LE CORDONNIER
Madame m'a fait commander de lui apporter des
souliers ?
Agathe.
Oui, des souliers très-larges, trop larges; d'ail-
leurs, j'ai la haine des souliers étroits. Ainsi, si vous voulez avoir ma pratique, ne me chaussez pas étroit.. . J'ai les pieds très-délicats... je ne suis pas comme madame Marbois, qui peut se serrer impunément les pieds avec une rigueur devant laquelle eût reculé le tourmenteur lorsqu'il appliquait le criminel à la torture des brodequins.
— Je ne connaissais pas le pied de madame; je
crains bien de n'avoir rien apporté d'assez petit...
Mais je suis à deux pas de chez moi; si madame veut
me le permettre, je vais sauter jusqu'à ma boutique. ..
et... j'espère trouver ce qu'il faut à madame.
— Quelle manie ont certaines femmes de se mettre à la torturel... Cette pauvre madame Marbois, je l'ai vue pâlir en dansant, tant ses souliers la faisaient souffrir.
— Et la taille donc!... on prétend que sa femme de chambre ne peut pas la lacer, et que c'est son cocher qui remplit cet agréable emploi.
Caroline fait une longue aspiration et tire en avant sa basque; ce qui lui donne l'air d'être très au large dans ses vêtements.
-— Je suis ailée au théâtre avec elle, il y a quelque terni»; Je $^i^ ^^'^^ 1^ prendre; eh hien, de la rue de Grenelle à TOpéra, elle n'a pu mettre qu'un gant ; elle a mis le second dans la loge, tant elle s'obstine à introduire ses maias dans des gants plus petils qu'elles.
— Madame, voici ce que j'ai de plus petit; mais je craias bien que ce ne soit encore trop grand pour madame. Il faudra que j'en fasse : nous ne fabriquons pas. d'avance des chaussures pour des pieds exceplionnels ; nous risquerions de les garder dans nos magasins.
— Je vçKus ai dit que je veux des souliers trop larges.
— J'ai l?ien coffipris, madame. Si madame voulait être chaussée juste, je lui aurais dit tout de suite que je n'ai rien pour elle.
— Ah! quelle horreur!
— C'est large, madame*
— Iq vous (Jeijiande des souliers larges, mais pas àes bateaux. Otez-moi bien vite cela.; je ne pourrais pas faire trois pas sans les perdre.
^ Et ceux-ci, madame ?
-!- Ceux-ci?... Encore trop larges. Je veux être à mon aise dans des souliers^ et cependant je ne peux pas mettre des souliers qui seraient trop larges pour Daadame Sirach.
— Âh 1 madame, madame Sirach ne mettrait pas son orteil dans les souliers qui sont trop larges pour inadame... Et ceux-ci?
— Vous êtes dans l'excès contraire... Ce sont des souliers de poupée que vous me montrez là.
— NoB, madaihe, c'est la mesure de madame Marbois même; je me trompe fort si ces sottliers n'ont pas été faits pour elle... Oui, prëciséme&t, voilà sa marque...
— Alors, elle n'a pas pu les mettre.
-TT Au contraire, madame, elle les a trouvés trop larges.
— C'est un peu hardi... Eh biea, que faites^ vous?
— Je serre ces souliers que madame trouve trop étroits, et j'en cherche d'autres.
— Attendez du moins que je les aie essayés...
— Caroline, je les trouve un peu justes, ma chère...
— C'est ce qui vous trompe, ma chère. (Elle retire un peu les doigts du pied et montre que les souliers
sont trop longs.) Comme la vue trompe !... c'est justement là mon affaire.
— Ma chère, comme vous êtes rouge I les larmes
vous en viennent aux veux.
— C'est de me baisser... Je croyais que madame Marbois avait le pied plus petit. Tenez , mon pied danse dedans.
— Demandez-en de plus étroits, alors, ma chère.
— Non. Pour courir sur le sable, le matin, il faut être chaussée un peu large.
— Qu'avez-vous, ma chère? Vous paraissez souffrante.
— Moi? Pas le moins du monde... C'est bien large; mais je mettrai des bas de laine... C'est très-ordonné contre l'humidité de ces plages. Je les garde. Cherchez-m'en deux autres paires pareilles.
— Je vais les envoyer à madame.
— Décidément, chère Agathe, vous êtes préoccupée ou vous souffrez.
— A vous dire vrai, chère Caroline, je viens de
me rappeler que j'ai à écrire une lettre que j'avais entièrement oubliée en causant avec vous.
— Je vous quitte cette fois ; écrivez votre lettre.
— Adieu donc, méchante, puisque vous ne voulez pas rester.
Caroline est à peine dans l'antichambre, qu'Agathe ôte précipitamment ses souliers et respire largement, comme une personne soulagée d'une grande douleur. Elle a sonné sa femme de chambre.
— Arolise, lui dit-elle, quand ce cordonnier va envoyer deux paires de souliers, vous les refuserez et vous lui rendrez ceux-ci; ils sont trop mal qousus.
On sonne. — C'est le cordonnier; c'est aussi Caroline, qui a ouMié son éventail.
Agathe se dépêche de remettre ses souliers.
— Pardonnez-moi, dit-elle, j'allais essayer ces souliers avec des bas de laine.
Arolise rentre et cherche,
— Que cherchez-vous, Arolise?
— Madame, c'est le cordonnier, et je cherche...
— Vous n'avez rien à chercher ici.
— Pardon, madame : il apporte les deux autres paires, et madame m'avait dit...
— De les prendre et de les payer toutes les trois z: il n'y avait pas besoin de me déranger pour pela.
Comme Caroline va sortir, il entre au sajôn uii ami du mari d'Agathe : il dîue chez elle.
Agathe va profiter du départ de Caroline, qui traverse le salon, pour s'en aller bien vite quitter ses souliers, qui la font horriblement souffrir ; mais à peine le nouveau venu a-t-il salué ces dames, qu'il leur annonce qu'il a une ravissante histoire à leur faire de madame de ***. Caroline se rassied ; le mari d'Agathe arrive à son tour, et dit à Caroline :
— La charmante surprise! Vous êtes des nôtres?
— Des vôtres! Est-ce qu'il y a quelque chose?
— Mais oui! Est-ce qu'Agathe ne vous a pas dit que nous allons ce soir en débauche au théâtre du Palais-Royal ? On dit qu'il y a à mourir de rire.
— Je n'avais pas osé en parler à Caroline : elle est un peu collet monté.
-^ Oh ! ma obère, voua faisiea donc bien peu d'attention à M. de Maraudière, que vous ne vous êtes
Pus aperçue qu'il est mort il y a deux ans, et que je ^'ai, depuis ce temps-là, pas manqué les occasions de n^e consoler; mais je n'aurais pu accepter, je dîne caliez ma mèrei
*- ÉcriYez un mot, je vais Tenvoyer- •«^ Monsieur Pernin^ vous me séduisez; j'écris< Agathe va sortir du salon, lorequ'on annonce que l^idtner est servi.
M« Pernin offre le bras à madame de Maraudière; -^ gathe dit :
— Restez encore un moment au salon.
— Vous achèverez de vous habiller après dîner, ^it le mari.
— Non, non; Agathe va sans doute ôter des souliers neufs qui la gênent un peu.
— Qui, moi? ces souliers-là I de vrais petits bateaux que j'ai achetés pour courir le matin sur la plage de Tronville? Ma foi^ non; je le» aurais changés si nous étions allés dans le monde, parce qu'on ne veut pas être ridicule; mais, au théâtre, il importe peu d'être si bien chaus6ée ; et puis j'avoue que mes autres chaussures sont bien plus étroites que celle-
ci, et je m*y sens tellement à mon aise, que je vais les garder.
Agathe garde les souliers. Elle trouve le dîner exécrable, et se propose de chasser le cuisinier. Au théâtre, elle déclare les pièces nullement plaisantes ; les acteurs les plus gais sont intitulés des farceurs ennuyeux; le public qui rit excite ses sarcasmes. Elle est rude avec son mari. Elle se fâche avec Tami de son mari, et ne le regarde pas une seule fois de la soirée. Puis, le lendemain, elle dit à madame Mar'bois que le mari de Caroline est mort de chagrin.