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RECETTE CONTRE LES INDISCRETIONS DU TÉLÉGRAPHE

Il y a un an, je rencontrai un jour le seigneur Bosclii, qui a clé quelque temps intendant général de la ville de Nice.

— Vous avez envoyé ce matin, me dit-il, une dépêche singulière.

— Qu’y trouvez-vous de singulier ?

— C’est la première fois que je vois écrire par le télégraphe ce seul mot fichtre! que, du reste, je ne comprends pas.

— C’est un juron, comme qui dirait, pour vous aulrcs ultra-catholiques, per Bacco! ou vergognat

— Mais... par le télégraphe...

— Parce que le télégraphe coûle cher, vous croyez qu'il doit avoir la solennité de la tragédie, qu’on ne doit lui faire parler que la langue de Louis XIV? Mais, au contraire, s’il y a quelque chose qui doive

s’envoyer par la télégraphie, c’est un juron. Qu’estce qu’un juron, en effet? Un mot par lequel l’homme en colère exhale d’un seul coup des sentiments qui demanderaient quelquefois un volume pour s’exprimer congrûment.

— Mais, pour le môme prix, vous auriez pu écrire quinze mots.

— Fichtre , pour être développé, en demandait deux cents.

» Fichtre voulait dire : Je vous ai écrit deux fois, vous ne m’avez pas répondu ; vous savez cependant que l’affaire dont je vous ai chargé est aussi importante pour vous que pour moi; ne pas vous en occuper, c’est manquer à la fois d’amitié et d’intelligence. Je suis très-irrité de ce retard; vous n’avez cependant pas oublié que, chaque fois que j’ai pu vous être bon à quelque chose, même en ce qui personnellement ne m’intéressait en rien, je me suis conduit tout autrement; si vous n’avez pas fait l’affaire, dépêchezvous et songez que j’attends.

» Fichtre veut encore dire pour les gens qui voient les nuances : Vous voyez que je jure, signe d’impa-

ticncc, mais en môme temps signe de familiarité; donc, je ne suis pas tout à fait fâché contre vous; il y a encore moyen de réparer votre faute.

* Fichtre est un juron facétieux et badin ; il exprime l’impatience, n’exprime pas encore la colère, mais l’annonce, si vous ne vous mettez pas en mesure de faire ce que j’ai le droit d’attendre de vous.

» Voilà ce que veut dire fichtre, et pas mal de choses encore ; quatorze mots de plus ne m’auraient servi de rien. Il fallait dire tout — ou ne dire que fichtre.

Je vis l’intendant Boschi plus étonné que convaincu.

— Fichtre! ajoutai-je, a encore quelque chose de bon : d’abord, c’est qu’il ne raconte pas de mes affaires, aux employés du télégraphe, plus qu’il ne me plaît de leur en dire; ensuite, c’est que, sans ce mot qui vous a intrigué, je ne saurais pas que vous prenez connaissance des dépêches.

L’intendant me quitta, et je continuai à penser au télégraphe — et j’y ai souvent pensé depuis.

D’où vient que le secret des lettres est un droit social si souvent, si énergiquement proclamé; que les

gouvernement qui l’ont violé autrefois s’en sont toujours défendu et que les dépêches électriques, qui ne sont que des lettres émises d’une autre façon, n’auraient pas droit au môme secret? est-ce parce que le port en coûte plus cher? Ce serait, au contraire, pour certaines personnes — pas pour moi — une garantie de plus.

Quelqu’un — pas vous, mes chers lecteurs! pas vous, mes spirituelles lectrices! — va peut-être me dire :

— Mais on ne peut cacheter une dépêche télégraphique.

Je répondrai que ce ne sont pas les moyens qui manqueraient.

J’en ai un jour essayé un; ce n’est pas celui-là que je recommanderai, parce qu’il s’est trouvé être tresmauvais.

J’écrivis ma dépêche en latin; j’avais pour cel deux raisons : une raison de conserver un demi-voile sur ma missive; une raison d’économie : on peut dire en quinze mots latins des choses qui exigeraient vingt

mots français,

Voici comment je vis que mon moyen clait mauvais :

D'abord, l’employé du télégraphe me dit en lisant ma lettre avec quelque difficulté et craignant de se tromper :

— Je vous ai écrit, n’est-ce pas, misi litteras ?

— Oui, monsieur, répondis-je.

Voilà pour le secret.

Voici maintenant pour l'économie :

Si l’employé au télégraphe auquel je voulais faire un secret savait le latin, mon correspondant ne le savait pas.

11 me répondit quelques heures après :

«J’ai oublié le latin; écrivez-moi en français. Je mets à votre compte cette dépêche nulle et fantaisiste. »

Il me fallut refaire une dépêche en français; total : trois dépêches.

Le moyen que je conseille est celui-ci ; il n’y a rien, je crois, dans les règlements qui le prohibe et il est très-facile : Faites un alphabet avec votre correspondant, donnez aux lettres ordinaires une autre valeur, renversez l’alphabet, convenez que z sera a, par exern-

pic, que 6 sera que c sera x et vice versa. Vous écrivez à une femme î

PX DKEG ZYMÜ

Il n’y aura qu’elle qui saura que vous lui avez écrit : Je vous aime.

Et vraiment, il y a comme cela un certain nombre de choses qui ne se peuvent guère dire tout haut et devant témoins.

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