LUCIOLES
Catherine II, celle que Voltaire appelait Catherine le Grand, disait en revanche de Voltaire : « Voltaire est mon protecteur; c'est lui qui m*a mise à la mode en Europe ; de plus, il m'a appris bien des choses en m'amusant. »
Quel est le roi qui disait : c Un roi sans musique
sans poésie est un âne couronné ? >
Ceux-là aiment le marbre, qui méritent des statues.
Carmen amat quisquis carmina digna facit.
C'est à cette même Catherine que le prince de gne — auquel elle disait: t Je consulterai mon cabinet, » — répondait :
— Le cabinet de Saint-Pétersbourg, je le connais,
cela va d'une tempe à Tautre, et du nez à la nuque de
Sa Majesté.
< On a constamment pris pour ministres, dans le
P^ys où il y a le plus d'esprit, les hommes qui en
avaient le moins. • Cette phrase est encore du prince
^^ Ligne, et s'applique à la France et aux ministres
^e son temps.
— Je crains que mon conseil^ monsieur^ ne tous déplaise.
— Me déplaire ! un conseil ! conseillez à yotre aise : Ça fait tant de plaisir à donner^ je le "voi.
Et ça n'engage à rien celui qui le reçoit.
De l'eftprit... pour parler, qui n'Qn a? c'est vulgaire ! Ce qu'il faut envier, c'est Tesprit pour se taire.
Dans une pauvre église, orateur trop austère, Contre les passions calmez votre colère; Qui?... nous... des passions?... Épargnez-vous ces soins Les pauvres, les petits n'ont rien que des besoins.
Quand on voyage, il ne faut peut-être voir ni lei gens du monde ni les jardins, si Ton veut connaître les pays que Ton parcourt, mais le peuple et la campagne.
Entre les femmes, il n'y en a que quelques-unes qui sont belles; mais presque toutes les autres soni femmes, et c'est déjà beaucoup.
VABlTt .
Un moribond demanda un prêtre.
— Mon père, lui dit-il, quand on doit se mettre en route pour le grand voyage, le mieux est, je pense, de ne pas partir trop chargé; je voudrais que vous pussiez me débarrasser d'une partie de mon bagage qui m'inquiète; j'ai fait des livres, mon père ; ne reculez pas d'horreur à ce mot...
— Je ne recule pas, mon fils, je me mouche.
— Ces livres, mon père, ont, je le crains, causé bien du mal ; pourrez* vous me donner l'absolution du crime que J'ai fait en les écrivant? D'abord, quelles sont les peines qu'encourent, dans l'autre vie, les auteurs de mauvais livres ?
— Je n'en sais pas si long, mon fils ; mais j'ai lu dans un casuiste que la peine ne dure que pendant le temps que le livre continue à faire du mal : — quand
il s'arrête dans sa marche, quand son poison est affaibli, quand la curiosité est amortie, quand enfin on ne le lit plus... En outre, elle doit être proportionnée au mal produit, au triste succès qu'aura eu l'ouvrage condamnable, à sa propagation.
— Oh! mon père, alors je suis bien coupable; mes livres ont eu un immense succès, et ils ne le devaient pas à une mode, à un engouement éphémère ; on disait que le style et la forme l'emportaient encore sur le fond.
— C'est égal, mon fils, ne désespérez pas, tout cela n'a qu'un temps; le vent de l'oubli fait tomber ces feuilles, comme le vent du nord les feuilles des arbres.
— Vous ne savez pas, mon père, que le style rend les livres immortels, et je crains bien que le châtiment ne le soit aussi. «
— Voyons, mon fils, dites-moi les titres de ces affreux ouvrages.
— Mon père, il y a un drame appelé ***, et un roman intitulé ***.
— Réjouissez-vous, mon fils, je n'en ai jamais en-
tendu parler; l'œuvre coupable n'est pas aussi répandue que vous l'aviez craint.
— Oh ! si, mon père, il y a eu trois éditions.
— C'est plus grave... Mais alors le nom d'un si grand pécheur a déjà dû me faire frémir.
— Mon nom n'est que trop connu, mon père.
— Avouez-le-moi ; la honte que vous en éprouvejez sera un commencement d'expiation.
— Je rose à peine.
— Du courage, mon fils.
— Mon père, vous ne serez pas etîrayé de cette triste célébritéi^...
— Mon fils, le repentir efface tout.
— Eh bien, je m'appelle... Vous n'allez pas fuir mon lit et m'abandonner ?
— J'en suis incapable, et ce serait manquer à un de mes devoirs les plus sacrés.
— Eh bien, je m'appelle... Moi, qui ai été si fier de la renommée attachée à ce nom... aujourd'hui, j'ose à peine le prononcer.
— Il le faut, mon fils.
— Eh bien je m'appelle ***.
— C'est la première fois que ce nom frappe mon oreille.
— Quoi I vous n'avez jamais entendu parler de M**% Tauleur de... et de...?
— Jamais, mon fils.
— Vous vivez donc dans un désert?
— Non, mon fils, et, de plus, j'ai souvent à m'accuser d'un peu trop de curiosité et môme d'intérêt à l'égard de la littérature mondaine. Rassurez-vous donc, mon cher fils; vous vous étiez exagéré le mal ; votre nom et vos livres sont à peu près innocents...
— Quoi ! après trois éditions, et les éloges qu'on en a fait dans les journaux? Ouvrez le tiroir, mon père, et vous verrez... J'ai gardé tous les articles.
— Peu importe, mon fils, vous pouvez vous en fier à moi ; vous êtes assez heureux pour que votre nom et vos ouvrages n'aient fait que peu ou point de mal et soient restés dans le néant.
— Ah çà ! mon père, ètes-vous venu ici pour me dire des choses désagréables?
— Moi, mon fils ? Dieu m'en garde I je suis venu
pour soulager la conscience d'un pécheur et Tempêcher de douter de la miséricorde divine.
— Et vous prétendez que je n*ai ni réputation ni talent ?
— Je ne dis pas cela, mon fils.
— A vous entendre, ce serait une mauvaise pièce cjue..., qui a eu trente -huit représentations, après trois desquelles on a demandé l'auteur.
— C'est possible...
— C'est sans doute aussi, selon vous, un livre mécliocre que..., qui a eu trois éditions, et pour lequel on a mis, sur les murs de Paris» des affiches de six ]pieds de haut.
— Je ne dis pas le contraire.
— C'est-à-dire que, suivant vous, mes ouvrages ^ont restés chez le libraire ou sur le parapet des quais.
— Calmez -vous !
— Qu'ils n'ont servi qu'à envelopper les denrées de l'épicier.
— Soyez donc raisonnable.
— C'est VOUS qui êtes un ignorant et un illettré. — Pierre, Marie, arrivez vite et renvoyez monsieur.