PIERRE
C'est-à-dire que tu veux vivre dans la misère, toi et les tiens, voir tes enfants maigres et hâves, ta femme déguenillée. -
Pierre se leva, prit un bâton, battit ses frères, emmena sa femme et ses enfants, qui n'avaient pas fini
de souper, et les battit à la maison; puis finit par réussir à avoir, un jour, des radis roses en môme temps que son frère ; mais ils lui coûtaient un franc la pièce.
Si bien que le...
Mais cela est si simple, que ça paraît bète.
Eh bien, le système protecteur, c'est le système de Pierre.
Rien de si raisonnable pour un pays que d'essayer de s'approprier une culture, une industrie qui enrichit un autre pays, de faire de grands sacrifices pour y parvenir, de grever les produits analogues de l'autre pays de droits qui permettent de vendre les premiers essais au môme prix ; — cela est, en effet, une protection pour une industrie naissante qui n'a encore ni l'habileté, ni les matériaux, ni les outils.
Mais ces droits doivent être décroissants ; on doit d'avance fixer une limite à laquelle l'épreuve sera déclarée définitivement faite.
Ainsi, par exemple, les bestiaux étrangers sont moins chers que les bestiaux élevés en France.
Il y a deux partis à prendre :
Si voué ne pouvez pas produire la viande au même prix, renoncez à produire la viande ; faites des cultures, pratiquez des industries dont vous donnerez les produits en échange de la, viande étrangère.
Mais la France est un pays agricole ; il est de son intérêt physique et moral de perfectionner son agriculture ; essayons donc, faisons des sacrifices, appliquons de nouvelles méthodes; ne laissons pas entrer les bestiaux étrangers, ou du moins grevons-les d'un droit qui les rende plus chers que les nôtres.
Très-bien.
Et cela pendant combien de temps?
— Comment ? que dites-vous ?
— Je demande si cela durera un an, dix ans, vingt ans, cent ans ; — tous ces termes peuvent s'admettre, quoique le dernier soit long, ^ mais enfin, on aura conquis pour le pays une industrie et des ressources.
— Non, cela durera toujours.
C'est-à-dire que l'on assurera la fortune de quelques-uns au moyen de la misère de presque tous;
c'esl-à-dire qu'il n'y a pas besoin de chercher des progrès, des améliorations; c'est-à-dire que Ton protégera à la fois la routine, l'avidité, la paresse et la faim.