‹ De Loin et de prèsChapitre 35 sur 39 · COMMENT UN DRAME IMPOSSIBLE FOI REPRÉSENTÉ A NAPLES · texte numérisé non relu

COMMENT UN DRAME IMPOSSIBLE FOI REPRÉSENTÉ A NAPLES

Quelques-uns se sont un peu étonnés, dans le temps, de vo'.r représenter, sur un théâtre de Paris, une pièce qui retraçait l’histoire du petit Mortara et du crime qui a fait, dans tous les cœurs, tant de tort à l’Église romaine.

Ceux-là seront bien plus étonnés quand ils apprendront qu’une pièce sur le même sujet fut jouée à Naples, sur le théâtre San-Carlo, pendant que François II régnait encore. — Aussi ai-je le dessein de leur raconter comment cet étrange événement devint possible.

Il y avait à la cour de l’ex-roi de Naples un homme appelé Molteggio, qui, avant de devenir riche et puissant, avait longtemps montré aux populations un habit noir râpé, mais assez propre et brossé à blanc.

Cet homme, entre autres métiers, avait essayé du théâtre, et avait composé, outre une tragédie comme tout le monde, deux ou trois vaudevilles dans le genre français^ unanimement refusés à tous les théâtres.

Pendant les premières années de sa grandeur, il oublia ses essais dramatiques; mais, une fois accoutumé à ses splendeurs nouvelles, et cédant à la fatale destinée de l’homme, qui le condamne à mettre son bonheur précisément dans ce qu’il n’a pas, il lui revint un jour une envie féroce de se voir joué et applaudi.

Il connaissait un nommé Yittorio Stanza, qui avait eu plusieurs fois celle joie et avait, en conséquence, un accès facile auprès des théâtres. Il se confia à lui, et lui dit :

— Tenez, voici quelques essais... informes peutêtre... auxquels il me serait impossible aujourd’hui de mettre la dernière main ; voyez donc si on pourrait en faire quelque chose.

L’auteur fut effrayé : refuser quelque chose à un homme puissant n’est pas chose prudente ; lui dire la vérité est un acte que certains moralistes comptent entre les formes du suicide. Cependant il n’était ni plus prudent ni plus sain d’endosser la responsabilité des élucubrations du grand seigneur.

Il éluda sous divers prétextes.

D’abord, il essaya de faire comprendre au seigneur que l’envie, irritée en vain contre ses vertus et contre sa prospérité, s’en donnerait à cœur joie contre ses pièces.

Une autre fois, il s’en occupait activement.

Une autre fois, il n’y avait pas, pour le moment, d’acteurs dignes d’interpréter de si belles choses.

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Une autre fois, le directeur allait faire faillite; il fallait attendre son successeur.

Mais, quoiqu’il employât à trouver de nouveaux prétextes pour éluder cette dangereuse collaboration plus d’imagination qu’il n’en aurait fallu pour faire des pièces de son cru, Stanza vit, à son grand chagrin, le seigneur se refroidir visiblement à son égard.

Il fut indigné, comme tous les cœurs honnêtes, du crime connu sous le nom d’histoire du petit Mortara; il songea à mettre cette histoire au théâtre avec quelques atténuations, bien entendu, et quelques déguisements. La pièce faite, il la porta au seigneur Fornarini, alors directeur du théâtre San- Carlo.

Celui-ci écouta la pièce; puis, la lecture terminée, il dit :

— C’est très-bien, très-émouvant; mais vous êtes fou d’avoir cru un moment que je pourrais jouer ici une pièce sur le petit Mortara I

Stanza voulut insister. Fornarini appela quelques amis et leur dit :

— Que dites-vous de l’idée de Stanza, qui m’apporte une pièce sur le petit Mortara?

Les amis répondirent par des témoignages d’une gatté folle: Fornarini y mêla un rire homérique, et Stanza s’en retourna tristement en disant :

— Il y avait cependant là un succès.

Yiltorio se résigna à enfermer son manuscrit dans une casselte où dormaient déjà trois ou quatre pièces qui, pour diverses raisons ou sous différents prétextes, avaient éprouvé le même sort. Là dormaient aussi la tragédie et les autres pièces du puissant Motteggio.

— Ah! se dit Stanza, si celui-là le voulait, il ferait bien jouer ma pièce ! Mais il ne le fera pas... Ah ! si c’était une pièce de lui!...

Une idée alors éclata dans sa tête.

— Et pourquoi ne serait-ce pas une pièce de lui? dit-il.

Il ferma à deux tours la porte de son cabinet pour réfléchir paisiblement.

Le lendemain, à huit heures du malin, il s’habilla convenablement , c’est-à-dire richement, en homme

qui n’a besoin de rien, comme il convient quand on va demander quelque chose.

Il se fit annoncer chez Motteggio.

— Cher, lui dit-il, le moment est arrivé de faire jouer une de nos pièces.

— Vraiment?

— Il y a en ce moment au théâtre des acteurs dont nous pouvons nous contenter.

— Vous ne craignez donc plus la cabale... l’envie...? vous ne pensez donc plus qu’un homme en place...?

— Scipion et Lælius n’aidaient-ils pas Térence? Louis XIV n’indiquait-il pas des modèles à Molière?

— C’est vrai.

— Mais il faudra nous résigner à quelques modifications.

— Je vous ai dit de faire, des pièces, ce que vous voudrez.

— Il est des choses qui pèchent par excès de beauté, de finesse, de distinction. Il faut quelquefois diminuer une œuvre pour la rendre propre à la scène.

— Diminuez... Mais quelle est celle que vous comptez arranger?

— Areas et Zétulbée.

— Ah ! mais ce n’est qu’un petit vaudeville bucolique.

— Plein de fraîcheur, de grâce et d’originalité; petit comme un sonnet sans défaut; bucolique comme les immortelles Géorgiques ; seulement, il faut que je le gâte, il faut retrancher, il faut ajouter.

— Vous en ôtes le maître.

— Quand voulez-vous que je vous lise votre pièce ?

— Quand sera-t-elle prête?

— Dimanche.

— Venez dimanche déjeuner avec moi, et, je vous le répète, ne vous gênez pas, — arrangez, dérangez, faites tout ce que vous voudrez.

— Jamais je ne pardonnerai au public l’obligation où il me met de toucher à ce petit chef-d’œuvre.

Le dimanche, Stanza arrive; on déjeune, on prend le café, on fume un cigare; — puis... commence la lecture.

— Tm Stregona.

— Tiens, vous avez changé le titre?

— Oui, il le fallait, c’était trop simple, comme toutes les belles choses ; et puis on ne peut mettre du bucolique au théâtre sans s’exposer à se faire comparer à George Sand, avec le Chatnpy ou avec Claudie , ce qui ne serait pas prudent.

— Mais qu’est-ce que la Stregona ?

— Un rôle que j’ai dû ajouter, et dont le germe est dans une de vos autres pièces.

— Je ne me rappelle pas.

— Vous ôtes le seul qui puisse oublier ce qui sort de votre puissante plume... La Stregona, drame en cinq actes et en sept tableaux...

— Mais Areas et Zétulbée n’avait qu’un acte.

— Voudriez-vous qu’une pièce de vous devint un lever de rideau, une de ces pièces qu’on joue pendant que l’orchestre accorde les instruments en attendant les spectateurs? Mais je n’ai pu que développer vos idées; vous savez, pour faire de la monnaie ayant cours, il faut mêler de l’alliage à l’or pur; on ne va pas au marché avec des lingots et des diamants.

Puis Stanza continua, au grand étonnement de

le

i78 de loin et de près.

Motteggio, car le vaudeville avait subi d’étranges transformations. Or, dans l’œuvre de Motteggio, Areas, amoureux de Zétulbée, demandait la main de celle-ci à sa mère, qui la lui refusait; mais il survenait un oncle, auquel il avait sauvé la vie, et cet oncle, vieux garçon riche, dotait Zétulbée et unissait les deux amants.

El c’était l’histoire du petit Mortara que lui lisait Stanza.

— Ah ! mon ami, dit Motteggio à la fin de la lecture, comme cela a gagné entre vos mains !

— Je n’ai fait qu’arranger vos idées et les adapter aux exigences de théâtre. Évidemment, noire œuvre commune ne vaut pas, littérairement parlant, votre ouvrage primitif; mais, au point de vue du théâtre, il a fallu faire des concessions.

— C’est très-bien ainsi, grâce à vous.

— Nullement, je n’ai fait qu’un travail d’arrangeur. — Un mot de vous maintenant pour Fornarini.

— Volontiers.

Stanza retourne chez Fornarini.

— C’est encore moi.

— Avec une autre pièce?

— Avec la môme.

— Mais je vous ai dit...

— Vous allez dire le contraire.

— Ab ! c’est fort 1

— Quand vous saurez de qui est réellement la pièce.

— A moins qu’elle ne soit du roi...

— Il ne s’en faut de guère.

— Elle n’est donc pas de vous?

— De moi et d’un autre.

— Et... cet autre?

— Cet autre, c’est Motteggio.

— Pas possible !

— En voici l’aveu écrit et signé de sa main.

— Ob ! alors... c’est bien différent !

— Vous comprenez que...

— On va mettre en répétition dès demain.

Et voilà comment on put jouer à Naples, sur le théâtre San-Carlo, l’histoire du petit Mortara.

Le roi alla la voir, et Fornarini laissa circuler le bruit que Sa Majesté n’était pas étrangère à la pièce — ce qui n’est pas probable.

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