‹ De Loin et de prèsChapitre 3 sur 39 · LA ROULETTE DE MONACO ET LA MORALE DE PAPIER · texte numérisé non relu

LA ROULETTE DE MONACO ET LA MORALE DE PAPIER

Il se passe à Monaco quelque chose de bizarre — Par un juste retour des choses d’ici-bas, la maison do jeu est en perto : non pas que les joueurs aient gagné — allons donc! — mais l’administration, chaque fois qu’elle gagne deux francs sur la rouge ou sur la noire, commande pour quatre mille francs de quelque chose. Il y a, assurc-t-on, un peu d’embarras dans lesaflaj-

res; de sorte que le jeu qui, quand il gagne — et il gagne toujours — reçoit ordinairement les pontes d’un air affable et tout gracieux et le sourire sur les lèvres, a, à Monaco, un air maussade et refrogné; en un mot, la banque a l’air d’un ponte.

Des plaintes se font entendre; on pense que le prince de Monaco, ou Son Altesse Charles... sera obligé d'intervenir.

A propos des jeux, il est une morale dont je me suis occupé quelquefois et que j'appelle la morale de papier.

C’est à celte morale que j’ai dit souvent : « Attention ! ne fermons pas les égouts tant qu’il y a des ruisseaux. » Celte morale ne veut pas qu’il y ait de jeux publics à Nice — c’est-à-dire pas de roulette; — et la loterie y est en vigueur, du moins encore pour un temps, la loterie, le plus disproportionné, le moins loyal des jeux. Mais les enfants, grâce à la morale de papier, sont élevés dans la terreur de la roulette et dans une grande indulgence pour la loterie. La mère qui nourrit un terne depuis dix ans fait les plus beaux discours à son fils contre le jeu. Or, à la roulette, le

joueur et la banque jouent presque à chance égale, et cette petite différence suffit pour assurer le bénéfice de la banque, tandis qu’à la loterie, le jeu le plus égal, le moins insensé, est celui où le joueur joue un seul numéro et où il a une chance pour lui et quatre-vingtdix-neuf contre lui.

C’est la morale de papier qui a amené le luxe honteux des femmes, et voici comment la chose s’est faite :

Les courtisanes de profession adoptaient des costumes bizarres, — des législateurs moins bétes les leur avaient quelquefois imposés, — des robes décolletées dans la rue, la tête nue, des fleurs dans les cheveux, des souliers de salin, des robes de moire, d’or, etc.

A cette même époque, les honnêtes femmes, et même simplement les femmes comme il faut, même les plus riches, même les plus élégantes, se piquaient de ne porter dans la rue que des costumes simples.

Ici, la morale de papier est intervenue; la morale de papier est essentiellement hypocrite : elle se soucie peu des mauvaises mœurs, pourvu qu’elles soient déguisées, fardées et embéguinées.

Les eourtisanes avaient un costume qui ies faisait

reconnaître, et ne parcouraient que certainsquarliers

et certains emplacements. . . ' ♦

Il ôtait trop évident pour la morale de papier qu’il • y avait là de ces pauvres filles.

L’autre morale se contentait desavoir qu’il n’y en avait pas ailleurs, que l’on ne pouvait les confondre avec les autres femmes, et qu’on ne les rencontrait que quand on le voulait.

La morale de papier a fermé ces asiles et ces quartiers, et elle a imposé aux tilles ie costume de toutes les femmes.

De sorte que, aujourd’hui, il y en a partout; on prend une femme de la classe dite honnête pour une tille des rues — et une fille pour une femme de l’autre classe.

Il fallait aller les chercher, — on les rencontre.

Ce n’est pas tout. '

Jamaisaucune femme n’aurait osé s’habiller comme ces pauvres prostituées; beaucoup étaient retenues sur le bord de l’abîme par la nécessité d’aflicher la honteuse profession.

Aujourd’hui, on a ainsi au moins décuplé le nombre de ces malheureuses, en leur permettant de res-

1er confondues dans la foule; on a recruté, pour cette vicieuse armée, les grisettes, les ouvrières, etc., qui ont passé lor elles.

D’autre part, ces filles qui sont entretenues par le public, ont nécessairement plus d’argent à dépenser 1 oar leurs afïublements que les femmes honnêtes, qui ne peuvent guère ruiner qu’un mari et un amant.

Celles-ci voyaient sans grande envie les courtisanes afficher un luxe qui les désignait hautement comme courtisanes; aujourd’hui, le luxe de ces filles est un luxe que toute femme peut étaler, pourvu qu’elle ait assez d’argent.

En la voyant, on se dit:

— C’est peut-être une courtisane, c’est peut-être une femme très-riche.

El. la plupart en courent la chance.

Il en est de même de la fermeture des maisons de jeu. A la roulette, il fallait une certaine résolution pour se faire voir, ou une passion à un degré où elle trouve toujours à se satisfaire.

On jouait avec des chances mauvaises mais connues d'avance — sous la surveillance facile de la police.

Aujourd’hui, les villes sont pleines de tripots clandestins où l’on n’a plus à combattre les chances inégales du hasard, mais l’adresse criminelle des escrocs.

Ainsi, la morale de papier a créé les lorettes et les tripotai.

Page 1