les regards par le jeu des fleurets ; Mais, quand, sur le terrain, une lame pointue, Si vous ne la parez, parfaitement vous tue.

Ce n*est plus un spectacle, et les plus beaux tireurs, De coups peu variés vous feront spectateurs.

Quand la justice tient un brigand émérite

Échappé de Toulon, alors qu'elle Tinvite

A retourner orner le bagne un lustre ou deux,

Il pourrait reprocher au juge une redite :

« Ah! vous vous répétez, monsieur, c'est ennuyeux;

J'aime mieux m'en aller, c'est par trop monotone. »

Quand un cheval rétif, refusant le travail,

Reçoit des coups de fouet au milieu du poitrail,

Jusqu'à ce qu'au devoir enfin il s'arraisonne

(C'est la règle), il pourrait hennir à l'écuyer :

tt Encor, encor, encor! tu devrais varier;

Toujours au môme endroit de ton fouet tu me cingles. »

Ma justice a son glaive, ainsi que son fléau; J'ai divisé le glaive en des milliers d'épingles; Mais des récalcitrants j'ai bien soin que la peau, Quand je rends les arrêts de ma justice brève, Ait son compte et reçoive en détail tout le glaive.

Quand le Christ, exerçant de prudentes rigueurs, Et donnant, par malheur, un inutile exemple, Fit un fouet du cordeau donc on pend les voleurs,

n mena les marchands, sans craindre leurs clameurs, En les fouettant toujours jusqu'aux portes du temple.

On peut bien partager, sans se croire un nigaud, Âyec Gaton Tancien, un même vertigo :

Eh bien, pendant dix ans, sa voix mâle et sévère^ Soit qu'il fût question ou de paix ou de guerre, D*aqueducs ou d'égouts, ou de tout autre affaire, Finissait en disant : Delenda Carthago !

On ne put obtenir de lui d'autre harangue.

Enfin, lorsqu'il mourut le gosier un peu sec, Pour varier sa phrase, en la changeant de langue, À quatre-vingt-cinq ans il apprenait le grec. On le laissa crier et mourir ; mais Carthage Ne lui survécut pas bien longtemps sur sa plage : Trois ans après sa mort, Scipion Émilien Brûla Carthage^ et fut le second Africain.

Qu'on assiège une ville, alors qu'en la muraille

Le canon bien pointé fait enfin une entaille,

On ne s'avise pas de tirer autre part ;

On élargit la brèche où passe le soudart.

Demandez an boxeur : croyez-vous qu'il s'amuse

A frapper tour à tour, pour varier son coup,

Son adversaire au front, au fianc, aux yeux, partout?

Non, ce n'est pas ainsi, croyez-moi, qu'il en use :

Quand un coup, bien porté, f^it sa marque en bon lieu,

Son poing ne cherche plus et ne vise qu'au bleu.

Mais que le cheval marche et le brigand s'amende, Que Carthage, sous Therbe, ait ses murs abattus. Qu'à terre le boxeur baisse ses poings vaincus. Que le ciel du bon Dieu moins à faux poids se vende^ Qu'on soit moins catholique et chrétien un peu plus, Si je frappe un seul coup, que Satan me le rende.

Le mal vient seul. On n'a que le bien qu'on arrache. Oui, j'ai parlé dix ans sans trêve et sans relâche De ces spéculateurs, banquiers de grand chemin. Auxquels l'État a mis l'espace dans la main ; Ces énormes cochers qui, la chose est notoire. D'avance ont partagé des millions pour boire. Infligeaient la torture au routier indigent, Coupable, au premier chef, d^avoir trop peu d'argent. J'ai poursuivi dix ans, de mes piqûres acres, L'État imprévoyant, le banquier inhumain.

L'autorité distraite, et ce peuple gamin Si sévère à ses rois, si docile à ses fiacres.

On me disait alors, tout comme maintenant :

(( Cet homme, bien souvent, nous dit la même chose ! Ennuyeux rabâcheur! écrivain ruminant ! »

Mais je continuais, et j'ai gagné ma causey Et cela bien souvent ; j'ai fait à maint abus. Par cet entêtement qui jamais ne repose^ Lâcher prise : ceux-là, je n'en parlerai plus. Mais il en est encore, et fort je m'en soucie. Qui, sans être ébranlés, ont* soutenu mon choc. De marbre de Paros quand on veut fendre un bloc,

En vain on frapperait sa surface durcie De Tacier irisé d'an sabre de Damas^ L'acier s*ébrécherait, et n'entamerait pas Le marbre blanc et dur qui se fend en éclats Sous Teffort obstiné de l'incessante scie.

Du vers imitatif , que dites-vous lecteur ?

Dans la foule^ un larron, dans une pauvre poche. Vole quelques gros sous^ et je crie : « Au voleur ! » Mon homme, un peu plus loin, enlève une sacoche, Dussé-je mal rimer, je récrie : « Au voleur ! » • Lui, crie : « Au rabâcheur ! » Tous mecherchent querelle : Q C'est répéter toujours la même kyrielle ; C'est n'avoir à son luth qu'une seule ficelle; C'est ennuyer les gens qu'on devrait amuser. » Pour ne pas rabâcher, il faut que je le nomme Voleur au premier vol, au vingtième^ honnête homme. Comme fait tout le monde. Autrement en user, C'est être malveillant, se singulariser.

Il faut considérer la grosseur de la somme :

On vole dix écus, on gagne un million ; Quand on est penda, c'est pour prendre du billon. La honte est grande alors que la somme est petite ; Être infâme gratis, c'est honte, — et cher, mérite. Voleur n'est pas un nom dont on doive affubler Un homme que l'on peut, à son tour^ sous-voler... . Sans trêve et sans repos, dans leurs devoirs sublimes. Le gendarme et la loi veillent sur les centimes. Mais les louis, il faut par soi-même y veiller.

De même, qaand on tue un homme^ on est infâme ; L'orateur du parquet, à tue-tète réclame Votre mort et l'obtient, et la foule applaudit. Mais tuez les manants, et brûlez les chaumières, Si votre nom, au loin, comme un glas retentit, Et si vous décimez des nations entières, Sur votre piédestal, tout formé de ses os, Le peuple applaudira. Pour quelques tabatières. Les rimeurs vous mettront au nombre des héros.

Un pauvre chamelier, demi-mort de misère,

Dans une ville, un jour, prit un pain, le mordit...

Le marchand l'arracha de ses dents. Le càdi

Lui fit un long discours fort moral, et lui dit :

n C'est cent coups de bâton, sous les pieds, mon cher frère «

Qu'il vous en coûtera^ pour apprendre à mieui faire. »

Le chamelier, boiteux, écloppé, s'en alla,

Disant : « C'est un peu cher... une bouchée ! Allah!

Je m'y serai mal pris ; la leçon est utile. »

n courut la campagne, et puis il rassembla Cent autres chameliers, d'un appétit hostile; Torche et bâton en main, ils surprirent la ville, Tuèrent cent manants, brûlèrent vingt maisons.

Puis, rassemblant le peuple en la place publique.

Ils donnèrent du fait d'excellentes raisons.

Ou, du moins, des raisons qu'on jugea sans réplique.

« De ce qui s*est passé, ne gardez nul chagrin; Notre chef, consultant votre intérêt unique.

Accepte le fardeau du pouvoir souverain. »

Lors, on cria : « 'Vivat ! »

Le front dans la poussière.

Le cadi, tout tremblant : « Éclatante lumière ! vertu sans égale! étoile ! astre divin !

L'humble justice attend tes ordres en silence. Mais permets qu'elle jette enfin cette balance. Ridicule attribut dont on charge sa main, Qui gène à manier le glaive en conscience.

— Eh ! dit le chamelier, c'est une connaissance ! Cadi, qn'avez-vous fait du restant de mon pain ? Je crois qu'on y peut mettre un peu de confiture. Sauf votre avis. Merci, la leçon était dure.

Mais Je suis corrigé ; je ne suis pas si fou, Connaissant les secrets d'une morale pure, Qoe de voler jamais un petit pain d'un sou. »

Vous prenez un foulard, gare les commissaires I

Mais, si vous ne volez jamais que des lingots. De ce qu'on pensera ne vous tourmentez guëres) Vous serez demi-dieu, vous aurez vos cagots.

Voilà ce qu'on me dit, et ce que Je repousse.

D'un monde un peu meilleur la croyance m'est douce. Â ceci J'ai borné mon humble ambition :

C'est que, grâce nnx clamenrB qu'obstinément je pousse. Les traîtres, les mécliants et les sots ne pourront Invoquer le bienfait de la prescription.

Sans trop croire aux cadis, je crois à la justice $

Sans trop croire aux imans, je crois au Dieu propice Qui s'est logé très-haut, et qui ne nous permet Que des opinions, gardant pour lui le vrai ; Qui laisse l'homme faire une apparente route, Marcher, piétiner avec un yain fracas, Mais dans un cercle exact, et ne nous permet pas De détruire un brin d'herbe, et de perdre une goutte De l'immense Océan, de ce grand ciel d'en bas.

Il met les choses haut qu'il ne veut pas brisées;

Chaque siècle, peut-être, il abaisse un regard Pour réparer un peu, si nos billevesées Avaient, par cas fortuit, amené quelque écart; Et fait, grand horloger, l'avance ou le retard.

Dans les projets de l'honiroe et ses folles vlséee^ La Providence a dû se garder une part :

C'est ce que le vulgaire appelle le hasard.

Je crois à la sagesse, en riant des sophistes ;

Je crois à la morale, et crains les moralistes;

Je hais les raisonneurs, et croi» à la raison i

Et, quand je vois |a flamme envahir la maison,

Sans varier mes mots, en dépit des puristes,

Je crie : « Au feu! au feu! au feu! accourez sus! »

Sans me préoccuper de mes trois hiatus,

Je tiaps qu'il n'est besoin de meillcurei harangues,

Tant que la flamme au ciel darde ses rouges langues,

Qu'il faut persévérer, nu-jambes et nu-bras,

 jeter, d'une main obstinée et hardie.

De l'eau tant qu'on n'a pas étouffé l'incendie,

Dût-on éclabousser par d'humides éclats

Et gâter le pourpoint de quelques délicats.

Page 1