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LES PALMIERS DE BORDIGHERA

Un des sites les plus pittoresques que l’on rencontre sur cette route célèbre qui conduit de Nice à Gènes, est sans contredit Bordighera.

Les Guides en Italie vous disent simplement:

« Bordighera est un village fortifié qui n’a de remarquable que sa situation. »

Que sa situation ! Mais la situation ne fait-elle pas le mérite de la plus grande partie des hommes et des choses?

Voyez cet homme qui, il y a quelques années, était le but de toutes les moqueries, de tous les dédains, de tous les sarcasmes : on lui attribuait tous les vices, toutes les impuissances; aujourd'hui, il a toutes les vertus, non-seulement l’intelligence, mais le génie; on l’admire, on l’adore autant qu’on l’a vilipendé, et ce n’est pas peu dire.

Il n’y a cependant de changé que sa situation.

Mais, sans pousser plus loin cette comparaison, faisons seulement remarquera M. Richard, l’auteur des Guides, que la situation compte pour beaucoup dans un paysage et donne à un village qui possède la situation de Bordighera le droit de ne pas être traité avec ce ton injustement dédaigneux.

Cette situation consiste à être élevé en promontoire au-dessus de la mer, et à dessiner sur ce fond bleu des groupes de palmiers.

J’ai passé plusieurs fois à Bordighera, et j’avais été choqué de voir qu’une partie de palmiers-dattiers, au lieu d’avoir leurs belles branches pendant autour de leur tronc, les avaient relevées en balai... Disons en faisceau pour ennoblir le mot, mais sans espoir de rendre la chose moins laide.

J’ai eu , l’autre jour, l’explication de cette bizarrerie.

J’ai rencontré, dans l’établissement de M. Visconti, qui possède un palmier, un des plus riches propriétaires de dattiers de Bordighera, M. qui m’a, avec beaucoup de bonne grâce, donné toutes les explications que je lui ai demandées.

SM de loin et de près.

Il m'a d’abord dit le nom du chef d’une famille qui dut sa fortune aux palmiers de Bordighera et à la présence d’esprit et à la fermeté de ce chef.

C’était, je crois, sous le pontificat de Sixte-Quint, celui qui excommunia Henri IV de France.

On dressait un obélisque sur son piédestal ; l’opération était difficile, la mécanique, vers 1580, n’étant pas ce qu’elle est aujourd’hui; et on se rappelle que, sous le roi Louis-Philippe, M. Lebas, architecte de Paris, fut fait chevalier de la Légion d’honneur après l’érection de l’obélisque de Louksor sur la place Louis XV.

Une foule immense assistait à la cérémonie que présidait le saint-père. On avait défendu aux assistants de prononcer une seule paiole sous les peines les plus sévères; les livres disent sous peine de mort, mais on hésite toujours à croiie que le successeur des apôtres de Jésus-Christ, — et notamment de saint Pierre, qui fut si fort gourmandé pour un pauvre coup d’épée donné sur Poreille de Malchus en défendant son maître, — puisse en aucun cas répandre le sang de ses sujets.

Il se trouva que les ingénieurs avaient mal pris leurs mesures; les câbles n’agissaient plus, et il s’en fallait de quelques centimètres que le monolithe fût droit et d’aplomb sur sa base.

Tout le monde était dans une grande anxiété; l’obélisque était en grand danger d’ôlre brisé et de perdre tous ses droits au titre de monolithe. La foule attendait un miracle que le saint-père n’osait pas demander. Tout à coup une voix s’éleva :

— Mouillez les câbles 1

Au même instant, sur deux points différents de la place, les agents de la police se saisissaient de l’individu qui avait contrevenu à l’ordonnance défendant de prononcer une parole, — et le pape ordonnait de tenter le moyen indiqué de jeter de l’eau sur les câbles.

D’abord, ils se détendirent; on crut tout perdu; mais bientôt le chanvre se resserra, et la tension suffit pour mettre l’obélisque debout sur sa base, où je crois qu’il est encore.

Le pape fit chercher le donneur de conseils : on le trouva en prison.

— Que veux-tu pour ta récompense? dit le saintpère.

Notre homme était un marin, capitaine d’une petite felouque de Bordighera, qui apportait à Rome toute sorte de denrées, et, entre autres, des branches de palmier pour les cérémonies des fêtes de Pâques.

Il ne perdit pas de vue ses petites affaires; mais son ambition ne s’éleva pas au-dessus. •

— Ce que je demande, saint-père, dit-il, c’est d’abord la faveur de baiser votre mule et de recevoir votre bénédiction.

Le pape tendit la mule et donna sa bénédiction.

— Tu as dis d’abord; il y a un ensuite.

— Presque rien , saint-père ; il ne s’agit plus que d’escompter les bienfaits assurés par cette bénédiction : accordez-moi, pour moi et mes descendants, le privilège exclusif d’apporter à Rome et de fournir les palmes pour les fêtes de Pâques.

Ce privilège fut accordé par titres authentiques, et, encore aujourd’hui, ce sont les héritiers et descendants de ce Bresca qui en jouissent. Ils achètent les palmes à Bordighera et les transportent dans la

ville éternelle, où ils les vendent un scudo romain la pièce (à peu près cinq francs), prix fixé par le bref de Sixte-Quint. — Ces palmes qui, sur place, valent quelque chose comme douze ou quinze francs la douzaine, produisent encore un assez beau bénéfice, quoique les descendants de Bresca ne les tiennent pas de l’arbre, ni même de la première main.

Yoici maintenant pourquoi la plupart des dattiers de Bordighera sont attachés et liés en botte :

Ces palmes que l'on travaille, que l’on natte en cent façons, doivent être blanches pour les cérémonies de l’Église romaine. Liées de la sorte, les branches renfermées dans l’intérieur des faisceaux blanchissent par la privation de ta lumière, comme on fait blanchir la salade ; c’est ainsi que les anciens jardiniers donnaient aux artichauts une teinte d’un jaune pâle et d’un rose lilas, — en les enveloppant d’étofTes épaisses qui changent par l’étiolement le vert en jaune, et le violet en rose.

Quelques palmiers sont liés moins étroitement, de façon que la lumière circule moins librement autour des feuilles, mais cependant peut encore s’y glisser.

Ces branches deviennent, non pas blanches, mais d’un vert plus pâle, plus gai et plus brillant que celui des branches libres. On les destine aux églises israélites, qui s’en servent également dans certaines cérémonies et à certaines fêtes, et les exigent de cette couleur.

Heureusement qu’il faut ensuite laisser reposer les dattiers qui ont fourni leurs branches; c’est ce qui fait qu’une partie des arbres peut livrer à la brise ses palmes libres, et les dessiner dans toute leur majestueuse élégance sur le fond bleu de la mer et du ciel.

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