‹ De loin de prèsChapitre 7 sur 24 · PIERRE, PAUL ET JEAN · texte numérisé non relu

PIERRE, PAUL ET JEAN

Il est une vieille plaisanterie un peu trop commode pour les coquins et pour les esprits systématiques; un peu trop dangereuse pour les naïfs et les esprits malléables.

Cette plaisanterie consiste à dire qu'il y a deux vérités, deux bons sens, deux morales ; que la vérité, le bon sens et la morale qui s'appliquent aux petites choses et aux affaires privées, ne doivent pas être les mêmes pour les grosses choses et les affaires publiques.

Que ce qui serait pour un particulier une sotte manœuvre qui l'enverrait en deux ans à la prison pour dettes de Clichy, ou un acte déloyal qui lui attirerait le mépris public, ou un fait frauduleux qui le conduirait inévitablement à Mazas, à la Roquette, ou

àPoissy, devient, quand il s'agit d'un homme public, d'un marchand, d'un homme politique, d'un économiste, d'un gouvernement ou d'une nation, quelque chose de très-ingénieux, de très-habile, de très-honnête.

Ainsi, pour aller du petit, non pas au grand, mais au gros et à l'énorme :

Le bourgeois qui donne de fausse monnaie- à l'épicier qui lui donne de faux café , ira aux galères et sera déshonoré avec sa famille; tandis que celui-ci en sera quitte, et encore grâce à l'accroissement de sévérité que beaucoup attribuent à mon opiniâtreté, pour un peu de prison, quelque peu d'amende, et, dans les cas très-graves, une affiche sur la boutique, — laquelle durera ce que durent les affiches, surtout les affiches que quelqu'un est intéressé à arracher.

Pour le déshonneur, on n'en parle pas; on n'y est exposé que si on ne vend pas assez de ce faux café pour devenir riche.

Un particulier ne peut donner à tort sa parole d'honneur; un homme politique fait de faux serments tant qu'il en a besoin ; un gouvernement, une

nation rompent tons les engagements, et cela s'appelle de rhabiletë.

J'en arrive à la prétendue protection dont, assuret-on, les corps constitués de TÉfat vont s'occuper cette année.

Je commence par établir que le bon sens et la morale sont pour moi des règles qui peuvent servir pour mesurer tout ; que Ton peut mesurer un cèdre aussi bien qu'un rosier, le monde aussi bien que ma chambre, ayec un mètre; que, lorsque deux triangles ont deux angles égaux, qu'ils soient petits à ne les voir qu'avec une loupe, ou qu'ils s'étendent entre le soleil, la grande Ourse et Orion, ces deux triangles n'en sont pas moins également équiangles, ou isocèles ou rectangles, ou scalènes.

Le décilitre qui remplit un dé peut remplir la mer, à la condition d'être répété un suffisant nombre de fois

Le kilogramme, avec ses fractions et ses multiples, peut peser la lune aussi bien qu'un grain d'orge*

En un mot, il s'agit d'appliquer à la vérité comme à ta morale l'unité des mesures, une sorte de syalëme

<lécimâl métaphysique dont on se trouverait au moins aussi bien que de l'autre. Il s'agit de donner à chaque chose son Trai nom, et de lui imposer sa Téritable étiquette.

Ceci posé, tout espoir étant Até à de prétendus économistes de nous tromper avec des synonymes, nous entrons en matière.

Nous allons donc examiner la yaleur économique du système appelé protecteur, en le transportant dans les conditions de la yie ordinaire.

Trois frères se sont partagé Théritage de leur père.

Pierre a pour sa part la colline qui sépare deux vallons.

Paul a, derrière la colline, une terre totte et d'un brun rougeâtre, exposée au nord.

A Jean sont échus quatre ou cinq hectares d'un sol léger, sablonneux, altéré» qui s'étend au midi jusqu'à la colline de Pierre.

Ils ont, pendant quelque temps, conservé leurs propriétés comme ils les ont trouvées, c'est-à-dire telles que l'expérience de leur père ajoutée à celle de leur grand-père les avaient distribuées.

Au nord, c'est-à-dire chez Paul, étaient les poiriers, les pommiers, les pruniers, les groseilliers, quelques pièces de luzerne, de prés naturels, des betteraves, du blé. Paul nourrissait trois vaches et un cheval.

Pierre avait, sur la colline, de la vigne; en herbage, un peu de fetuque ovine de quoi contenter une douzaine de chèvres et quelques brebis.

Dans le terrain sablonneux exposé au midi, il y avait quelques serres, quelques châssis, des cloches. Jean y faisait des primeurs, y cultivait quelques pêchers, abricotiers et cerisiers en espalier, et des fleurs, et y élevait de la volaille.

Jean ajouta des fraises, après qu'il eut fait creuser un puits au pied de la côte.

Paul vendait du blé, du cidre et certains légumes à ses deux frères, qui, en échange, lui livraient leurs produits ; tout allait le mieux du monde ; les échanges faits, on portait le reste au marché.

Mais Paul épousa une femme âpre au gain, qui, un matin, dit à son mari :

— Ah çà ! tu viens de donner des betteraves et du

cidre à Jean et à Pierre contre du vin et des pommes de terre. Il aurait bien mieux valu porter nos betteraves et notre cidre au marché ; pourquoi ne cultiverais-tu pas toi-même de la vigne et des pommes de terre ?

— C'est juste, dit Paul.

Il planta de la vigne et des pommes de terre. L'année d'après, il refusa de prendre à ses frères, G t il ne voulut livrer ses betteraves et soii cidre que contre de l'argent, et cela au prix du marché.

On discuta, on se querella. Pierre renonça de son ^^té à l'échange et planta des pommiers et des bette- ^^Yes chez lui ; il acheta une vache et sema de '-^fcerbe.

Jean continua ses cultures ordinaires, si ce n'est ^li'il acheta une vache dont le fumier lui permit ^*appesantir un peu quelques ares de son sol sili- ^^ux, et, là, il sema des betteraves.

La femme de Paul rencontra, un jour, au marché, l^i femme, de Jean, qui portait, au mois de mars, de 4>eaux bouquets de violettes et de jonquilles et des Petits pois.

se DE LOIN ET DE PRÈS.

£lle rentra de mauvaise hameur et dit à son mari :

— Sais-tu que Jean gagne de l*or avec ses primeurs; il faut que tu en fasses aussi.

— Je le veux bien, dit Paul, qui était amoureux de sa femme et naturellement faible.

Et Paul fit construire des serres, acheta des châssis et des cloches.

Mais tout cela coûte cher, et il fallut emprunter trois ou quatre mille francs sur la propriété.

Le première année, les pommiers de Pierre et les vignes de Paul ne produisirent rien, non plus que les fraises de Jean. Il fallut que tout le monde s'imposât des privations. L'achat des plants, la main-d'œuvre, les fumiers avaient coûté assez cher. Paul n'acheta ni à Pierre le vin qu'il avait coutume de boire le dimanche, ni à Jean ses bonnes pommes de terre et ses primeurs. Jean n'acheta ni vin, ni cidre à ses deux frères. — Pierre se contenta également de ses propres produits. Puis, le terrain occupé par les nouvelles cultures ne rapportant rien, il fallut renoncer à donner aux femmes, à Pâques, un cotillon neuf et uQ bonnet à rubans, selon la coutume.

Les femmes se plaignirent, — celle de Paul aussi fon que les autres, quoique ce fût elle qui eût poussé son mari dans les cultures révolutionnaires et anarciiîques.

Jlfais les maris dirent :

-— Laissez faire et ayez patience. .

Jean disait :

— J'espère que nous serons récompensés.

I^aul :

— J'aurai des primeurs comme Jean, qui les vend si cher, et du vin comme Pierre, qui en tire un si bon partL

Et Pierre :

— Nous aurons du lait, et du beurre, et du frott^age, et du cidre aussi bien que Paul.

L.a seconde année, les pommiers commencèrent à ioBner sur la colline quelques petits fruits; les vignes 4ans la terre forte, au nord, produisirent beaucoup àe pampres et quelques raisins sans goût; les serres ^^ les bâches de Paul produisirent tard quelques légumes sans saveur, lorsqu'il y avait déjà un mois que Jean en portait au marché. Pour celui-ci, ses fraises

donnèrent une abondante et fructueuse récolte, et ses betteraves ne produisirent que de chétives ra* cines. '

Trois années se passèrent.

Paul n'avait réussi à rien : il avait, pour planter de la vigne, des pommes de terre et des fraises, défoncé sa luzerne et une partie de son pré, et diminué ses cultures de betteraves ; il fallut vendre deux des vaches, qu'on ne pouvait plus nourrir; il récoltait des pommes de terre aqueuses, malades surtout par les içauvaises conditions du terrain, et aussi parce qu'elles étaient tardives, tandis que Jean, les plantant de bonne heure, évitait en grande partie la maladie.

Le soleil n'échauffant pas les serres, il fallut les chauffer artificiellement, installer des appareils, etc., et emprunter encore de l'argent.

Les trois ménages donc vivaient dans les privations, mais étaient soutenus par l'espérance.

Un soir, Jean et Pierre devisaient ensemble. Paul était devenu chagrin, envieux, hargneux, et ne voulait plus voir ses frères.

— Je suis triste, dit Pierre, de voir ma femme

DE L01!( ET »E PftCS 4»

^'éite plas brare et bien Miî^ aymiùt amtr^oB. et ^6s enfants manger, le matin. *li (:kin «•^.

-^ Je suis triste aussi, dit Jean, p.jrre qi-r j'ii fe ^ême spectacle sons les yeox. Maû j'ii !a çoDid^a:* ÎQe cela ne durera pas;, et juai !•? f r^s«it et l'iTeair de ma famille y amont gagné.

— Encore nn an de patience et nca* rtn^jZ^ ci ^otis en sommes.

- — Que dit Paul?

' Paul est sombre et tri^; ÇTinl ^/fi liî pr!^

^® Ses affaires, il dit qu'il a ses il-b?ri et K/û ^j tî^a^, ï-'annéc s'écoule.

'ïean inyite ses frères à iîn^. en lïi'i^^tili'it. ^jœ ^^^cun apporte de ses pr>Iih4.

I^ierre apporte trois boateil.^t de ton fin U: Us^/,U ^^xir et un quartier d'agneau.

Paul, également, quel ^^, ly^Mï^f^ 4e iOfi eni. Jean s'est chargé du reste.

On s'embrasse: les femnirs fié v,rA pv^r^ p^r^/A, tout le monde a souffert deç -It j i^t'^e ara ; — ift;*^ ti ))onne chère cl le Tin de Pir:rr> oat hii^rû tît<!5 rzui^:uk la cordialité et Texpaa^ion. Patf <« e^cinf;.

JEAN

Mes chers frères, dans Tintérêt surtout de nos enfants, et aussi parce qu'il faut laisser, sur la terre que Ton a reçue en héritage, des traces honorables de son passage et de sa vie, nous avons fait une épreuve qui nous a, pendant ces quatre dernières années, condamnés aux privations et à un rude travail. Je considère l'épreuve comme terminée.

Page 1