LETTRE
A ALPHOHSE KARL JARDINIER
Esprit de bonoe humeur et galté sans malice,
Qui, même en le grondant, badine avec le vice.
Et qui, levant la main sans frapper jusqu'aux pleurs, '
Ne fustige les sots qu*a?ec un fouet de fleurs !
Nice t*a donc prêté le bord de ses corniches
Pour te faire au soleil le nid d* algue où tu niches;
Cest donc là que se mêle, au bruit des flots dormants,
Le bruit rêveur et gai de tes gazouillements!
Oh! que ne puis-je, hélas t de plus près les entendre !
Oh! que la liberté lente se fait attendre!
Quand pourrai-je, à ce monde ayant payé rançon,
Suspendre, comme toi, ma veste à ton buisson,
Et, déchaussant mes pieds saignant de dards sans nombre,
Te dire en t*embrassant : «Ami, vite, un peu d'ombre!
Nous avons trop hâlé notre front et nos mains
Aux soleils, wl roulis des océans humains ;
Éiîhappés tous les deux d'un naufrage semblable, Faisons-nous sur la plage un oreiller de sable, Et qu'insensiblement, flot à flot, pli à pli, La marée en montant nous submerge d'oubli ! »
II faut à tout beau soir son jardin des Olives!
N'est-il pas, sur le bord du champ que tu cultives Parmi les citronniers, les cyprès et les buis, Un maigre champ portant sa maison et son puits? Le figuier, tronc qui vit et qui meurt avec l'homme, N'y fait-il pas briller sa figue en pleurs de gomme ? N'y pend-il pas aux murs ses rameaux tortueux Comme pour subsister ou crouler avec eux ?
Vingt ou trente oliviers, à l'ombre diaphane, ^'y sont-ils pas penchés par la corde de l'âne ? Sur l'écorce en lambeaux de leurs troncs écaillés N'y voit-on pas courir les lézards éveillés ? N'entend-on pas, au creux du sillon qui la brûle, La cigale aux cents voix chanter la canicule ? Dans le ravin plus vert, sous l'ombre du coteau. N'y voit-on pas filtrer goutte à goutte un peu d'eau. Où, pourvu que le ciel avare un jour y pleuve, Altéré par ses chants ton rossignol s'abreuve ? N'y voit-on pas, du seuil, luire, entre les rochers, La plaine aux bleus sillons que fendent les nochers. Où la vague à la vague, en jetant son écume, Passe dans la lumière et se perd dans la brume ? N'en respire-t-on pas, jusque sur la hauteur. Comme d'un foin fauché l'enivrante senteur ?
Le choc de ses flots lourds, quand Tautan les soulève,
N'y fait-il pas yoguer, rouler, trembler en rêve ?
Le terrible infini qu'on voit à l'horizon
N'y refoule-t-il pas le cœur à la maison ? ♦
N'y bénitron pas Dieu de cet arpent de terre
Où Ton repose en paix sous l'arbre sédentaire.
Où l'on s'éveille au moins comme on s'est endormi,
Snr cette fourmilière où l'homme est la fourmi ?
Enfin, autour du seuil de la hutte cachée, Ne voit-on pas toujours la terre frais bêchée. Verdoyer du duvet des semis printaniers Dont les cœurs de laitue enfleront les paniers? La bêche au fil tranchant que le gazon essuie. L'arrosoir au long cou qui simule la pluie.
L'échelle qui se dresse aux espaliers des toits, La serpette qui tond, comme un troupeau, le bois. Le long râteau qui peigne et qui grossit en gerbes. Quand la faux a passé, les verts cheveux des herbes; Outils selon la plante et selon la saison.
N'y sont-ils pas pendus aux clous sur la cloison ?
S'il est près de la mer une telle colline, Ami I pour mon hiver retiens la plus voisine.
On dit que, d'écrivain, tu t'es fait jardinier;
Que ton âne au marché porte un double panier;
Qu'en un carré de fleurs ta vie a jeté l'ancre
Et que tu vis de thym au lieu de vivre d'encre?
On dit ^ue d'Albion la vierge au front vermeil,
Qui vient comme à Baïa fleurir à ton soleil,
Achetant tes primeurs de la rosée ëcloses, Trouvie plas de velours et d*haleine & tes roses ! Je le crois ; dans le miel plante et goût ne sont qu'un : *L*esprit du Jardinier parfume le parfum !
Est-on déshonoré du métier qu*on e;^erce ?
Âbdolonyme roi fit ce riant commerce.
Tout homme avec fierté peut vendre sa sueur!
Je vends ma grappe en fruit, comme tu vends ta fleur;
Heureux quand son nectar, sous mon pied qui la' foule,
Dans mes tonneaux nombreux en ruisseaux d*ambre coule,
Produisant à son maître, ivre de sa cherté,
Beaucoup d*or pour payer un peu de liberté !
Le sort nous a réduits k compter nos salaires.
Toi, des jours, moi, des nuits, tous les deux mercenaires;
Mais le pain bien gagné craque mieux sous la dent :
Gloire à qui mange libre un sel indépendant!
La fortune, semblable à la servante agile Qui tire Teau du puits pour sa cruche d'argile, Élevant le seau double au chanvre suspendu^ Le laisse retomber quand il est répandu ; . Ainsi, pour donner l'âme à des foules avides, Elle nous monta pleins et nous descendit vides. Ne nous en plaignons pas, elle est esclave, et fait Le ménage divin de son maître parfait; Bénissons-la plutôt, retombés dans la vase.
De n'avoir pas brisé tout entier l'humble vase, D'avoir bu dans l'écuelle et de nous avoir pris • Tantôt pour le pouvoir, tantôt pour le mépris.
L*un et Taotre Boot bons, pourvu qu*on y respecte Le rôle de Tétoile ou celui de l'insecte; L'homme n'a de valeur qu'à son Jour, à son lieu. Brin de fil enchâssé dans la toile de Dieu !...
Te souviens-tu du temps où tes Guêpes caustiques,
Abeilles bien plutôt des collines attiques.
De l'Hymette embaumé venaient, chaque saison,
Pétrir d'un suc d'esprit le miel de la raison ?
Ce miel^ assaisonné du bon sens de la Grèce,
Ne cherchait le piquant qu'à travers la j ustesse.
Aristophane ou Sterne en eût été jaloux;
On y sentait leur sel, mais le tien est plus doux.
Ces insectes, volant en essaim d'étincelles,
Cachaient leur aiguillon sous l'éclair de leurs ailes;
A leur bourdonnement on souriait plutôt;
La grâce conmie une huile y guérissait le mot !
C'était aussi le temps, où ces jouets de l'àme, Tes romans^ s'effeuillaient sur des genoux de femme, Et laissaient à leurs sens, ivres du titre seul. L'indélébile odeur de la fleur du Tilleul!
Enfin te souviens-tu de ces Jours où l'orage A la hauteur du flux fit monter ton courage, Prompt à tout, prêt à tout, à la mort, à l'exil^ Quand il fallait conduire un peuple avec un fil. Et que tu traversais la grande olympiade-, Aristippe masqué du front d'Alcibiade ?
As-tu donc oublié comme au fort du péril Ton cœur en éclatant répondait au fusil t
Ah ! je m'en souviens, moi ! Je crois te voir encore
 rheure où sur Paris montait la rouge aurore,
Quand ma lampe jetait la dernière lueur,
Et qu'un bain de ma veille étanchait la sueur;
Tu t'asseyais tranquille au bord de ma baignoire,
Le front pâle et pourtant illuminé d'histoire;
Tu me parlais de Rome, un Tacite à la main,
Des victoires d'hier, des dangers de demain.
Des citoyens tremblants, de l'aube prête à naître.
Des excès^ des dégoûts et de la soif d'un maître.
Du défilé terrible à passer sans clarté,
Pont sur le feu qui mène au ciel do Liberté !
Tu regardais la peur en face, en homme libre,
Et ta haute raison rendait plus d'équilibre
A mon esprit frappé de tes grands à-propos
Que le bain n'en rendait à mes membres dispos !
J'appris à t'estimer, non au vain poids d'un livre.
Mais au poids d'un grand cœur qui sait mourir ou vivre.
Ils sont passés, ces jours dont tu dois être fier; C'était un autre siècle, et pourtant c'est hier! Les regretteraifr-tu ? Pour bêcher plus à Taise, Il fait bien moins de vent au pied de la falaise; Heureux qui du gros temps, où sombra son bateau, A sauvé comme toi sa bêche et son râteau !
Quand l'homme se resserre à sa juste mesure.
Un coin d'ombre pour lui, c'est toute la nature; L'orateur du forum, le poète badin, Horace et Cicéron, qu'aimaient-ils? Un jardin :
L'un son Tibur trempé des grottes de Neptune, L'autre son Tusculum plein d'échos de tribune. Un Jardin qu'en cent pas l'homme peut parcourir, Va! c'est assez pour vivre et même pour mourir!
J'ai toujours envié la mort de ce grand homme, Esprit athénien dans un consul de Rome, Doué de tous les dons parfaits quoique divers. Fulminant dans sa prose et rêveur dans ses vers, Gicéron, en un mot, âme encyclopédique, Digne de gouverner la saine république.
Si Rome, riche en maître et pauvre en citoyen, Avait pu supporter l'œil d'un homme de bien ! Peut-être, sous César, trop souple au diadème, Mais par pitié pour Rome et non pas pour lui-même.
Quand sous le fer trompé César fut abattu, Antoine eut peur en lui d'un reste de vertu ; Fulvie aux triumvirs mendia cette tête; Octave marchanda; Lépide, un jour de fête, Ne pouvait refuser ce bouquet au festin ; La courtisane obtint ce plaisir clandestin, La meute des soldats qu'un délateur assiste, Sortit de Rome en arme et courut sur la piste.
Gicéron, cependant, par ce divin effroi
Qui glace la vertu lorsque le vice est roi.
De Rome avant Tarrêt, l'àme déjà bannie,
Parcourait en proscrit sa chère Campanie,
Tantôt quittant la plage et se fiant aux flots.
Tantôt montrant du geste une île aux matelots;
Enfin, las de trembler de retraite cii retraite, Il se fit débarquer dans ses bains de GaSte, Délicieux Jardins bordés de mers d*azar Où le soleil reluit sur le cap blanc d'Anxur, - Où les flots s'engouffrant dans ces grottes factices, Lavaient la mosaique et, par les interstices, Laissant entrer le jour flottant dans le bassin. Des rayons sur les murs faisaient trembler l'essaim. Mais des soldats rôdeurs les pas sourds retentirent ; Par leurs gazouillements ses oiseaux Tavertirenc, Quelques reflets de hache avaient dû les frapper; Remontant en litière, il tenta d'échapper, il descendait dé\h. le sentier du rivage Où sa galère à sec s*amarrait à la plage.
Quand on lui demanda sa tête! n La voilà! o Il tendit son cou maigre au glaive ; elle roula. Le jardin quMl aimait bot le sang de son maître...
De son bouquet sanglant ardente à se repaître. Fui vie en recevant la tête dans son sein.
Passa sa bague au doigt du tribun assassin.
Puis, dans Torgane mort,, pour punir la harangue, De son épingle d'or elle perça la langue.
Et sur les rostres sourds fit clouer les deux mains Qui répandaient le geste et le verbe aux Romains.
Ainsi mourut au site où se plaisait sa vie,
La gloire des Romains, l'ennemi de Folvie.
Son beau cap, ses jardins, sa mer, ses bois, ses cieux.
Lui p^tëfent la place et Theure des adieux;
Ses oiseaux familiers voletant dans la nue Lui chantèrent au ciel sa libre bienvenue !
Le sort garde-t-il mieux à ses grands favoris ? Qui ne voudrait trembler et mourir à ce prix, Léguant, comme ce sage, au sortir de la vie« Son âme à Tunivers et sa tête h Fulvie ?
Il n'est plus de Fulvie et plus de Cicéron; Notre Fulvie à nous, c'est quelque amer Fréron Dont la haine terrestre au feu du ciel s*allume, Et qui nous percera la langue avec sa plume.
Lamartiiik.
RÉPOMSE AH SIEUR VEHILLOL
Il y a quelque temps, Lamartine voulut bien m'oc* troyer des lettres de noblesse en m'adressant les vers qui précèdent, où il me donne une petite place à côté de lui, à cette grande époque de sa vie et de notre histoire où il eut le bonheur « de faire des choses si dignes d'être écrites^ après avoir écrit tant de choses dignes d'être lues. » M. Yeuillot, qui croit vainement se donner ce qu'il essaye d'enlever aux
autres, a pensé que cette lettre d'un grand homme à un brave homme devait chagriner un certain nombre de gens, et il a songé à donner les étrennes aux envieux et aux impuissants qui aiment et attendent la manne périodique de sa parole.
C'est ainsi qu'a paru, dans f Univers du !•' janvier 1858, un article sur Lamartine qui a semblé grossier même dans ce journal.
Ces étrennes ont été reçues avec plaisir ; un ami qui voulait m'envoyer l'article n'a pu se le procurer qu'après quelques jours de recherches, et le numéro était tout frippé, tant on l'avait lu avant de s'en dessaisir, — tant les cailloux aiment qu'on leur montre des défauts aux diamants, — parce qu'ils ne comprennent pas, heureux cailloux qu'ils sont, combien un diamant avec des défauts est au-dessus des cailloux môme sans défaut.
M. Ve^uillot s'est acquis, dans l'art de l'injure, une sorte de notoriété qu'il se plaît à prendre pour une réputation, de même qu'il se flatte d'insulter, quand depuis longtemps déjà il ne fait qu'injurier.
Il est en France une sottise assez nouvellement
née, qui n'est pas sans inconvénient : elle consiste à attribuer, au hasard, de grandes qualités aux gens qui se font remarquer par quelque énormité; cela donne à la sottise un air de juger de/iaut qui lui est particulièrement agréable. C'est ainsi que nous l'avons vue tour à tour, de ce temps-ci, appeler madame Lafarge t une femme supérieure ; » Lacenaire, t un charmant poëte; » et M. Veuillot, t un fort polémiste. »
Voici ce qu'est M. Veuillot :
On voit quelquefois un jeune homme, désireux « d'embrasser le métier des armes, » passer en revue les divers régiments de l'armée : le lancier a un uniforme svelte et galant; le hussard prête à la romance ; le cuirassier est bien beau au soleil avec son casque et sa cuirasse brillante.
— Mais cet éclat plait aux autres comme à moi ; beaucoup d'autres jeunes gens qui ont autant d'instruction et d'aptitude que moi, se sont nécessairement mis dans ces régiments. Je n'y aurai pas d'avancement, j'y serai confondu et perdu. Faisons mieux, entrons dans un régiment dont l'uniforme soit sans
éclat, sans élégance ; entrons dans un vilain régiment, j'y serai bientôt officier.
C'est rhistoire de M. Veuillot; il a d'abord essayé de se mettre ^ans les rangs littéraires ; mais ses facultés de troisième ordre Vy auraient laissé dans la foule; il a quitté l'armée du progrès et s'est engagé dans l'armée de la réaction et de l'obscurantisme.
Là encore, il a trouvé un certain nombre d'hommes de talent; il n'aurait pu devenir qu'officier subalterne ; il a pensé que, pour être colonel, il lui fallait lever un régiment, il a créé l'Univers.
L'Univers est une petite Église, catholique peutêtre, mais très-certainement non chrétienne, où l'on a remplacé sur l'autel l'agneau de l'Évangile par le tigre de l'inquisition, et l'amour de Dieu par la haine du prochain; où l'on essaye de faire prendre pour Taccomplissement 4'un devoir la nécessité de répandre un fiel qui étouffe, où l'on communie sous les espèces de la calomnie et de l'injure, et où Ton fait semblant de vouloir s'élever aux choses divines en agitant de sordides petites ailes de chauve-souris.
C'est dans cette petite église que M. Veuillot prati-
que l'innovation d'introduire Yengueulement dans réloquence sacrée, de jucher Vadé dans la chaire de Bossuet, et de prêcher^ non pas le catéchisme du diocèse^ mais le catéchisme poissard.
C'est autour de la chaire de ce père Duchéne catholique que se pressent tous ceux que le talent blesse et que la magnanimité offense; tous ceux qui' ont instinctivement la haine des colonnes et des statues ; tous ceux qui) avec la cruauté si naturelle aux petites âmes, ne voient dans la religion qu'un prétexte accepté d'injurier, de calomnier, de maudire, d'excommunier, faute de pouvoir torturer et brûler; en un mot, la horde des faux fanatiques, c'e$t-à-dire des fanatiques moins la foi et le courage ; ce qui est moins dangereux mais plus laid que le fanatisme*
Il s'agissait de donner des étrennes, des pralines au âol, des injures glacée», à ses fidèles auditeurs ; M. Yeuillot est monté en chaire, et, avec son audace sacrilège, il a dit :
— Aujourd'hui, mes frères, nous allons engueuler M. de Lamartine.
Et les assistants ont fait respectueusement silence;
on aurait entendu voler la plus lâche calomnie; puis la chose unie, ils se sont signés en disant :
— Le saint homme I
Et le saint homme a aspergé l'assistance de son goupillon trempé quelquefois dans le vitriol; mais, pour cette occasion, n'ayant pas de vitriol, il s'est contenté d'une eau sans préparation, la première venue, l'eau du ruisseau.
Ici, malgré le succès qu'a eu la prédication, il faut reconnaître que M. Veuillot a manqué . d'esprit ; il avait un sermon tout fait, comme on a une escopette toute chargée; mais, soit qu'il ait exagéré la charge, et que l'escopette lui ait crevé entre les mains, soit qu'il ait mal choisi son plomb, et que le coup, telum imbelle sine ictu^ n'ait pas porté et ait rebondi, Lamartine n'a pas été atteint, et, s'il y a quelqu'un de touché, c'est M. Veuillot, qui, depuis longtemps déjà, ne peut plus faire de mal qu'à son parti et à sa cause.
Un magistrat qui voulait exprimer d'une façon saisissante à quel degré de honteuse absurdité pouvait descendre la justice à ces époques déplorables et heureusement rares dans notre histoire où elle est
sans force et ne fait plus qu'obéir à une tyrannie victorieuse, ce magistrat disait : < Si l'on m'accusait d'avoir volé les tours de Notre-Dame, je commencerais par prendre la fuite. »
Cette formule, devenue proverbiale, n'est pas plus absurde que l'accusation portée contre Lamartine d'aimer l'argent, de flatter une populace et aduler un parti puissant (textuel). Je ne crois pas que jamais un homme ait une occasion plus éclatante de donner par avance un démenti à cette accusation et de la rendre ridicule.
Quand j'évalue à trente-trois millions les ingrats qu'a faits Lamartine, c'est que je compte en compte rond; çt j'ai beaucoup de raisons de penser qu'il y a un certain nombre de gens qui n'ont pas tout à fait oublié ce qui s'est passé à Paris en 1848. Ceux-là se rappellent sans doute qu'un homme s'est trouvé, dont la parole puissante, convaincue, élevée, a tenu enchaîné un million d'hommes qui n'avaient plus d'autre loi, d'autre frein que cette parole. Et cet homme n'était pas M. Veuillot. On n'a pas oublié ce jour mémorable où sur la place de THôtel-de-Ville,
il9 DE LOin ET DE PRÈS.
pavée de têtes, Lamartine seul s'opposait au vœu exprimé par un bruit semblable à la voix de la mer, s'opposait à l'adoption du drapeau rouge. Ce jour-là, il y avait un peu de « populace » parmi le peuple. Quelques-uns de ceux qui étaient loin^ de ceux qui étaient mal placés, qui n'entendaient pas bien^ criaient : < Plus haut t » etle menaçaient avec des armes autrement meurtrières que celle de M. Veuillot. Alors Lamartine, calme, et ne trouvant dans le danger que de l'énergie^ domina celte grande voix de sa voix, et fit adopter le drapeau tricolore de la première république. L'effet de cette parole fut si puissant, que, par des effluves magnétiques^ elle vainquit même ceux qui n'entendaient pas, tant ceux
qui entendaient étaient contagieusement convaincus^ entraînés, subjugués; et le flot s'éleva en sens con* traire .
Alors se réalisa cette image du poëte :
« A l'aspect de cet homme, le peuple se tait 6t écoute. »
Conspexere^ silent^ arrectisque aurihus adstant.
DE LOIN Et DE PRÉS. 111
* L'ardeur Impérieuse d*un peuple qui se trempe n'émeut pas son esprit. »
Non civium ardor prava Jubentium Mente quatit.
C'est cet honiaie*lii qu'on accuse d'avoir flatté un$
populace et adulé un parti puissant, »
Vraiment, il serait moins béte et plus gai de TaC» cuser d'avoir volé les tours de Notre-Dame»
Je serais honteux pour la F'rance d'avoir à parler de l'autre accusation, « l'amour de l'argent» » A cette même époque^ je ne sais pas bien quelles limites on pourrait assigner au pouvoir de Lamartine ; je Axerais encore moins de limites à ce qu'il aurait pu être. -* Je ne citerai qu'un fait, parce qu'il est pittoresque* *— Je me rappelle qu'un de ces jours-là, quel» que domestique de la maison de Lamartine vint lui demander devant moi cent cinquante francs pour quelque nécessité de la maison. Lamartine ne les avait pas.
Il est sorti ruiné du pouvoir absolu, et il s^est remis à gagner sa vie en écrivant. Je voudrais bien qu'on m'expliquât en quoi cela diffère de ces consuls
romains que Ton nous a tant fait admirer en thëme^ qui retournaient à la charrue à l'expiration de leur magistrature ?
Ce n'est pas à M. Yeuillotque je m'adresse; je sais la taille et la valeur de M. Veuillot, et je me préoccupe peu'de lui. Je n'espère pas convertir M. Veuillot; il a eu, comme journaliste, quelque succès dans un cercle d'envieux et d'impuissants. M. Yeuillot ne réussit que contre le talent, contre la probité, contre la raison ; on ne peut attendre de lui qu'il renonce au petit, mais au seul métier qu'il est capable de faire, lui qui ne voudrait être ni vigneron ni jardinier. Quand on ne peut corriger certaines geçs de mal faire, il faut corriger les autres de leur patience. Tacite a dit : « Peu de gens osent le crime, plusieurs le désirent, tous le souffrent. »
Je déclare hautement que c'est une honte publique, pour la France, que' l'article de M. Yeuillot n'ait soulevé que quelques indignations isolées.
Yous à qui je m'adresse, vous avez tous un but dans la vie; vous voulez obtenir, les uns de la gloire, les autres de la considération et de l'estime. Eh bien, si
DE LOIN ET DE PRÉS. liS
VOUS permettez qu*on jette de la boue si haut que cela, où comptez-vous vous placer pour être à Tabri ?
Je le répèle, ce n'est pas contre M. Veuillot que je m'indigne : le pauvre homme obéit à ses instincts, et on ne prend pas au sérieux la plume de corbeau qu'il appelle, comme Cyrano de Bergerac appelait son épée, la victorieuse, la massacroire ; M. Veuillot, d'ailleurs, dans son épanchement de bile, s'est laissé aller à confesser humblement, tout haut cette fois, le nom de sa muse, c J'avoue que je suis bien ennuyé et bien humilié de voir tant de détails sur mes illustres contemporains (textuel). »
La muse de M. Veuillot s'appelle l'Envie.
Cela se comprend : c'est bien ennuyeux de voir des contemporains illustres quand on a fait tant de vilaines choses pour devenir à peine fameux. Il serait doux de se persuader et de faire croire aux autres qu'il n'y a, en ce temps-ci, personne de plus grand que M. Veuillot ; que le siècle ne produit pas mieux. Plus Procusle est petit, plus il a besoin de maltraiter ceux qu'il étend sur son lit. Mon Dieu I mon pauvre monsieur Veuillot, je pourrais bien aussi donner des
ii4 DE LOIN ET DE PR&S.
détails sur tous : j'ai connu Ourliac, que vous avie^ enrôlé dans le vilain régiment en lui promettant dç l'avancement, et qui en est mort à peu près fou et tout à fait désespéré ; il en racontait d'assez curieux, d'assez édifiants. Mais, malheureusement, cela n'intéressait personne] d'où votre colère, indè irœ,
Une chose bien heureuse pour vous, monsieur Veuillot, c'est votre impuissance ; car, ne vous y trompez pas, on vous écoute comme on regarde un saltimbanque avaler de l'étoupe et escamoter des muscades; mais cela ne donne pas d'estime pour vous et n'en enlève pas à ceux que vous attaque?. Mais^, si vous réussissiez à abaisser les sommets que vous essayez de miner, qu'arriverait-il de vous?
Il est probable que vous vous supposez une place quelconque dans la hiérarchie littéraire. En laissant Lamartine sur la cime et en serrant les bâtons de l'échelle, il se trouvera sur ladite échelle un éche- Ion pour vous jucher, pas bien haut, sans doute, mais il s'en trouvera un.
Tandis que, si vous étiez venu à bout de tirer Lamartine par les pieds, cela ne changerait pas la dis-
tance qu'il y a entre vous et lui; — et alors, Lamartine abaissé, pourriez-vous calculer à combien de kilomètres vous vous trouveriez personnellement audessous du niveau du ruisseau?
P.^S. J'allais pijbUar que quelques-uns de mes amis m'ont écrit que j'avais à répondre pour mon compte à M. Veuillot.
Pourquoi faire ?
Je ne me sens pas blessé ; en ce moment, j'aurais plutôt à refréner nion orgueil qu'à venger mon ^mour-propre.
Soyons de bonne foi et pesons les choses ;
Dans un plateau de la balance, l'amitié et l'estime de Lamartine; dans l'autre, la haine et les injures de M. Veuillot.
Vraiment, on peut ajouter encore beaucoup ftu se-^ coQd plateau.
Mettez-y la bienveillance de ceux qui, voulant citer les vers de Lamartine, ont élagué avec soin ceux où il est question de moi.
Mettez-y la petite satisfaction de quelques autres et
leur grande admiration pour l'article de M, Veuillot, € ce grand polémiste. »
Allez toujours, ne vous gênez pas. Le plateau de Lamartine l'emporte encore.
Maintenant, disent mes amis, M. Veuillot vous a traduit à la barre de l'opinion publique ; vous êtes accusé.
Ah çà ! mes chers amis, supposons un moment que quelque ami... véritable eût voulu me ménager un triomphe en cherchant de quoi au monde il serait le plus ridicule de m'accuser, je défie qu'on trouve quelque chose de plus complet que l'accusation de M. Yeuillot : je me suis fait jardinier par amour de l'argent f
Moi qui ai passé toute ma vie à la campagne, quelquefois à trois cents lieues, et* toujours au moins à soixante lieues de mes affaires ; moi qui ne fais pas partie de la Société des gens de lettres et n'ai jamais touché un sou de la reproduction de mes ouvrages; moi qui n'ai pas voulu, pendant douze ans que j'ai fait les Guêpes y accepter, pour y ajouter quelques pages d'annonces, plus d'argent que je n'en ai jamais
gagné ; i)ioi qui ai eu deux ou trois amis ministres sous Louis-Philippe, sans parler de Lamartine et de Cayaignac après 48, et qui n'ai jamais été môme garde champêtre ; moi qui compte dans mes cama* rades les plus célèbres financiers de ce temps-ci, et n'ai jamais fait une affaire 1
Si j'aimais Targent... si j'aimais l'argent, je ferais le métier de M. Veui'Uot; et c'est, au contraire, par dégoût d'un métier auquel le vulgaire donne le môme nom qu'à celui de M. Yeuillot, que je me suis fait jardinier.
C'est aussi précisément pour ne pas être t aux
ordres d'un libraire, » et pour n'écrire qu'à mes
heures et ne parler que quand j'ai quelque chose à dire, que j'ai cherché des ressources dans le travail de mes mains.
Si l'article de M. Veuillot ne m'était pas tout à fait indifférent, il m'aurait fait plaisir; il est très-honorable d'être à côté de Lamartine, même dans la haine de M. Veuillot; — et j'ai besoin de me rappeler que la louange de M. Veuillot n'a pas plus de valeur que ses injures, pour ne pas me sentir heureux qu'on ait
lis DE LOIN ET DE PRÉS.
imprimé, en pariant de Lamartine et de moi : t Les deux Alphonse t »
Je vais tailler mes rosiers.
DSUX UALHEUaS ARRIVÉS A LA JUSTICE.
Il vient d'arriver deux malheurs à la justice» — j'entends à la justice représentée par des hommes.
Je ne parle pas d'une injustice; car alors je n'appellerais pas cela deux malheurs, j'appellerais cela deux crimes; l'injustice de la justice étant le plus grand crime social qui se puisse commettre.
Lycurgue» dit-on, avait refusé de supposer et de prévoir le parricide.
Il me serait doux également de ne pas croire aux juges prévaricateurs ou complaisants ; car, moi qui suis, comme on sait, un homme doux et débonnaire, je n'ai jamais pu trouver excessive l'idée qu'eut je
ne sais quel Gambyse de faire tanner et clouer sur son siège la peau d'un juge prévaricateur.
Il s'agit donc d'une double erreur, non pas de la justice, mais de certains juges : — la première^ triste, déplorable^ involontaire, irréparable ; — la seconde, volontaire et ayant pour but de faire attribuer à la justice, qui est divine, ce qui n'appartient qu'aux juges, qui sont des hommes.
J'ai publié autrefois dans un livre dédié à Eugène Gavaignac, en 1853) une étude et des réflexions sur le procès de Lesurques; je prie mes lecteurs de vouloir bien relire ces réflexions, auxquelles il n'a jamais été fait d'objections ayant le sens commun, mais qui, jusqu'ici, n'ont pas atteint leur but.
En 1854, deux vieillards avaient été volés et blessés la nuit dans leur lit, par deux hommes revêtus de chemises blanches par-dessus leurs habits, et ayant la figure noircie avec de la suie.
L'instruction signalait trois coupables; les soupçons tombèrent sur Prosper Buffet et sur Yves Lelouarn ; quelques coïncidences malheureuses, —mais beaucoup moins nombreuses, beaucoup moins ex-
traordinaires que celles qui amenèrent la condamnation de Lesurques — égarèrent les témoins d'abord, le jury ensuite et la cour.
L'instruction, je l'ai dit, signalait trois complices; l'accusation, ne trouvant pas le troisième, se contenta de deux. Une des circonstances les plus tristes entre tant de tristes circonstances, c'est que la pauvreté notoire de Buffet et de Lelouarn fut un des arguments qui influencèrent le plus le jury.
Déclarés coupables tous les deux, Lelouarn fut condamné aux travaux forcés à perpétuité. Buffet à vingt ans de travaux forcés.
Lelouarn mourut à Gayenne et Buffet mourut à Brest.
Il y a quelques jours, quatre accusés de crimes divers sont amenés devant la cour d'assises du Finistère. Ces quatre accusés sont reconnus coupables du crime pour lequel Buffet et Lelouarn avaient été condamnés»
Deux innocents ont donc péri au bagne, de désespoir !
Telle est la première des deux erreurs dont j'avais à parler.
Si rinjustice volontaire de la justice est, comme je le disais tout à Theure, le plus grand crime social qui se puisse commettre, une erreur judiciaire est le plus grand malheur social, et doit être le sujet d'un deuil public.
A l'annonce d'un pareil événement, un frisson de terreur passe sur les populations, c Eh quoi t il est possible qu'un innocent soit condamné, qu'il soit attaché au bagne, qu'il y meure désespéré, que sa famille meure, ou, qui pis est, vive dans la misère et la honte? » — Mais cela peut arriver à mon voisin, à mon parent, à moi-même.
Quoi! moi f honnête homme vivant dans une pauvreté honnête et laborieuse, je verrai cette pauvreté, qui vient de ma probité, être invoquée contre moi ? J'ai quelquefois pensé que je pouvais tomber du faîte d'une maison, être broyé dans un engrenage de machine; mais je n'avais pas songé que je pouvais être mis au bagne, attaché à un assassinvoleur.
Quand une pareille calamité vient affliger et effrayer la société, je voudrais qu'un deuil public de trois
jours fût ordonné et que le chef de TÉtat le portât le premier; c'est un plus grand deuil, en effet, que la perte d'un cousin ou d'un prince, que le plus souvent on ne connaît pas.
Je voudrais que les tribunaux suspendissent leurs audiences pendant vingt-quatre iieures, et que les magistrats de toute la France assistassent, ce jour-là, à une messe expiatoire.
Je voudrais ensuite que les magistrats composant la cour qui a eu cet immense malheur, après avoir invité à les suivre les membres du jury, se ren* dissent en grande pompe devant le dernier domicile de l'innocent; que, là, une inscription gravée sur le marbre proclamât son innocence et le deuil de la justice; que ce jour où l'innocent a été condamné fût à jamais déclaré néfaste et qu'on ne jugeât plus ce jour-là.
Je voudrais encore que la famille du condamné assistât à la messe et à la cérémonie expiatoire ; que U président, Tavocat général et le chef du jury lui demandassent solennellement pardon; qu'une somme importante, à titre de réparation nationale ou plutôt
sociale^ lui fût attribuée par un vote solennel de la chambre des députés.
Il parait qu'entre les gens qui ne sont pas de mon avis, il faut compter M. le conseiller qui présidait les assises ; car il avait défendu la publication des débats.
La cour d'appel, beureusement^ a été d'un avis contraire, et a pensé qu'il ne fallait pas enlever à la famille des deux malheureuses victimes la seule réparation que le\ir accorde Tétat actuel de la législar tion française.
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A M. ÏIUEMAIN ET A QnïLQDES-DHS DE SES AMIS.
Kemontrances,
Il ne dépend pas des partis politiques de rempor*ter la victoire, mais il dépend d'eux de rester fidèles à leurs principes. Cavaignac a mieux aimé ne pas être président de la République que de se laisser nommer p|ir l'assemblée législative. Un parti qui n'a pas de principes fixes, immuables, un parti qui change,
dan; l'occasion, la couleur de son drapeau, qui en obscurcit ou en adoucit les nuances, ne mérite pas le nom de parti politique ; c'est une réunion, une compagnie de spéculateurs qui mettent en commun leurs efforts dans le but dje conquérir et de se partager, le cas échéant, les bénéQces du pouvoir. Cela, aux yeux de l'homme de bon sens et de Thonnéte homme, n'a rien qui le distingue des compagnies qui se forment pourrexploitation d'une houillère, d'une ligne d'omnibus, ou d'un grand magasin de npuveautés.
Depuis Louis XIV, on n'a plus, en France, succédé à son père; il est donc permis, sans pouvoir être taxé de manquer en rien aux lois et au gouvernement actuel, de chercher quelles seraient les chances des divers partis, si ce gouvernement, si solidement établi sur le suffrage universel, n'existait pas. Ce sont des recherches purement philosophiques et morales qui n'ont rien de dangereux ni de défendu, puisqu'une s'agit que d'assigner le second rang, le premier étant naturellement conservé à ce qui est.
Ce second rang, dans les chances de l'avenir, appartenait évidemment au parti orléaniste.
Le parti représenté par Cavaignac se formait, en grande majorité, des orléanistes avancés et des républicains modérés; à la mort de ce grand citoyen, je ne crois pas me tromper en disant que le parti orléaniste, fidèle aux principes de progrès et de libéralisme qui avaient fait sa force en 1830, aurait hérité de cet appoint.
Il est difficile de savoir pourquoi il plaît à certains membres des plus influents de ce parti, de le diminuer et de le démoraliser comme à plaisir.
La politique a inventé une machine destructive appelé coalition ; cette machine consiste à réunir contre un ennemi commun actuellement au pouvoir, des hommes plus opposés entre eux que chacun d'eux ne * l'est à celui qu'il attaque, d'en faire une armée monstrueusement formée de soldats de toutes nations et des uniformes les plus variés, qui, précédés d'une musique cacophonique et charivarique jouant à la fois la Marseillaise^ Vive Henri /F, la Parisienney avec un peu de Ça ira^ semblent marcher bien plus au butin qu'à la victoire.
Cette machine, trop souvent triomphante, a cepen-
Ite DE LOIN ET DE PRÈS.
dant divers inconvénients dont je vais signaler seulement quelques-uns.
L'armée agressive, ne représentant plus aucun principe que le désir du pouvoir et de ses avantages, ne peut guère échauffer les esprits ouverts, justes et honnêtes, et donner une grande force au parti qu'elle représente. Supposons qu'elle réussisse, comme nous l'avons déjà vu plusieurs fois, on sait d'avance ce qui doit arriver :
Les vainqueurs se disputeront le butin qui, en définitive, sera la proie d'une seule des hordes composant l'armée d'invasion.
Le parti dépossédé se réunira aux partis évincés, et une nouvelle bataille se préparera, laquelle sera suivie perpétuellement de batailles semblables qui, . toutes, auront le même résultat.
Ce qui ne me paraît pas constituer pour un pays une situation précisément calme et prospère.
Lorsque quelques-uns des chefs du parti orléaniste imaginèrent cette bouffonne saugrenuité appelée la fusion, c'était un amoindrissement, un effacement volontaire, un oubli complet jusqu'au grotesque, de
son origine et de son principe. Le parti orléaniste n'avait jamais eu de puissance que comme négation du principe légitimiste, auquel il prétendait se réunir ; les deux branches se réunissant, le rôle de la branche d'Orléans, de la branche cadette, ne pouvait être que de demander humblement pardon à Tatnée, qui lui donnait sa main à baiser.
Alors, revenant aux principes légitimistes, on lavait le drapeau tricolore en famille, on le lessivait si bien, qu'il ne restait à côté du blanc qu'un peu de rose pâle et un peu de bleuâtre, que la pluie et le temps ne tarderaient pas à effacer.
Je me suis expliqué plus longuement en ce tempslà sur ce sujet, et j'ai développé les raisons qu'aurait la nation française de ne pas ratifier ce marché.
La regrettable duchesse d'Orléans est morte, comme elle a vécu, opposée à la fusion.
Mais voici maintenant une autre gaieté : c'est la conversion de M. Villemain.
M. Villemain aspire à devenir un père de l'Église, quelque chose comme un évoque en redingote ; il publie son petit mandement. Comme celui de tous
les nouveaux convertis, son zèle manque un peu de limites; ce n'est pas en évêque gallican que setransforme M. Villemain, — c'était une place à prendre — c'est en catholique papiste, en ultramontain. Je ne savais pas le diable si vieux. Mais M. Yillemain n'est pas seul. Il y a des journaux notoirement orléanistes qui se livrent à cette forme plus facile qu'intelligente de la politique, qui consiste à dire, sans examen, le contraire de ce que disent les adversaires, de sorte que, si les adversaires trouvent quelque intérêt à se démentir, à abandonner leur principe pour en adopter, en suivre, en seconder même un autre, ces grands politiques arrivent à dire le contraire de ce qu'ils ont dit eux-mêmes.
Un parti qui n'a pas de principes fixes, immuables, n'est pas un parti, c'est une raison sociale, c'est une spéculation commerciale. Convient-il aux hommes sérieux du parti orléaniste de suivre MM. Villemain et compagnie dans cette voie, et d'adopter pour drapeau la culotte d'arlequin? Je le leur laisse à décider.
Pour moi, j'aime mieux appartenir à un parti ,
vaincu , mais logique et honnête , qu'à un parti triomphant... autrement que par la logique et Thonnètetë. L'honnêteté en politique exige que Ton ait un drapeau bon teint, un drapeau dont les couleurs ne s'altèrent ni par la pluie ni par le soleil, ni par la défaite ni par la victoire.
On avait dit, dans le temps, que lesjésui tes avaient, à force de meijaces, rendu M. Villemain, alors ministre de rinstruclion publique, complètement fou : leurs caresses sont plus dangereuses que leurs menaces ; celte fois, ils l'ont rendu jésuite.
LES ARBRK3 ET LES GHSV84X.
Entre les choses qui m'ont particulièrement frappé lors de mon dernier voyage à Paris, je dois mentionner la luxuriante chevelure des femmes, et l'aspect pauvre et attristant des arbres.
Ces deux spectacles m'ont également affligé.
m DE LOlff Et DK PHËB.
Ici. TOUS m'interrompez, ma belle lectrice, et vous me dites :
—Je comprends votre chagrin en voyant des arbres tristes, ètiques, malades; mais je ne me l'explique pas à Taspect des belles chevelures brunes, noires, blondes ou rousses. Voulez-vous donc donner raison à Cet imbécile de ***, qui disait l'autre jour en plein salon : « M. Karr n'aime pas les femmes? » Il me semble que j*ai quelque part une sorte de chanson que vous fîtes autrefois sur un petit air allemand, et dont je ne me rappelle que ceci :
J'ai vu les diamants aux vives étincelles
Briller dans les cheveux d'une femme à l'œil noir.
J'ai vu
Et j'aime mieux l'églantine séchée,
Dont ses cheveux, tout un grand jour, furent liés;
£t j'aime mieux la mousse encor penchée
Qui garde empreints, sur son velours, ses petits pieds ,
Signe orgueiUeux de grandeur souveraine,
Ilouge turban plissé sur la tête des rois,
Non, tu n'as pas l'éclat de ces tresses d'ébène,
Qui couronnent son front, et que nattent mes doigts.
Ce chagrin, ma belle lectrice, je tous Texpliqueral tout à l'heures — Parlons d'abord des arbres.
On a fait sonner bien haut, dans les journaux, lé prodige d'avoir transplanté des arbres séculaires de plus de cinquante ans (textuel). On a parié également avec enthousiasme de la cure radicale des ormes vénérables des Champs-Elysées, attaqués par je ne sais quelle larve.
Les journalistes sont essentiellement Parisiens; la plupart ne connaissent les arbres que de réputation, ou sur les portraits médiocres qu'en offrent les théâtres à leurs regards ; c'est ce qui fait qu'ils ne s'aper* çoivent pas des saugrenuités que leur font dire quelquefois des gens intéressés; c'est ainsi qu'on les a rendus complices du chou colossal^ de ïarhor sancta^ de la Société Tanguière et de mille autres hérésies agricole^^ horticoles et crimes de lèse-nature.
Les arbres étaient déjà assez malheureux, ce me semble, que les larves en question se fassent glissées sous leur écorce ; cependant il faut reconnaître qu'il y a eu de tout temps certains insectes dont la larve n'a jamais eu d'autre domicile, et que les arbi*es ont
été créés pour leur servir d'asile — au moins autant que pour faire des tables et des commodes et pour être brûlés dans les cheminées. — Mais il y a pis que les insectes^ ce sont les savants; les insectes sillonnaient et attaquaient Técorce des vieux et respectables ormes, les savants les en ont complètement déshabillés, et les ont ensuite peints en rouge.
Je déclare que cela n'est point agréable à la vue.
Les arbres feront bien, à l'avenir, de souffrir en silence les petits inconvénients attachés à la vie végétale, et de ne pas appeler les savants à leur secours. Leur cas a été prévu par diverses fables : l'une raconte l'histoire d'un cheval qui, ayant à se plaindre du cerf, prie l'homme de venir à son aide; l'homme le selle, le bride, monte sur son dos, tue le cerf, — mais ne veut plus descendre.
Un bourgeois voit ses laitues attaquées par un lapin ; il fait prévenir un seigneur son voisin, descendant direct de Nemrod, qui, fut, comme on sait, m grand chasseur devant Dieu.
Le seigneur appelle ses amis, les trompes sonnent de joyeuses fanfares, les chevaux piaffent, les chiens
jappent, la chasse commence, le lapin est tué, mais le pauvre jardin est ravagé.
Priez donc, ô vieux arbres, les dryades et les hamadryades auxquelles vous servez d'asile, de vous réciter ces fables, et faites-en votre profit.
Honni soit qui mal y pense f
(Je prie ici MM. les compositeurs de ne pas imprimer : Niçois, etc. On pourrait supposer que c'est aux habitants de Nice et de la Savoie que j'adresse ces deux fables, et que je fais une allusion rétrospective à l'annexion.)
Les gros arbres, transplantés avec tant de peines, tant de dépenses et tant de bruit surtout, ont dû être et ont été horriblement mutilés; on les a ensuite emmaillottés d'en haut jusqu'en bas de hideux chiffons, puis ornés d'un entonnoir au haut du tronc.
Il me semble qu'il serait plus agréable de voir de jeunes arbres, pleins de sève, libres, luxuriants, balancer au vent leurs flexibles branchages ; dix ans après la plantation, de jeunes arbres présenteraient à coup sûr un ombrage plus intense et surtout un
m DE LOIN ET DE PRÉS.
aspect pltis riant que ne le feront jamais ces gros arbres, qui seront éternellement rabougris K
Mais c'est un caractère de ce temps ^i, que l'on ne veut pas planter de jeunes arbres qui courraient risque de ne donner leur ombrage qu'à une autre génération.
Inserty Daphne^ pyros; carpmt tua poma nepoteSé
1. n est un moyen de transplanter des arbres déjà forts sans avoir à les mutiler beaucoup, avec une grande sécurité pour la reprise, et à peu de frais.
C'est par l'extrémité des racines que T arbre absorbe les sucs de la terre; quand vous transplantez un arbre, vous coupez naturellement ses racines à une certaine distance, et tous tranches en même temps une somme de branches en équilibre avec la suppression des racines. Quelques petites racines, ayant poussé sur les grosses «t n'étant pas mutilées, nourriront Tarbre jusqu'à ce que, les plaies des racines étant cicatrisées, il s'y forme un bourrelet duquel partent de nouvelles et jeunes racines diver* gentes; c'est là une crise dangereuse et plus ou moins longue, suivant les espèces.
Eh bien, pour la rendre moins longue et moins dangereuse, il faut mettre trois ans pour transplanter un arbre déjà fort.
La première année^ vous déchantez ses racines et vous les coupez à la distance ordinaire sur un tiers de sa circonférence; puis vous remplissez la fosse de bonne terre légère et vous taillez l'arbre.
L'année suivante, vous faites l'opération sur un autre tiers de la circonférence, et, lorsque vient, à la troisième année, le moment d'arracher l'arbre, vous trouvez déjà les deux tiers de ses racines repoussées, rapprochées^ et vous pouvez les enlever sans les mutiler ; la réparation n'aura donc à se faire que sur le dernier tiers.
DB LOIN ET DE PRÈS. iSS
On veut jouir, on veut jouir soi-même, et tout de suite.
Passons aux chevelures des femmes.
J'ai souvent parlé des pièges dans lesquels les fem-» mes laides, bossues, maigres, obèses, douées de lai* des jambes, de pieds difformes, etc., font tomber sans cesse les jeunes et les belles.
Les jupes longues ont eu pour but de cacher à la fois les gros vilains pieds de celles qui les ont inventées et les pieds étroits et cambrés de celles qui les adoptent.
La crinoline, devenue cage d'acier, dissimule à la fois les formes grêles et décharnées des maîtresses de la mode et les formes souples, sveltes et onduleuses des autres.
Les femmes qui ont peu ou point de cheveux, ont eu de tout temps la ressource des perruques en tout genre. Faux bandeaux t fausses queues I repentirs! cache-folies I tours t etc.
Les hommes ne s'en apercevaient guère, et, bien plus, comme ces personnes dépassaient souvent les
limiles de rimitation, c'était à ces chauves que les pauvres hommes accordaient la palme de la chevelure.
Je sais bien que celles qui ne se paraient que de leur véritable, belle, épaisse, souple et brillante chevelure ne se montraient pas avares d'avertissements à ce sujet; mais ces avertissements étaient ou tardifs ou mal interprétés.
Aujourd'hui, grâce à une invention nouvelle et hardie, les chauves triomphent d'une manière éclatante.
Elles ont imaginé d'acheter et d'accrocher sur leur tôte trois fois autant de cheveux qu'en peut fournir la plus opulente, la plus épaisse, la plus longue chevelure.
Avec cela, elles ont construit des sortes de casques, de turbans, de bonnets à poil, qui ont tout d'abord excité la naïve et sotte admiration des hommes, puis le chagrin et l'envie des autres femmes. — U est triste, en effet, quand on a reçu du ciel ou de l'enfer une riche et soyeuse chevelure, de se voir vaincre, sous le rapport des cheveux, par des femmes chauves.
Elles ont d'abord essayé d'imiter, avec leur vraie.
noble et ruisselante chevelure, les édifices insensés qu'élevaient les chauves sur leur tête nue avec leurs cheveux d'emprunt.
Puis enfin elles sont tombées dans le piège que leur tendaient leurs ennemies : elles ont commis le crime de mêler à leurs cheveux vivants des cheveux morts, des cheveux empruntés aux amphithéâtres de dissection.
Et) maintenant, toutes ont de faux cheveux, les chevelues comme les chauves; la crinoline s'est étendue des hanches jusqu'à la tête. — Et dire que les belles n'auront jamais l'esprit de se défendre contre les laides 1 qu'il ne se fera pas une coalition des belles. pour porter des vêtements ajustés, quand les laides se cachent sous des cercles d'acier I pour imaginer une coiffure qui ne puisse s'imiter en cheveux postiches, dussent-elles porter quelque temps leurs cheveux tombant sur leurs épaules!
Toujours est-il qu'en ce moment les coiffures à la mode exigent impérieusement ce dégoûtant mélange de faux cheveux, ou de petits matelas de crin ou de faux cheveux crêpés, qui ne paraissent pas
quand la femme vient de se coiffer, mais qui ne manquent pas de se manifester dans le cours d'une soirée.
Voilà une chose vraiment grave, car il s'agit de la beauté des femmes.
Du reste, la mode tient aujourd'hui son rang dans l'État; elle n'exerce plus seulement un despotisme clandestin, elle rend les an*ôts dans les journaux sérieux, dans les articles politiques et la partie officielle. J'emprunte ce qui suit à un grand journal quotidien, politique, etc. :
Il s'agit de la séance où un discours de l'empereur va dissiper ou augmenter les inquiétudes de l'Europe :
Vendredi 2 mars 1860.