‹ De Loin et de prèsChapitre 4 sur 39 · PAUVRE ROBINSON. — LES INCARNATIONS DE VENDREDI · texte numérisé non relu

PAUVRE ROBINSON. — LES INCARNATIONS DE VENDREDI

J’ai habité bien longtemps une petite bourgade au bord de l’Océan. Pendant deux ou trois ans, j’ai ôté à peu près seul. J’avais un grand jardin, deux petits canots, des filets — et la mer.

O pauvre Robinson ! ce n’est pas des Caraïbes et des anthropophages qu’il faut te défier!

J’aime assez les méchants ; ils ne m’ont jamais fait grand mal ; de ceux-là, on se défie, et on a le droit de se défier. Contre eux, on se défend ; on ne va pas

sottement à leur rencontre, les mains vides ei ouvertes pour serrer leurs mains, la poitrine nue , le cœur découvert.

O pauvre Robinson ! ce n’est pas des Caraïbes et des anthropophages qu’il faut te défier!

C’est Vendredi qu’il faut craindre.

Je me rappelle une des incarnations de ce terrible Vendredi.

Celui-là était de la pire espère; c’était de ces gens que l'on appelle « bons garçons;» de ces gens qui passent pour obligeants parce qu’ils aiment à se mêler, à se fourrer dans la vie, dans les affaires d’autrui.

Vous appelez un domestique pour faire porter une lettre :

— Ne dérangez donc personne , s’écrie Vendredi, je mettrai voire lettre en passant.

— Comment, en passant? mais vous ne savez pas où je l’envoie.

— C’est égal; moi, je passe partout, c’est mon

chemin partout ; je ne vous suis jamais bon à rien ,

je viens ici fumer, jaser, vous ennuyer ; je ne suis

pas assez sûr d’êlre agréable, je veux êlre utile; sans cela, je ne reviendrai pas. — Allons, donnez-moi votre lettre.

— Tenez.

11 part, et l’on se dit :

— Quel bon garçon 1

Seulement, trois ou quatre jours après, vous apprenez qu’il a dit à vingt personnes où et à qui il a porté une lettre pour vous; vous apprenez que, quand il rencontre la femme à laquelle il a porté la lettre, il la salue d’un air d'intelligence* si bien que son mari lui a demandé :

— D’où connaissez-vous donc ce monsieur?

Vous alterniez sa première visite— car vous n’allez

jamais chez lui — pour lui * laver la tète. »

Vous vous attendez à des dénégations , vous avez rassemblé vos preuves; mais, au premier mot* il s’écrie :

— C’est vrai, je suis un animal, un bavard ! Voulez-vous me tuer? Tenez ! (Et il décroche un yatagan de votre muraille.) Exigez-vous que je me jette à l’eau? Je suis une affreuse canaille! Voulez-vous

que je demande pardon à celte dame, à genoux, au milieu de la rue?

Vous vous plaignez à vos amis communs; tout le monde vous dil :

— Quoil Hippolyle, tu es fâché contre Hippolytc, un si bon garçon? Allons donc!

El on vous force de vous réconcilier.

Il esl vrai qu’un jour, en remuant des papiers sur voire fable, il voit une carie d'huissier.

— Tiens! liens! il vient des hui-*’ ers ici? s’écric-l-ü.

— Si vous étiez plus discret et mieux élevé, ditesvous, vous ne sauriez pas cet incident. Oui, il vient des huissiers ici.

— Eh bien, je ne vous le pardonnerai jamais.

— Quoi? que voulez-vous dire? C’csl moi qui ne devrais jamais vous pardonner votre manie de farfouiller 1

— Non. je ne vous le pardonnerai jamais. Savezvous ce que vous avez fait?

— Oui, certes : j'ai fait une dette que je ne puis payer aussi vile que le voudrait mon créancier.

— Ce n’est pas cela ! Vous aviez une occasion de me montrer un peu d’amitié, de me faire un sensible plaisir — et vous l’avez laissé perdre. Vous pouviez me dire : « Eh ! là-bas, Hippoljtcl j'ai besoin d’argent, mon bon homme! » Et Hippoly te, qui n’est pas précisément Crésus, a un ou deux billets de mille francs dans sa tirelire au service de ses amis, Hippolyte eût été enchanté; mais non, monsieur est fier, monsieur méprise Hippolyte; il faut que ce soit par hasard que Hippolyte apprenne que les huissiers ont envahi les pénates de son ami ; et quand l’apprend-il? juste le lendemain du jour où il a prête jusqu’à son dernier sou à une espèce d’inconnu, à un homme quelconque qu’il n'aime pas, qui ne lui rendra peut-être jamais son argent! De sorte qu’aujourd’hui, nous voilà bien — vous à la merci de l’huissier — moi dans l’impuissance de vous aider— et en position de perdre mon argent, que vous m’auriez sauvé en me l’empruntant. Non, non, je ne vous pardonnerai jamais ce trait-là. Je voudrais perdre mon argent, pour que vous en eussiez du remords. J’ai la sottise d’être votre ami, et vous n’êtcs pas le mien, voilà tout,

Et il sort furieux.

Et vous dites :

— Il est bien indiscret, bien ennuyeux; mais quel bon garçon I

Et vous lui écrivez pour le consoler.

Hippolyte, donc, m’envoya, un jour, de Paris une lettre pour me demander l’hospitalité; les raisons qu’il me donna étaient de celles auxquelles il n’y a aucune objection à faire : il ôtait dans un embarras d'affaires qui se débrouillerait de lui-même dans un mois ou deux.

Et Vendredi imprima la trace de son pied sur le sable du jardin de Robinson.

O Vendredi! c’est un jour funeste qui a été ton parrain ?

Je le reçus de mon mieux; il resta quatre mois; ' puis, un jour, il m’annonça que ses affaires étaient terminées, mais qu’il ne me quitterait plus.

— Vos affaires, dis-je, sont terminées?

— Oui.

— Bien terminées?

— Oui, vous dis-je.

— Tout à fait comme vous le vouliez?

— Tout à fait.

— Alors je puis vous dire, sans me gêner, qu'il vaut mieux que nous demeurions chacun chez nous. Vous connaissez Gavarni?

— Certes.

Eh bien , il y a un joli dessin de lui dont je lui ai, un jour, donné la légende. Rien que de très-vrai. « Oresle et Pylade seraient volontiers morts l’un pour l’autre; mais ils se seraient brouillés s’ils n’avaient eu qu’une cuvette et qu’un pot à l’eau. »

— Je comprends; eh bien, je vous aime davantage de voire franchise; je vais louer une maison dans le village; nous serons chacun chez nous, et, quand je viendrai ici, vous me direz comme vous faisiez à Paris : « Ilippolyte, mon bon, fichez-moi le camp, j’ai à travailler ; » ou : « Je veux être seul. » Rien ne me fait tant de plaisir que quand on me dit : « Fichez-moi le camp, » parce que, quand on ne me le dit pas, je suis sur que ma présence fait plaisir à mes amis.

- Qnel bon garçon ! pensai-je.

Et j’avais presque des remords de lui avoir répondu durement.

— A propos, dit-il, avez-vous de l’argent?

— Oui, assez pour moi, et même un peu à votre service.

— Eh bien, je n’ai pas de chance! c’est au contraire que je voulais vous en offrir; mais c’est fait pour moi — un poêle qui a de l’argent, vous le faites exprès ! Allons, adieu; je vais louer une maison, je vais chercher mes meubles à Paris, et je m’installe ici pour le reste de mes jours.

Ycndicdi tint sa promesse; — deux mois après, il était citoyen de la bourgade; il s’occupa soigneusement de son installation. Je trouvai, un jour, le charpentier du village très-occupé autour d’un de mes . canots.

— Que faites-vous là, maître Valinel?

— Quelque chose de très-dillicile, monsieur Alphonse; prendre le gabarrit d’un bateau pour en faire un semblable, et toutà fait semblable; car M. Hippolyte m’a dit qu’il ne le prendrait pas s’il y trouvait la moindre différence, sauf une seule: il faut que

son canot ait un pieJ de long de plus que le vûlre.

— Ah! c’est M. Hippolyte...?

— Oui, et il veut qu’il soit peint de blanc comme les vôtres — avec les tolets, les porle-tolets et les plaques de cuivre.

— II ne vous a pas dit de lui donner le môme nom?

— Ça, ça ne se peut pas, la marine ne veut pas; mais ça n’en est pas bien loin : le vôtre, celui-ci, s’appelle le Goéland; le sien s’appellera la Mouette.

Je fis une grimace involontaire; j’étais, au fond, três-vexé; ce qu’on peut faire de pis à un homme, c’est de lui causer un de ces petils chagrins honteux qui touchent à de petites vanités secrètes dont les blessures sont réelles, mais un peu ridicules à avouer.

Ce n’était pas tout : j’avais depuis longlemps adopté comme plus commode à la mer le costume des pilotes de Quillebcufel du Havre; ce costume avait, de plus, l'avantage de me confondre avec les autres pécheurs, et de me faire échapper à une curiosité presque toujours importune et toujours embarrassante.

Eh bien, un matin, au détour d’un chemin, je me rencontrai vis-à-vis de moi-même, c’est-à-dire que je

trouvai, en face de moi, un homme lout pareil à moi : Vendredi s’était fait, comme moi, couper les cheveux ras; la chaussure, la vareuse, le chapeau, tout était semblable; à dix pas, l’on devait nous prendre l’un pour l’autre; — je le pris un instant pour moi.

L’année précédente, j’avais été parrain d’un bateau de course.

Tous les ans, à la fêle des régates, mes braves pilotes étaient invariablement battus par les Anglais, qui venaient de chez eux ramasser les prix et s’en retournaient.

Celte infériorité tenait à plusieurs causes.

La première, c’est que ces hommes formaient un équipage toujours le même, accoutumé à ramer ensemble, n’ayant pas d’autre profession que de'couiir aux régates, et, conséquemment, plus exercé, plus entraîné que les nôtres.

La seconde, c’est qu’ils amenaient des bateaux faits pour la course, qui ne peuvent servir à autre chose et sacrifient tout aux conditions de la légèreté et de la vitesse'.

Nos pilotes avaient formé, entre eux, un équipage

exercé, et résolurent d'avoir un bateau à leur gré; ce ba'cau fut construit tout en bois de cèdre, et gréé avec un soin paternel.

Quand il fut terminé, on me fil l’honneur de me choisir pour le parrain.

Ce fut l’occasion d’une modcslc petite fêle, d’nn dîner trcs-simple où l’on but du cidre, un verre de vin et un verre de punch.

Les régales arrivèrent, et, pour la première fois, les Anglais furent vaincus. A la joie que causa cctic victoire, aux bourras qui la saluèrent, on peu! juger du mérite des adversaires. J’élais, moi-même, commissaire des régates, et je puis avouer que j’étais lié s- (’mu pendant la course où ÏAlphonsc-Kmr, monté par Mazcrat cl scc braves compagnons, arriva le premier au but.

llippoiyte annonça qu’il voulait être parrain d’un bateau ; mais tous les bateaux de la plage étaient, depuis longtemps, baptisés; il n’y avait qu’un moyen : c’était d’en faire naître un nouveau, llippoiyte avisa un demi-marin appelé Pierre, qui, faute de bateau, disait-il, faisait la pèche en second sur le canot d’un

autre, et s’employait plus volontiers au transport des pierres, Iransport qui sc faisait en suivant les rôles, et encore ne l’employait-on guère : la vérité est que Pierre s’enivrait oulre mesure, et que les autres pécheurs élaient peu envieux d’aller à la mer avec lui.

Hippolyte lui dit :

— Pourquoi n’avez-vous pas de baleau, Pierre?

— Parce que je suis pauvre, monsieur Hippolyte.

S’il eût fait une seconde question, et lui eût demandé pourquoi il était pauvre, il eût fallu que Pierre mentit ou dît: « Je suis pauvre parce que je suis un ivrogne et un mauvais marin.»

C’était l’été, la saison où les étrangers viennent prendre les bains de mer. Hippolyte annonça qu’il ouvrait une souscription pour donner un bateau à un pauvre marin dont ce serait la fortune.

— Es'.-il bon garçon donc, cet Hippolyte \ disaient les gens en lui donnant leur offrande.

On ne tarda pas à ramasser la somme nécessaire et au delà. Hippolyte annonça que le surplus serait consacré aux fêles du baptême.

Hippolyte se chargea de toutes les corvées; il pro

nait une voilure, aux frais de la souscription, bien entendu, allait presser le charpentier, le menuisier, le forgeron, le peintre; apportait, lui-même, la couleur, et, si parfois, les chevaux attelés, il faisait en même temps quelques courses pour lui-même et quelques visites, comme il demandait et faisait les commissions des autres, on n’y faisait pas attention et on disait ;

— Quel bon enfant !

Le bateau terminé, Hippolvte dit à ceux des souscripteurs qui étaient encore aux bains, car la plupart étaient déjà partis:

— Ah çà I il faut tout prévoir; Pierre est un peu ivrogne : il est capable, quelque jour, de boire son bateau. 11 ne faut pas qu’il puisse retomber dans le malheur d’où nous l’avons tiré. Je vais faire inscrire le bateau sous mon nom ; c’est le seul moyen de le lui conserver.

Le canot fini, on fi!, pour le baptême, une fête trèsbruyante. Hippolvte fut parrain; on but du vin de Champagne; on cria : «Vive M. Ilippolylcl*

Et on mit le canot à la mer. Pierre, qui n’était ni très-brave ni très-habile, avait cherché, dans le vin.

le courage et la science nautique ; il partit avec un second.

Le lendemain, un bateau à vapeur trouva et ramassa le second à demi mort de froid et de terreur, cramponné au bateau renversé.

Quant à Pierre, ce n'est que quatre ou cinq jours plus tard que la mer rejeta son cadavre sur la plage.

Hippoiyte en fut très-affligé, et tout le monde le consolait en disant :

— Vous savez le malheur qui est arrivé à ce bon garçon d’Hippolyte?

41 ne ce passa pas six mois sans qu’on dît :

— Voyez la manie qu’a M. Alphonse de s’habiller comme Hippoiyte, on les prendrait l’un pour l’autre.

D’autres disaient :

— Voyez -vous la soltise de ces Parisiens de vouloir s’immiscer aux affaires des pécheurs; voyez ces deuxlà, ils peuvent bien dire qu’ils ont causé la mort de ce pauvre Pierre.

L’été, tout allait assez bien; quelques écrivains, quelques artistes, d’autres gens distingués venaient me voir; Hippoiyte s’en allait parmi eux célébrant

mes vertus, et faisant montre de sa tendre amitié pour moi; et tout le monde l’accueillait, et me disait :

— Quel bon enfant! en voilà un qui vous aime!

Mais la belle saison finissait; les feuilles des pommiers ja-unissaient et tombaient ; les bateaux partaient pour la pèche du hareng; le ciel redevenait gris et pluvieux ; des nwuetles jetaient leurs cris aigus en se baignant dans l’écume des vagues. Il n’y avait plus dans le pays que les naturels, plus Hippolyte et moi.

Un écrivain, un peintre, un artiste enfin, peut vivre à la campagne, mais il faut qu’il s’arrange pour ne pas vivre en province.

Non qu’il n’y ait en province, et en grand nombre, des gens estimables, intelligents et dont la société peut faire honneur à tout le monde; mais chaque province, chaque ville donne, à ses habitants comme à ses vins, une sorte de goût de terroir qui n’est pas snn= agrément, mais qu’il ne convient pas de prendre à des gens qui doivent parler et plaire à Ions les pays à la fois.

En outre, on peut dire des artistes ce qu’on a dit

DE LOIN ET DE PllÉS. 39

des femmes : «Quand on a été un peu femme à Paris, il est bien difficile de l’être ailleurs. »

Moi, je vivais seul ; je travaillais à mon jardin et à mes livres — et aussi un peu à la pêche. Je faisais une course à Paris, etc.; mais Hippoly te voyait le monde de l’endroit. Là, il n’était pas aussi bien porté d’être mon ami ; on attribuait à des causes absurdes, mais généralement acceptées, mon éloignement pour la société locale; que vouliez-vous pourtant que je fisse? Je n’ai jamais touché de cartes de ma vie, et je hais les grands dîners, les deux seuls délassements de la vie de province, quand on n’est pas ou quand on n’est plus négociant; je me rendais justice, je me serais ennuyé et j’aurais ennuyé les autres. Ce que le monde vous pardonne le moins, peut-être, c’est de vous passer de lui. On ne me le pardonnait pas ; je suis resté une douzaine d’années dans ce pavs-là ; je courais souvent des bordées jusqu’à Paris ; quelquefois, grâce au chemin de fer, je parlais le malin, j’arrivais à quatre heures, je dînais chez des amis qui, à onze heures, me reconduisaient au chemin de fer. Là. je me couchais dans un wagon comme je me

serais couché dans mon lit, et je me réveillais le lendemain chez moi à l’aube du jour. J’avais fait cent vingt lieues. Mais, d’autres fois, je restais à Paris une semaine, quelquefois deux, rarement trois.

Eh bien, à chaque voyage, on faisait courir sur mon absence deux bruits différents.

— U parait, disaient les uns, qu’il s’est vendu au ministère, et qu’il a une fameuse place.

Les places, c’est le rêve du provincial.

— On dit, raconlaicnl les autres, qu’il est en prison pour dettes.

Je supposais — vous supposez peut-être — que ces deux bruits contradictoires étaient peu compatibles ensemble, et devaient se nuire réciproquement.

Eh bien, vous Vous trompez, et je me trompais : jamais une de ces deux versions n'a fait le moindre tort à l’autre ; elles ont toujours marché parallèlement, sans qu’une seule fois quelqu’un se soit avisé de faire ce raisonnement : « S’il s’est vendu au ministère, il n’est donc pas en prison pour dettes; s’il est en prison pour dettes, il ne s’est donc pas vendu au ministère; un de ces deux bruits est faux, mais aucun n’est plus

fondé que l’autre. — Il parait , on dit que... Quel est le vrai? ne seraient-ils pas faux tous les deux? »

Je n’étais pas en prison; le ministère n’avait pas songé à m’acheter : i° parce que je n’étais pas à vendre; 2° parce que je n’en valais guère la peine; ne valant quelque chose alors comme aujourd’hui que par ma liberté et mon indépendance, m’acheter eût été absurde; autant acheter un verre de Venise en jetant dedans des pièces de cinq francs qui commenceraient par le briser.

Je revenais donc au bout de huit ou quinze jours; on disait :

— Il est revenu.

Personne ne songeait à dire :

— Il n’était donc pas en prison? il n’avait donc pas cette fameuse place?

Et cela n’empêchait pas les deux mêmes bruits de se remettre en circulation à mon premier voyage.

Hippolyte commençait par ne pas oser prendre ma défense; il aurait compromis sa réputation de bon enfant, en n’étant pas de l'avis de tout le monde; tout doucement il finissait, de- bonne foi, par prendre

de fâcheuses impressions; il contait sur moi quelques anecdotes ridicules, puis malveillantes, qui avaient le plus grand succès.

— Il faut que ce soit bien vrai, disait-on, pour que son ami lui-même ne puisse pas le nier, et surtout un si bon enfant!

Vers la fin de l’hiver, il me saluait froidement et du plus loin qu’il pouvait.

Mais les pommiers fleurissaient et secouaient au vent salé de la mer leur neige blanche et rose; les oiseaux chantaient dans les haies d’aubépine; les étrangers ne tardaient pas à revenir; les naturels disparaissaient dans leurs trous; les voyageurs prenaient toute la place au soleil; ceux-ci étaient plus bienveillants pour moi.

Alors, c’était autour de moi que l’on causait, que l’on faisait de la musique, que l’on vivait.

L’amitié d’Hippolyte se réveillait comme une marmotte qui a passé l’hiver engourdie, avec cette différence que cette amitié avait été plutôt enragée qu’endormie. Il recommençait à dire : « Ce bon Alphonse! » et se remettait à m’aimer de bonne foi, pour tout l’été.

ron oie il m’avait délesté de bonne foi pendant tout l’hiver.

DBS HISTOIRE BS VOLEURS.

...J’étais dans les Pyrénées, me dit Ferrcl, j’avais parcouru tous les chemins connus, tous les poncifs , lous les sites, sorte de lieux communs au physique, qui sont abordables à tous. Je commençai a vouloir visiter les endroits que paraissent s’être réservés presque exclusivement les chamois et les ours, certain de n’y rencontrer sur la mousse la trace d’aucun pied humain, de n’y avoir été précédé ni par les touristes ni par les amateurs. Muni des armes convenables et des renseignements nécessaires, je me mis en route un malin. Dés le début, le chemin était peu encourageant.

Je traversai d’abord, avec des peines inouïes, quelques torrents écumeux et mugissants., tantôt sur des roches humides et polies comme la glace, tantôt sur

de grands pins que les courants formés par la fonte des neiges déracinent, entraînent et laissent en travers, dépouillés de branches et d’écorce. Certes, sur de pareils ponts, on ne regrette pas le sou du péage du pont des Arts, infiniment plus commode sous tous les rapports, et qui n’a d’autre désagrément que de mener tout droit à l’Institut.

Je trouvai ensuite un chemin étroit et couvert de mousse verte et glissante entre deux précipices dont le fond, hérissé de roches noires et aigues, n’est visible que par l’espèce de lumière effrayante que répand l’écume blanche des torrents. Quelquefois le bassin s’élargit sur une pente moins rapide, et l’eau qui fuit retlète le bleu du ciel et la verdure qui pend des roches; d’autres fois, les cimes des roches noires se rapprochent, la pente plus ardue rend au torrent toute son impétuosité; l’œil interroge en vain les sombres profondeurs de l’abîme où mugit invisible le torrent furieux.

Plus loin, des rochers s’élèvent à droite à la place d’un des précipices; il n’y en a plus qu’un, mais ces grandes roches d'un gris jaunâtre semblent vous y

pousser. A chaque instant, le sentier devient plus étroit; les morceaux de rocher, récemment tombés, obstruent le chemin. Des crevasses sortent, en rampant, de souples branches d’arbrisseaux qui vont fleurir plus prés du ciel et du soleil, impatientes de quitter ces asiles humides d’affreux reptiles, où parfois le vent les fait retomber et pendre le long des roches.

Après avoir longtemps monté, je me trouvai audessus de la région des nuages, je les vis alors roulés par le vent à travers la vallée; cependant, malgré l’élévation où j’étais parvenu, malgré la vitalité et 1 âpreté de l’air, il me parut alors que le sommet de la montagne s'abaissait et servait do base à d’autres montagnes, dont les mamelons offraient l’aspect le plus riche comme le plus varié de formes et de teintes.

Il n’y a que deux sortes d’hommes qui parviennent jusque-là : le contrebandier et le douanier. C’est sur ce sommet que se livrent leurs fréquents combats, où la force, le courage et l’adresse déploient leurs miracles sans témoin : le contrebandier, semblable au chamois; le douanier, au chien qui ne chasse pas

pour lui-même, et n'en a cependant pour cela ni moins d’ardeur, ni moins d’opiniâtreté. C’est sur un seul passage qu’ils sc rencontrent, passage qui permet de redescendre le versant de la montagne et d’entrer en Espagne. Mais le contrebandier aime quelquefois mieux tromper son ennemi que le vaincre, et puis le douanier est souvent plus nombreux que lui ; alors il prend par les chemins détournés que les chamois et les ours ne tentent que lorsqu’ils y sont forcés par un chasseur implacable. Ce n’est point, certes, par crainte que le contrebandier élude la rencontre de ses adversaires; car la route qu’il doit prendre est mille fois plus dangereuse que le fusil des douaniers.

On suit des sentiers presque invisibles dans une forêt où les arbres meurent de vieillesse, tandis que la jeune génération qui leur succède peut à peine percer de son faible branchage les cadavres des chênes et des sapins morts. Au milieu des rochers énormes qui viennent encore entraver la marche, tout passage semble fermé; cependant un énorme bloc ne louche la terre que par un point, soutenu qu’il est par les grands bras noirs d.’un chêne immense qui

s’étend sur cc bloc et jusque par terre comme une montagne de verdure; ce chêne se cramponne au sol pierreux par des racines longues, à moitié hors de la terre, noueuses, couvertes de mousse, et semblables à de grands serpents endormis.

En écartant péniblement quelques-unes des branches de ce chêne, l’œil glisse sur la roche inclinée, à travers une étroite percée. Le regard se perd dans *un vide immense, qui semble commencer de l'autre côté du chêne, pour n’avoir ni fin ni bornes. Il faut ramper à travers le branchage, puis se laisser glisser sur la roche polie, puis sauter sur un lit de bruyères.

Au bout de quelques instants, l'œil, accoutumé, commence à discerner les objets dans celle obscurité silencieuse, et l’on découvre les bords escarpés d’un torrent, que l’on entendait d’abord mugir sans le voir.

C’est là qu’il faut se diriger, tantôt se suspendant aux branches des arbres, tantôt se laissant glisser sur une roche luisante, jusqu’à un arbrisseau auquel on se cramponne pour arrêter ou modérer sa course involontaire.

Arrivé au torrent qu’il me fallait traverser, je ne trouvai ni pin renversé ni rocher pour le passer; l’eau en est aussi froide que la glace, et cependant, en m’v plongeant, je m’en aperçus à peine, tant j'étais pénétré du froid que j’avais éprouvé dans ma roule, dans cette atmosphère où jamais n’est descendu un seul rayon de soleil.

Mon voyage était alors fini, je n’avais plus que de légères difficultés à surmonter,, lorsque je vis sortir,* de derrière une roche noire, de la fumée à la lueur d’un feu. Je savais que les contrebandiers ne se fout pas le plus mince scrupule de dépouiller les voyageurs, d’autant mieux que personne n’irait chercher le cadavre de la victime dans les précipices profonds où on le jetterait. J’armai donc sans bruit un de mes pistolets; j’assurai mon bâton ferré dans ma main droite, et je marchai vers le feu. Alors une tête s’éleva, et j’aperçus le canon d’une carabine tourné vers moi. Ce n’était pas le moment de crier à la garde, ni de me reposer sur une patrouille plus ou moins grise du soin de ma défense. J’assenai un coup de bâton sur la carabine, que les mains qui la tenaient laissè-

renl échapper, puis je mis mon pistolet sur la poitrine du contrebandier. Mon mouvement avait été tellement rapide, et, d’ailleurs, l’homme se croyait si peu vu, qu’il n’avait pas eu le temps de parer mon attaque.

— Ohé ! camarade, lui dis-je, tu exerces mal l’hospitalité ; mets-loi à plat ventre, ou tu es mort.

Il obéit, et je jetai sa carabine dans un précipice. Puis je lui dis :

— Relève-toi et consolc-toi d’avoir manqué ton coup . tu ne t’adressais qu'à une mauvaise capture; je suis peintre, et, comme toi, vivant au jour le jour, ayant comme toi à lutter, mais contre l’ignorance et le mauvais goût, douaniers immortels qui ne laissent rien passer sans y apposer leur cachet. J’ai faim et soif, partage avec moi les provisions qui gonflent ce bissac.

Cependant ses narines se gonflaient de fureur.

— Écoute, dis-je, je n’ai aucun mauvais dessein contre toi; seulement, si tu fais un pas vers moi ou le moindre geste inquiet «nt, je te casse la tète. Si lu

r.0 DE LOIN ET DE PRÈS.

veux être tranquille, nous resterons et nous nous

quitterons bons amis.

J’ouvris son bissae, et je mangeai son lard, et je bus le rhum que contenait son outre. Mon voyage, plus long et plus difficile que je ne l’avais supposé, me rendit ce repas on ne peut plus agréable.

— Maintenant, mon brave, ajoutai-je, nous allons nous séparer, et je te souhaite meilleure chance. Seulement, j’ai encore un petit service à te demander. Tu as une belle et énergique tête, un regard expressif et pénétrant, et la fureur lidicule que tu conserves contre moi ajoute encore à la vigueur de ta physionomie. Tu dois une réparation aux arts, dont tu as failli tuer en moi un des plus zélés serviteurs; tu vas donc bien vouloir poser pour que j’esquisse ton portrait.

Il se leva en colère.

— Tout cela est inutile. Si lu m'avais atteint avec ta carabine, lu m’aurais dépouillé et jeté dans le lit du torrent ; j’aurais bien été forcé de me soumettre à ce droit du plus fort. Ce droit, je m’en suis emparé, et j’en use, il me semble, généreusement. Je le croi-

trop homme d’esprit pour supposer que tu refuses d’obéir à un homme qui peut te brûler la cervelle. Assieds-toi; très-bien. Les yeux un peu plus tournés vers moi, bien; la tête plus haute, la main tombant naturellement. Ote ton chapeau; j’aime les boucles de cette belle chevelure noire. Allonge un peu la jambe-et laisse-la se croiser sur l’autre.

Mon homme murmurait, jurait; mais cela ne me gênait en rien; il posa ainsi pendant vingt minutes. Voici son portrait. Quand ce fut fini, je serrai mes couleurs et je lui dis :

— Une autre fois, pense qu’il n’y a qu’un artiste qui s’expose à se tuer pour voir quelques vieux hêtres et quelques roches moussues. Un homme riche n’v penserait même pas sans frémir ; on expose volontiers sa vie, mais on n’expose pas son argent. Au plaisir de ne pas te rencontrer. Adieu!

Et trahir, sans scrupule, un tendre sentiment Dont l'objet, à son gré, rimait peu richement.

A parler nettement, avant tout, je m’attache;

Quand je devrais rimer Mardochc avec Eustachr,

Je n’écrirai jamais que ce qu’en mon esprit D’avance j’ai jugé vouloir qui soit écrit.

Depuis moins de huit jours, voilà qu’on me décoche,

Dans deux papiers divers, deux fois môme reproche :

De frapper trop souvent sur le même ennemi.

Puisque vous répétez tant que je me répète.

Sans doute, il en est bien quelque chose, gazette.

Causons-en un moment, s’il vous plaît, aujourd’hui.

Entre ces vignerons qui négligent leurs vignes,

Parce que, tout le jour, sans fatigue et sans fruit,

Ils font l'inspection de la vigne d’autrui,

Je vais en choisir deux, les plus forts, les plus dignes,

Et leur dire trois mots. L’un, grand homme inédit,

Ne se répète pas, — n’ayant jamais rien dit...

Ah ! pardon, j’oubliais quatorze courtes lignes,

Qui l’ont classé parmi les poètes insignes,

En mil huit cent trente-un. C’est creux, ça ne dit rien;

Mais qu’importe, pourvu que cela rime bien?

Rime riche, et rimant au moins par quatre lettres !

B se plaça lui-môme au nombre des grands maîtres ;

Il fit bien mieux : il prit le parti très-prudent D’ôtre, à la fois, son dieu, son prêtre et son croyant.

On vit donc éclater cette œuvre belle et rare,

En mil huit cent trente-un ; aussi, depuis cela,

L’histoire, selon lui, commence et finit là.

Tout, avant son sonnet, n’est qu’une nuit barbare;

Et, depuis le sonnet, lasse d’un tel effort,

La nature épuisée, et forcément avare,

Ne produira plus rien, pendant longtemps encor.

Son sonnet, c'est une ère, une époque, une hégyre; Tout ce que l’on peut faire, et ce qu’on peut écrire Se date ainsi : c’était cent ans, dis ans, un an,

Soit avant, soit après ce sonnet étonnant,

Qu’on vit paraître un soir, comme en la plaine bleue On a vu, de nos jours, une comète à queue,

Date clière aux gourmets, date qu’on voit encor Aux voûtes des caveaux inscrite en lettres d’or.

J'ai ouï dire par l’un de ses amis intimes,

Que l’on a vu l’auteur de ces quatorze rimes Demander, un peu gris, le soir, au cabaret,

Du vin récolté l’an qu’apparut le sonnet.

Celui-ci, gosier sec, qui ne boit l’hippocrène Qu’en soucoupe d’un autre, écrivain tirc-iaine,

Qui s’en va détroussant les poètes la nuit,

En habit d'arlequin fait de haillons étranges,

De lambeaux variés pris au manteau d’autrui,

Sans songer prudemment qu’à son risible habit Je pourrais réclamer bon nombre de losanges,

Mc reproche, à son tour, d’avoir parfois repris Dans des livres à moi des morceaux déjà mis,

Et, comme un vrai voleur, ailleurs de les remettre... Il rite semble un laquais, qui trouve que son maître. Avant do les quitter, use trop ses habits.

Ce n’est pas à ceux-là que je dois rendre compte; Car, moi, je ne suis pas, à vrai dire, un auteur;

Lorsque sur le papier je jase nu je raconte,

De parler au public, non, je n’ai pas l’honneur.

J’ai mon public à moi, mon petit auditoire;

Encore est-il épars en cent endroits divers.

Quand je trouve une idée au fond de l’écritoire.

Je le prends un à un, pour lui dire mes vers.

Qu’ils soient beaux ou mauvais, qu’ils soient tristes ou drôles, Je parle à des amis, je parle sans façon,

Jamais ils n’ont sifflé ni haussé les épaules L’un m’attend sur la rive où d’un léger frisson,

Sous un vent parfumé, tremble l’ombre des saules;

L’autre, au coin de son feu, quand la rude saison Fait sonner les vitraux de la vieille maison ;

Un autre lit mon livre en son humble mansarde Où loge l’espérance, où le soleil regarde A travers le réseau des liserons en fleur.

Non, non, je ne suis pas un véritable auteur!

Comme un paon vêtu d’or, de saphir, de topaze,

Un véritable auteur, aussitôt qu’il écrit.

Arrondit au soleil et fait briller sa phrase,

Il attaque, il défend, il bat, il chante, il rit.

Pour faire dire aux gens : « Mon Dieu, qu’il a d’esprit ! »

Il ne s’exposera qu'à d’apparentes noises,

Et, s’il livre un combat, sachez-Ie sûrement.

C’est un combat brillant où les armes courtoises Ne doivent pas frapper fort, mais élégamment.

.Moi, je suis un soldat, et, quand je fais la guerre,

C’est que je veux avoir mon ennemi par terre.

Correctement placés sur leurs souples jarrets On voit les amateurs, dans les salles d’esnime,

De tierce, de seconde, et de quarte et de prima Amuser les regards par le jeu des fleurets;

Mais, quand, sur le terrain, une lame pointue,

Si vous ne la pares, parfaitement vous tue.

Ce n’est plus un spectacle, et les plus beaux tireurs.

De coups peu variés vous feront spectateurs.

Quand la justice tient un brigand émérite Échappé de Toulon, alors qu’elle l’invite A retourner orner le bagne un lustre ou deux,

Il pourrait reprocher au juge une redite :

« Ah! vous vous répétez, monsieur, c’est ennuyeux; J'aime mieux m’en aller, c’est par trop monotone. »

Quand un cheval rétif, refusant le travail,

Reçoit des coups de fouet au milieu du poitrail,

Jusqu’à ce qu’au devoir enfin il s’arraisonne (C’est la règle), il pourrait hennir à l’écuyer :

« Encor, encor, encor! tu devrais varier;

Toujours au même endroit de ton fouet tu me cingles. »

Ma justice a son glaive, ainsi que son fléau ;

J’ai divisé le glaive en des milliers d’épingles;

Mais des récalcitrants j’ai bien soin que la peau,

Quand je rends les arrêts do ma justice brève,

Ait son compte et reçoive en détail tout le glaive.

Quand le Christ, exerçant de prudentes rigueurs,

Et donnant, par malheur, un inutile exemple,

Fit un fouet du cordeau dont on peud les voleurs,

Il mena les marchands, sans craindre leurs clameurs,

En les fouettant toujours jusqu’aux portes du temple.

On peut bien partager, sans se croire un nigaud,

Avec Caton l’ancien, un même vertigo :

Eh bien, pendant dix ans, sa voix mâle et sévère,

Soit qu’il fût question ou de paix ou de guerre,

D’aqueducs ou d’égouts, ou de tout autie affaire.

Finissait en disant : Delendu Carthago I

On ne put obtenir de lui d’autre harangue.

Enfin, lorsqu’il mourut le gosier un peu sec.

Pour varier sa phrase, en la changeant de langue,

A quatre-vingt-cinq ans il apprenait le grec.

On le laissa crier et mourir ; mais Carthage Ne lui survécut pas bien longtemps sur sa plage :

Trois ans après sa mort, Scipion Émilicn Brûla Carthage, et fut le second Africain.

Qu’on assiège une ville, alors qu’en la muraille Le canon bien pointé fait enfin une entaille,

On ne s’avise pas de tirer autre part ;

On élargit la brèche où passe le soudart.

Demandez au boxeur : croyez-vous qu’il s'amuse A frapper tour A tour, pour varier son coup,

Son adversaire au front, au flanc, aux yeux, partout ? Non, ce n’est pas ainsi, croyo-moi, qu’il en use : Quand un ooup, bien porté, fuit sa marque en bon lieu. Son poing ne cherche plus et ne vise qu’au bleu.-

Mais que le cheval marche et le brigand s'amende, Que Carthage, sous l’herbe, ait scs murs abattus,

Qu’à terre le boxeur baisse ses poings vaincus,

Que le ciel du bon Dieu moins à faux poids se vende. Qu’on soit moins catholique et chrétien un peu plus, Si je frappe un seul coup, que Satan me le rende.

Le mal vient seul. On n’a que le bien qu’on arrache. Oui, j’ai parlé dix ans sans trêve et sans relâche De ces spéculateurs, banquiers de grand chemin, Auxquels l’État a mis l’espace dans la main;

Ces énormes cochers qui, la chose est notoire, D’avance ont partagé des millions pour boire, Infligeaient la torture au routier indigent,

Coupable, au premier chef, d’avoir trop peu d’argent. J’ai poursuivi dix an<, de mes piqûres âcres,

L’État impré oyanf, le banquier inhumain,

L’autorité distiaito, et ce peuple gamin Si sévère à scs rois, si docile à ses fiacres.

On me disait alors, tout comme maintenant :

« Cet homme, bien souvent, nous dit la même chose ! Ennuyeux rabâcheur! écrivain ruminant! »

Mais je continuais, et j’ai gagné ma cause,

Et cela bien souvent; j’ai fait à maint abus,

Par cet entêtement qui jamais ne repose,

Lâcher prise : ceux là, je n’en parlerai plus.

Mais il en est encore, et fort je m’en soucie,

Qui, sans être ébranlés, ont soutenu mon choc.

De marbre de Paros quand ou veut fendre un bloc,

En vain on frapperait sa surface durcie De l’acier irisé d’un sabre de Damas,

L’acier s’ébréclicrait, et n’entamerait pas Le marbre blanc et dur qui se fend en éclats Sous l’effort obstiné de l’incessante scie.

Du vers imitatif, que dites-vous lecteur ?

Dans la foule, un larron, dans une pauvre poche.

Vole quelques gros sous, et je crie : « Au voleur! »

Mon homme, un peu plus loin, enlève une sacoche, Dussé-je mal rimer, je récrié : « Au voleur ! »

Lui, crie : « Au rabâcheur! » Tous me cherchent querelle « C’est répéter toujours la même kyrielle;

C’est n’avoir à son luth qu’une seule ficelle;

C’est ennuyer les gens qu’on devrait amuser. »

Pour ne pas rabâcher, il faut que je le nomme Voleur au premier vol, au vingtième, honnête homme, Comme fait tout le monde. Autrement en user,

C’est être malveillant, se singulariser.

Il faut considérer la grosseur de la somme :

ün vole dix écus, on gagne un million;

Quand on est pendu, c’est pour prendre du billon.

La honte est grande alors que la somme est petite;

Être infâme gratis, c’est honte, — et cher, mérite.

Voleur n’est pas un nom dont on doive affubler Un homme que l’on peut, à son tour, sons-volcr...

Sans trêve et sans repos, dans leurs devoirs sublimes,

Le gendarme et la loi veillent sur les centimes,

Mais les louis, il faut par soi-même y veiller.

CO

De même, quand on tue un homme, on est infâme; L’orateur du parquet, à tue-tête réclame Votre mort et l’obtient, et la foule applaudit.

Mais tuez les manants, et brûlez les chaumières,

Si votre nom, au loin, comme un glas retentit,

Et si vous décimez des nations entières,

Sur votre piédestal, tout formé de ses os,

Le peuple applaudira. Pour quelques tabatières.

Les rimeurs vous mettront au nombre des héros.

Un pauvre chamelier, demi-mort de misère,

Dans une ville, un jour, prit un pain, le mordit...

Le marchand l’arracha de ses dents. Le cadi Lui fit un long discours fort moral, et lui dit :

« C’est cent coups de bâton, sous les pieds, mon cher frère. Qu’il vous en coûtera, pour apprendre à mieux faire. »

Le chamelier, boiteux, écloppé, s’en alla,

Disant : « C’est un peu cher... une bouchée! Allah!

Je m’y serai mal pris ; la leçon est utile. »

Il courut la campagne, et puis il rassembla Cent autres chamiliers, d’un appétit hostile;

Torche et bâton en main, ils surprirent la ville,

Tuèrent cent manants, brûlèrent vingt maisons.

Puis, rassemblant le peuple en la place publique,

Ils donnèrent du fait d’excellentes raisons,

Ou, du moins, des raisons qu’on jugea sans réplique.

DE LOIN ET DE PRÈS. Ci

« De ce qui s’est passé, ne gardez nul chagrin;

Notre chef, consultant votre intérêt unique,

Accepte le fardeau du pouvoir souverain. »

Lors, on cria : « Vivat! »

Le front dans la poussière, Le cadi, tout tremblant : « Éclatante lumière !

O vertu sans égale ! étoile ! astre divin !

L’humble justice attend tes ordres en silène''.

Mais permets qu’elle jette enfin cette balance, Ridicule attribut dont on charge sa main,

Qui gêne à manier le glaive en conscience.

— Eh ! dit le chamelier, c’est une connaissance !

Cadi, qu’avez-vous fait du restant de mon pain 1 Je crois qu’on y peut mettre un peu de confiture. Sauf votre avis. Merci, la leçon était dure,

Mais je suis corrigé; je ne suis pas si fou, Connaissant les secrets d’une morale pure,

Que de voler jamais un petit pain d’un sou. »

Vous prenez un foulard, gare les commissaires !

Mais, si vous ne volez jamais que des lingots,

De ce qu’on pensera ne vous tourmentez guères;

Vous serez demi-dieu, vous aurez vos cagots.

Voilà ce qu’on me dit, et ce que je repousse.

D’un monde un peu meilleur la croyance m’est douce. A ceci j’ai borné n on humble ambition :

C’est que, grftco aux clameurs qu’obstinément je pousse, [.es traîtres, les méchants et les sots ne pourront Invoquer le bienfait de la prescription.

Sans trop croire aux cadis, je crois à la justice;

Sans trop croire aux imans, je crois au Dieu propico Qui s’est logé très-haut, et qui ne nous permet Que des opinions, gardant pour lui le vrai ;

Qui laisse l’homme faire une apparente rouie,

Marcher, piétiner avec un vain fracas,

Mais dans un cercle exact, et ne nous permet pas De détruire un brin d’herbe, et de perdre une goutte De l’immense Océan, de ce grand ciel d’en bas.

Il met les choses haut qu’il ne veut pas brisées;

Chaque siècle, peut-être, il abaisse un 1 egard Pour réparer un peu, si nos billevesées Avaient, par cas fortuit, amené quelque écart;

Et fait, grand horloger, l’avance ou le retard.

Dans les projets de l’homme et set folles visées,

La Providence a dû se garder une part :

C’est ce que le vulgaire appelle le hasard.

Je crois ii la sag 'sse, en riant des sophistes;

Je crois à la morale, et crains les moralistes ;

Je hais les raisonneurs, et crois à la raison;

Et, quand jo vois la flamme envahir la maison,

Sans varier mes mots, en dépit des puri tes,

Je crie : « Au feu! au feu! au feu! accourez sus! » Sans me préoccuper de mes trois hiatus.

Je tiens qu’il n’est besoin de meilleures harangues. Tant que la flamme au ciel darde ses rouges langues, Qu’il faut persévérer, nu-jambes et nu-bras,

A jeter, d’une main obstinée et hardie,

De l’eau tant qu’on n’a pas étoulté l’incendie,

Dût-on éclabousser par d’humides éclats Et gâter le pourpoint de quelques délicats.

VIj.

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