REVERS. ET ENVERS
Certes, ce n’est pas moi qui nierai que le gouvernement despotique a toute sorte d’avantages et d’agrémcnls, — bien plus appréciables, il est vrai, par ceux qui l'exercent que par ceux qui le subissent. Il faut cependant avouer que cette forme du pouvoir expose scs administrateurs à quelques inconvénients. La Russie
et l'Autriche viennent successivement d’en donner de curieux spécimens. A un roi, à un empereur despote, il peut paraître doux d’entendre tout le monde être de son avis, de ne recevoir que de bonnes nouvelles de l’aflectfon et du dévouement toujours croissants de ses peuples, — en un mot d’entendre toujours ce refrain d’une chanson grotesque et célèbre :
« Brigadier, répondit Pandore,
Brigadier, vous avez raison. »
Sous un gouvernement despotique, tout va au gré de ses désirs.
— Comment est mon armée?
— Sire, répond le ministre consulté, c’est la plus nombreuse, la mieux disciplinée, la mieux nourrie, la mieux équipée de tout qu’il y ait pour le moment dans le monde; — surtout elle brûle de mourir pour Votre Majesté. Si l’armée de Voire Majesté faisait un pas, les autres armées s’enfuiraient comme la poussière sous le vent.
— Comment vont mes finances?
— Les finances de Votre Majesté vont à ravir;
d’ailleurs, les liions de ses sujets sont à elle, et ils n'ont pas de désir plus ardent que de les déposer à ses pieds.
— Et mes sujets, comment sont-ils?
— Heureux au possible! ils sont riches; le commerce, l’industrie, tout prospère; les récoltes sont abondantes. Vos sujets bénissent le règne paternel de Votre Majesté.
— Très-bien. — Quel temps fait-il ce matin ?
— Le temps qu’il plaira à Votre Majesté.
Cependant, si le roi ou l’empereur absolu n’a pas
l’esprit de regarder un peu par la fenêtre, sans faire semblant de rien, avant de commander une partie de chasse ou de promenade, Sa Majesté court grand risque d’être mouillée jusqu’aux os.
De même, si Sa Majesté entreprend une guerre, elle est tristement désappointée de voir que scs finances sont délabrées, que ses soldats n’ont ni pain ni souliers, qu’ils sont mal armés, etc. Elle est battue, humiliée, etc.
Dans un gouvernement, au contraire, libéral et représentatif, où il y a une presse, le chef du pouvoir re-
çoit, s’il sait lire, des avertissements de toute nature. Je sais bien qu’il y en a de faux, de prématurés, d’exagérés; mais c’est là ce que j’appelle savoir lire; discerner ce qui est bon et utile; de môme que l’estomac choisit dans ce qu’il reçoit ce qui fera du chyle et du sang.
Il n’est pas de gouvernement absolu qui, tôt ou tard, ne doive payer cher l’aveuglement où il veut être laissé.
DE NIGS A FRÉJUS Eî A SAIHT-RAPHAEL
J’ai dû, ces jours derniers, quitter Nice pour aller faire une course à Fréjus et à Saint-Raphaël.
Les préoccupations de la politique sont telles, que mes compagnons prirent les quatorze pantalons garance du corps de garde de Saint-Laurent pour une armée française sur le point d’entrer en Piémont.
Du reste, je ne trouvai là rien de changé. Il est toujours ordonné aux voitures de marcher au pas sur
DE LOIN El DE PRÉS. 231
la partie française du pont, tandis que l’on peut aller à sa fantaisie sur la partie sarde. Cela pourrait donner lieu à la création d’une société d’assurance sur la vie : on se ferait assurer à la guérite qui est au milieu du pont contre les chances d’accidents qui peuvent arriver sur la partie sarde, que l’on peut parcourir avec des éléphants armés en guerre si l’on veut.
Saint-Laurent dépassé, la voiture se mit en roule pour Antibes et Cannes.
Il est un fait bizarre que je voudrais bien raconter, et qui cependant m’embarrasse beaucoup.
La chose est d’une certaine gaieté et m’a fait rire, quoiqu’elle touche à un ordre de plaisanteries pour lesquelles je professe une profonde horreur.
Les personnes qui ont sur ce point une délicatesse... semblable à celle que j’ai ordinairement, sont donc averties qu’elles peuvent sauter le paragraphe qui suit et que je vais mettre entre parenthèses.
Quand j’ouvrirai la parenthèse vous serez avertis.
Quoique l’agriculture soit plus avancée et surtout plus soignée dans le département du Var que dans la
campagne de Nice, elle n’atteint cependant pas la perfection; elle manque de bestiaux et conséquemment d’engrais. Vous rencontrez de loin en loin un âne ou un mulet et une petite vache tondant de l’herbe sur le bord d’un fossé, le peu qu’en laissent quelques petits troupeaux de moutons noirs et de chèvres qui cherchent leur nourriture à travers la poussière des routes.
Ce n’est pas que la campagne ne soit belle et riche ; mais les agriculteurs paraissent avoir une sorte d’horreur pour toute culture dont le produit ne se vend pas directement et serait consommé à la ferme.
Notons cependant que je ne connais du département que la route qui va de Saint-Laurent à Fréjus.
Cette indigence d’engrais a amené une mendicité d’un genre particulier.
J’ouvre la parenthèse.
(Le mendiant d’engrais s’adresse comme les autres à la charité publique; ce n’est pas précisément au coeur des passants qu’il s’adresse : c’est à vos besoins
qu’il expose les siens...
Vrai! vous feriez mieux de passer ce chapitre.
De petites huttes en maçonnerie, ornées de pampres et de rosiers grimpants, sont posées sur les côtés de la route et presque agenouillées; 15, elles mettent en usage toutes les ressources et toutes les promesses de la coquetterie pour vous offrir un instant de repos et vous engager à vous asseoir sous leurs vertes tonnelles.
Elles ont leur boniment, comme les autres mendiants. « Un pauvre aveugle, s’il vous plaît! » — Pour bien vous éclaircir la chose, je vais parler d’une de ces huttes qui est au milieu de la ville d’Antibes; celle-là n’y va pas par quatre chemins, elle vous dit nettement ce qu’elle veut, elle arbore son nom; seulement, elle prend des airs romains qui sont en harmonie avec cette campagne, où l’on voit fréquemment des ruines de cirque et des vestiges d’aqueduc. La hutte dont nous parlons ne mendie pas; elle s’est mise sous la protection du gouvernement; elle lève un tribut; elle ne demande pas, elle perçoit.
Elle porte à son front un écriteau :
Vespasienne autorisée.
Inclinez-vous, cl obéissez.
Mais celles qui bordent la route sont humbles; je vous disais tout à 1’heurê qu’elles ont recours au langage et à un boniment pour vous attendrir et vous décider en leur faveur. Celle-ci, par une inscription quelquefois en français, le plus souvent en patois, promet certaines conditions de confortable; cette autre annonce qu’elle a pourvu aux cas imprévus et qu’elle fournit tout.
Une, qui se trouve près d’Antibes, donne un avis salutaire : «Vous voici près de la ville, et vous pourriez vous trouver très-embarrassé. »
Une autre est un peu honteuse de sa demande et vous dit :
Jlfo questo è necessario.
Cette autre inscrit cyniquement à son frontispice — il y a des frontispices qui, comme certains fronts,
ne rougissent jamais — la onzième lettre de l’alpha-
bet répétée deux fois.
Ici, deux rivales sont en présence; toutes deux, sous un couvert d’oliviers, offrent l’ombre et le mystère.
La première vous dit par une inscription en français:
Ici, on est bien.
Mais la voisine d’en face répond par une autre inscription :
Ici, on est mieux.
Je me suis étonné de voir que la première avait gardé une inscription qui lui donne une infériorité évidente; peut-être a-t-elle compté sur les gens imbus de ce proverbe : « Le mieux est l’ennemi du bien. »
Il est impossible d’apprécier par une statistique exacte les produits de la charité publique.
Mais je crains bien qu’ils ne soient insuffisants; peut-être pourrait-on perfectionner les cahutes. Je n’en ai vu aucune offrir des rafraîchissements ni un journal ; un débit de magnésie et d’eau de Pullna ou de limonade Roger pourrait amener de bons résultats.
Peut-être ainsi pourrait-on ne pas compter entièrement sur la charité, et, vu la grande roule, à la tin du jour, y joindre quelques gens armés d’escopettes; il ne s’agirait plus de dire : « Je n’ai pas de mon-
naie; » la peur pourrait stimuler puissamment la
générosité ; c’est, dit-on, son effet ordinaire en ce cas.
Assez, assez, assez ! vous auriez mieux fait, je le répète, de ne pas lire ce chapitre, et moi, j’aurais été sage de ne pas l’écrire; si cependant! malgré ma répugnance pour ce genre de gaieté, en faveur auprès du roi Louis-Philippe, qui souriait volontiers aux lazzi de son bibliothécaire Valout, j’avais ri et j’ai cru devoir faire partager ce rire à mes lecteurs.
C’est fini ; fermons la parenthèse, et reprenons mon
voyage à Fréjus et à Saint-Raphaël.)
On ne s’arrêta à Cannes que le temps de changer les chevaux.
Cannes affiche la prétention d’ètrc la rivale do
Nice. Si Nice faisait la moitié des efforts que fait Cannes pour attirer, amuser et retenir ses hôtes, Cannes serait bien vite obligée de renonccrà la lutte, il y a à Cannes un cercle où l’on boit de la bière; mais ce qui est mieux, c’est que l’on y a inauguré cette année des régates que je n’ai pas réussi à instituer à Nice.
Je ne vous ferai pas la description des bords de- la mer, sur lesquels de beaux pins-parasols, penchés audessus de l’eau, semblent occupés à prouver le bleu delà Méditerranée, sur laquelle, comme sur un fond d’azur, ils détachent leur verdure d’un vert sombre et leurs cimes arrondies, où les pousses de l’année forment comme une mousse d’un vert émeraude qui donne à ces arbres les chatoiements du velours.
Je ne vous peindrai pas non plus les montagnes et les forêts de I’Estérel. Il vous est parfaitement impossible de ne pas les voir, si vous faites ce voyage ; mais je veux vous avertir de ce que vous pourriez perdre, faute d’être avertis.
Au golfe Juan, par exemple, on voit le petit cliemjn couvert par où Napoléon débarqua en s’échappant de l’île d’Elbe. — Une colonne consacre le souvenir de cet événement romanesque.
Un cabaretier s’est emparé de la circonstance et a mis sur sa boutique :
Ici se reposa le grand Napoléon:
Buvez à sa mémoire et célébrez son nom.
Ces vers ne sont pas signés. Je n’aurais pas été
fâché de dire à M. Belmontet qu’il n’est pas, comme
U le prétend, le seul « poëte de l’Empire. »
J’ai une rancune contre M. Belmontet. Il s’était chargé, dans le temps, d’obtenir de ses ainis du gouvernement actuel ce que je n’ai pu obtenir des miens sous les gouvernements précédents': un ruban spécial pour les médailles de sauvetage, et il n’y a plus songé.
J’aurais voulu opposer la gloire et le nom de ce poëte inconnu à la gloire et au nom de M. Belmontet, et contrarier un peu ce dernier. — Cependant je n’y ai pas tout à fait renoncé.
Fréjus est une ville intéressante; elle possède une assez jolie petite église, gâtée par des ex-voto peints par des vitriers. Je respecte beaucoup le sentiment qui fait appendre des ex-volo dans les églises; mais il ne serait peut-être pas impossible d’exiger qu’ils ne consistassent pas en caricatures risibles; au besoin, la fabrique de l’église pourrait contribuer pour faire peindre ces tableaux d’une fiçon au moins décente; mais, en général, je ne sais pas pourquoi, ce n’est pas par le goût que brillent la plupart des fabriques et des curés ; à chaque instant, on est attristé et scan-
dalisé de voir par quels brimborions puérils, par quels chiffons prétentieux, par quels joujoux ridicules, par quelle bimbeloterie grotesque on déshonore les plus beaux monuments placés sous la direction des prêtres.
Voici ce qui m’a été dit dans un des hôtels de Fréjus:
Le 7 mai 1855, un voyageur, plutôt un peu gros qu’autre chose, entendit jouer du piano et chanter la demoiselle de la maison. Il descendit de sa chambre et demanda « la maîtresse de l’hôtel :
— Madame, qui est-ce qui chantait tout à l’heure?
— C’est ma fille, monsieur.
— Où est-elle?
— » A vêpres, monsieur.
— -Aussitôtqu’elle reviendra, il faut que je lui parle.
— Je fus un peu surprise, dit la mère, et cependant ce n’était pas un jeune homme; il avait l’air respectable, et je penchais déjà à faire ce qu’il demandait, c’est-à-dire à le faire parler à ma demoiselle, lorsqu’il me dit:
s — Je suis Ro^sini.
» Et, le soir, il donna une leçon de deux heures à ma fille, et je puis dire qu’elle en a profité; c’est toujours flatteur pour une jeune personne qui chante et joue du piano de pouvoir se dire élève de Rossini.
» Ce n’est pas tout : il voulut laisser une trace de son passage; il prit un morceau de papier et y écrivit de la musique; le voici encadré au-dessus du piano.
» Ce n’est pas long; mais, comme on dit, dans les petits pots, les bous onguents. — Un voyageur qui passait ici l’autre jour m’a dit:
» — Je ne dirai pas que ce soit là ce que Rossini a fait de mieux; je ne veux pas vous lin lier, je préfère Guillaume Tell et le Barbier de Séville; mais c’est un de ses bons ouvrages. Je ne pense pas que ce soit gravé; ce serait donc un ouvrage inédit de Rossini.
Je regardai le morceau de musique; voici ce qu’il contient; c’est divisé en trois stances ou couplets :
« Do — do — do
DE LOIN ET DE FMtÈS.
» Un soupir — un demi soupir — un demi soupir.
» Do — do — do.
» Rossini. »
Je suis comme le voyageur en questionne préfère Guillaume Tell et le Barbier de Séville.
C’est encore plus simple que le fameux air de J. -J. Rousseau : Que le jour me dure I qui n’a que trois notes.
C’est de la musique dans le genre de ce que jouait Paganini sur une seule corde de son violon; cela rappelle aussi le do de poitrine qui lit la fortune de Duprez et causa la mort de Nourrit, et le contre-ut qui est en train de faire la fortune de Tamberlick,— contre-ut qui, plus innocent que le do de poitrine , ' n’a encore à se reprocher la mort de personne.
II doit y avoir sous celte histoire quelque chose de gai que je n’ai pu deviner.
Ce n’est pas la seule curiosité que présente l’hôtel en question.
ï',2 DE LOIN ET DE PRÈS.
— Voici, me dit-on, une chambre où ont couché Napoléon le Grand et le pape Pie VII.
— Eh quoi ! ensemble? m’écriai-je.
— Non, monsieur; d’ailleurs, il y a deux lits.
Saint-Raphaël, à une demi-heure du chemin de
Fréjus, est un petit rivage désert et charmant : des landes dites stériles, mais couvertes de cistes à fleurs roses et à fleurs blanches; une plage d’un sable doux et ferme et parsemée de coquillages; quelques rochers sortant de la mer.
De beaux bouquets de pins-parasols, des restes de cirque et des vestiges d’aqueduc romain, épars entre Fréjus et Saint-Raphaël, donnent à cette campagne un aspect calme, sérieux, heureux, qui gagne l’esprit et le cœur.
C’est surtout et seulement lorsque le temps les a détruits, que les travaux des hommes acquiérent de la grandeur et de la majesté; ces ruines en pierre d’un rouge violet, couvertes de ronces et de lierres, sont d’un aspect plus noble et plus imposant que n’ont dû l’étre les monuments dans leur intégrité.
Le poisson est abondant et très-bon à Saint-Ra-
pliaël et à Fréjus, et les chiens courants qui accompagnent les habitants par les chemins m’avaient fait deviner que le pays est très-giboyeux.
Mais mon attention fut particulièrement attirée par un canot de pèche sur l’arrière duquel était inscrit son nom, comme à l’arrière de toutes les autres barques ;