‹ De Loin et de prèsChapitre 29 sur 39 · XX III · texte numérisé non relu

XX III

L'ÉPIPHAMB A 1ÜCS.

J’avais entendu parler souvent d’une fêle assez curieuse qui se célèbre à Nice pendant la nuit, à certaines églises de la campagne.

Aussi, il y a deux ans, lorsque vint l’heure indi-

quée, minuit, je me transportai à l'église de San- Stefano, ce qui, du reste, était d’autant plus facile qu'elle est dans mon jardin, et que scs murailles non crépies sont tapissées de cobæas, de lantanas, et de mandevilleas que j’ai plantés à son pied.

L’église, le curé, le vicaire, tout dormait profondément. Ce n’est que le lendemain que j’appris que celte fête n'avait plus lieu à San-Stefano, église trop voisine de la ville et dont les paroissiens manquent de la naïveté et de la foi nécessaires.

Je remis donc ma visite à l’année suivante et j’eus soin d’être mieux informé. A une heure du matin, j’arrivai à Saint-Philippe, chapelle située dans un lieu agreste et presque sauvage, à moitié de la colline.

Et j’assistai à la fête que je vais tâcher de me rappeler et de vous raconter, sans me permettre la moindre appréciation ni la plus légère observation.

L’église était pleine, et je trouvai pén ; blcmcnt à me blottir dans un coin. Le service se fit à peu près comme d’ordinaire; mais, à un certain moment, trois grands coups furent frappés à la porte; tout s’inltr-

rompit; un paysan vêlu en ange alla ouvrir. Dans une tribune placée au haut du fond de l’église étaient une douzaine de clianleurs en habit de ville et un maestro qui les conduisait au violon et chantait les solos.

Au moment où ç>n entendit frapper à la porte, le curé qui officiait se relira et alla rejoindre les chanteurs. Un autre prêtre le remplaça; un fauteuil fut apporté dont le dossier fut tourné du côté de l’autel ; le nouveau prêtre prit sur l’autel un petit Jésus, un bambino de cire long d'un pied; puis il s’assit sur le fauteuil et plaça l’enfant sur se< genoux.

Alors la musique se lit entendre, et, pendant que l’ange ouvrait la porte, le maestro entonna, en vers patois, un couplet qui disait à peu près :

« Voici les bergers qui ont appris la bonne nouvelle et qui viennent visiter l’Enfant. »

Entrèrent alors une bergère vêtue d’une jupe bleu de ciel, et d’un corsage de velours rose; elle était accompagnée par un berger dont le costume n’était pas moins galant; l’ange les précédait et les conduisit devant le prêtre assis à l’autel ; le chœur, accom-

DE LOLN ET DE PRÈS, pagné des violons, chantait un refrain, toujours en patois.

Quand ils furent arrivés, ils se mirent à genoux ; le prêtre leur fit baiser les pieds de la petite poupée de cire, et ils tirèrent d’un panier des œufs frais, un coq, un fromage.

Le mapstro, à ce moment, entonna le second couplet, pendant que des hommes placés à droite et à gauche du prêtre emportaient les offrandes dans la sacristie.

Le second couplet faisait la description de l’offrande :

t Le berger et la bergère offrent au saint bambin des œufs, du fromage et un coq qui parait gras et tendre. »

Le berger et la bergère se retirent.

Alors commence une procession ; une femme se lève à l’invitation de l’ange, et s’avance à son tour; clic tient un cierge à la main ; le chœur chante son refrain et le maestro son couplet.

t Voici Tôrèson, fille vertueuse, qui apporte tina bella candda ; ce don lui sera rendu au centuple dans le ciel. »

Chœur et refrain.

Térèson arrive devant le prêtre, baise les pieds de l’Enfant, livre son cierge et retourne à sa place. Une douzaine d’hommes et de femmes lui succèdent les uns après les autres; chacun et chacune a son couplet, dans lequel on chante son offrande, qui est le plus souvent un cierge; mais le maestro a cent manières d’exprimer la même chose; quelquefois il s’écrie :

« O la belle chandelle ! à coup sûr, elle ne marche pas seule; non, elle est portée par i’aimable Checo. » Mais des coups de fusil se font entendre au dehors et ébranlent les voûtes; le chœur, auquel se mêle le curé, dit son refrain, et le maestro chante :

« Oh ! oh! voici de bons chasseurs qui se moquent de l’intendant et des carabiniers et qui apportent de leur chasse au divin bambin. »

L’ange va ouvrir, et introduit, en effet, deux chasseurs, le carnier au dos, le fusil encore fumant à la main. Ils tirent de leur carnier un lapin vivant, des pigeons, des grives, et les donnent, après avoir baisé les pieds de la petite statue.

Puis recommence la procession, où chaque personne, enfants, femmes, vieillards, apportent successivement leurs offrandes, presque toujours des cierges; et, chaque fois, le maestro les désigne par leur nom :

« Voici deux sœurs, Marthe et Philomène, égales en vertu, qui apportent ensemble une chandelle pareille. »

De temps en temps, la scène est variée par de nouveaux pâtres et de nouvelles pà tresses qui apportent du lait, des gâteaux, des fruits, de petits agneaux hélants; quelques-uns ajoutent des pièces de monnaie dans une assiette toute préparée pour les recevoir.

Puis, quand l’assistance parait s’engourdir, les

coups de fusil recommencent au dehors, de nouveaux chasseurs sont introduits par l’ange et apportent une nouvelle offrande de gibier qui est encore emportée dans la sacristie. Voici qui vient à propos pour le poêle à bout de formules pour décrire les cierges et les belles chandelles:

— De la part de l'illustrissime comtesse

« Une femme, la vieille et respectable Rosette, apporte un goupillon dont le manche est en véritable argent poinçonné. »

Chœur et musique.

Reparaissent alors les belles chandelles, et j'admire toujours la variété des formules.

« Oh ! oh! celle-ci pèse au moins quatre livres! — Je parle !e la superbe chandelle qu’apporte avec une vigueur surprenante pour son grand âge, le vénérable Crislo...

» Eh ! quelle est cette petite fille qui porte une chandelle plus longue quelle et presque aussi pesante? C’est la gentdle Marie, qui vient aussi adorer il divino bambino. »

Deux hommes apportent une croix de la part de la marchesa Éloge en quatre vers de la belle marquise et de la belle croix.

Chœur et musique.

Puis encore des chandelles; puis encore des pâtres et des pâtresses, et encore des chasseurs et des coups de fusil. Enfin il va faire jour, il y a quatre heures que cela dure; alors on fait une quête parmi l'assis-

tance; au haut d'un bâton, on porte une orange dans laquelle on a incrusté des pièces de cinq francs; on promène celte masse avec une assiette; je donne mon offrande et je m’en vais au moment où on portait encore des chandelles.

Il faisait tout à fait jour, c’est-à-dire qu’il était à peu près six heures et demie.

IL ï A ENCORE DES TURCS.

Un peintre de mes amis me disait, l’autre jour :

— On dit qu’il y a encore quelque part un pays qui s’appelle la Turquie, un empire qui s’appelle la Sublime Porte, uiî conseil qui s’appelle le divan; ou assure même qu’il y a des Turcs.

» Je reconnais le premier point; pour ce qui est des suivants, je nie les uns, je doute des autres.

» Ce peuple n’avait plus qu’une raison d’ètrc conservé : c’était la richesse, l’ampleur et le pittoresque de ses costumes.

» 11 s’habille aujourd’hui à l’européenne, à la fran-

çaise même, je crois, ou plutôt il fait un mélange

incohérent et horrible aux yeux.

» Il porte îes pantalons français, la redingote po- *

lonaisesans brandebourgs, le fez sans turban.

» Le jour où il mettra le chapeau français dit tuyau de poêle, ce peuple aura vécu; les peintres, qui seuls se sont opposés à ce qu’on l’effaçât, écarteront de lui leur appui-main protecteur, et tout sera dit.

» Tenez, me dit-il, en prenant un journal sur une table, voici une feuille orientale; voyez un peu quelle couleur cela vous a! et ce n’est pas la faute du pauvre journaliste; peut-être n’est-il parti qu’abusé par l’espoir de voir la Turquie et des Turcs.

» Voyez les annonces :

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