POTEST. 111. COS
N ItQODANICl
INDULGENTISSIMO PR1NCIP1 1
Après la dissolution de l'empire romain , Tournon dépendit de l'Église de Lyon. Plus tard , Charles Martel ayant voulu partager à ses principaux compagnons d'armes un grand nombre de seigneuries ecclésiastiques à titre de récompenses, fit don de cette ville et du château à un de ses capitaines dont l'histoire n'a pas conservé le nom. Ce baron inconnu devint peut-être le fondateur de l'illustre maison de Tournon , qui s'éteignit en \ 694.
Le clergé lyonnais ne se laissa pas dépouiller sans récla-
4. Au Ois du divin Trajan, au p^tit-fils du divin Ncrva, A l'empereur Adrien Auguste, souverain pontife, revelu de la puissance Iribunilienne , Irois fols consul , ... le meilleur des princes.
igm.
mer, mais inutilement, auprès de Charles Martel lui-même, et plus tard auprès de Pépin le Bref et de Charlemagne. Lothaire céda enfin aux incessantes prières de l'archevêque Amula. Malheureusement les seigneurs laïques ne voulurent pas obéir aux ordres de l'empereur. De là des guerres civiles qui durèrent jusqu'au règne de Charles V, au grand préjudice des habitants de la contrée.
Tournon fut le chef-lieu d'une des douze baronnies qui
Tournon.
avaient droit d'envoyer des représentants aux Etats du Vivarais. Deux ordres seulement composaient ces États, qui subsistèrent jusqu'en 1789, la noblesse et le tiers étal; le clergé en était exclu.
Après avoir appartenu à la maison de Tournon et au clergé de Lyon, cette ville devint l'apanage des Montmorency, des Ventadour et des Rohan-Soubise.
Maintenant le vieux château de Tournon sert de caserne à la gendarmerie; cette destination Ta probablement sauvé d'une ruine complète. Il occupe le sommet d'un rocher
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tH ITINÉRAIRE DE LYON A LA MÉDITERRANÉE.
escarpé, d'où la vue s'étend sur un paysage splendide. En face et au premier plan, le cours du Rhône, la petite ville de Tain ; plus loin, la vaste plaine du Dauphiné, qu'arrose l'Isère dont on aperçoit les grèves sablonneuses, décrivant des méandres blanchâtres à travers un océan de verdure , jusqu'à Romans; au fond, la chaîne bleue des Alpes. En amont et en aval du fleuve, les montagnes du Vivarais déroulent successivement le spectacle de leurs cimes imposantes et de leurs gorges profondes.
Tournon possède des promenades agréables, un port qui passe pour le meilleur du département de l'Ardèche, un quai planté d'arbres, et plus large que ne le sont d'ordinaire les quais des petites villes du Rhône , un lycée important et qui occupe les bâtiments du célèbre collège fondé par le cardinal de Tournon (1542), transformé par Louis XVI en une école militaire dirigée par des oratoriens.
Le collège de Tournon est un bel édifice. On y remarque le portail de son église et la tour, élégants spécimens de l'art franco-italien du xvr siècle.
Après Tain, le chemin de fer traverse la plaine et rencontre Laroche. Les montagnes s'éloignent à l'est, le Rhône s'arrondit gracieusement et vient battre le pied d'une haute falaise. En face de Laroche se dresse la Roche-de-Glun , sorte de cône abrupt formant promontoire, et couronné des ruines d'un vieux château qui porte le même nom que le rocher. Quand les eaux du fleuve sont basses, on peut voir les fondations du mur d'enceinte, si solidement contruites que la violence du courant n'a pu les entamer.
Robert de Clésieu, un des seigneurs de la Roche-de*Glun, ayant voulu exiger de saint Louis, lorsqu'il descendait le Rhône pour s'en aller aux croisades, le droit de péage qu'il avait établi sur tous les voyageurs, nobles ou manants, le roi assiégea le château, le prit et le fit raser. Mais, pendant que le pieux monarque guerroyait contre les infidèles,
Robert de Clésieu releva ses murailles, et se remit de plus belle à rançonner les navigateurs du Rhône.
Vis-à-vis de l'embouchure de Y Isère, où se trouve la station qui porte le nom du fleuve que nous venons de traverser, sur le sommet aplati d'un rocher à pic, voici encore un vieux manoir féodal, Châteaubourg, ancienne propriété
Châlcau de Crussol
de la maison de Barjac, une des plus puissantes du Vivarais.
Après une succession de côtes rocheuses, nous apercevons dans la direction du sud-ouest une de ces grandes vallées du Vivarais, dont l'aspect austère, les lignes solennelles, rappellent les contrées montagneuses du nord de l'Espagne. Puis reparaissent les coteaux vignobles.
Le Rhône fait un nouveau détour. Un énorme rocher semble s'avancer dans les eaux et se détacher des montagnes, dont il est séparé par une étroite vallée. Des ruines impo-
santés se dressent sur sa cime orgueilleuse; c'est le château de Crussol, véritable nid de pierre, que les aigles et les vautours semblent avoir pu seuls habiter.
À gauche, Valence allonge ses faubourgs au bord (lu fleuve. Nous sommes arrivés dans le chef-lieu du département de la Drôme.
il est incontestable que Valence a une origine fort ancienne, . puisque, au moment où les légions de César franchissaient les Alpes, elle était déjà la capitale des Segalauni, et qu'elle avait une école célèbre , établie sur un plan que les principales cités du Midi avaient emprunté aux Phocéens. Mais il faudrait une foi plus robuste que la nôtre pour adopter la tradition "qui fait de Romus, fils du. roi celte Ollobox,' le fondateur de cette ville, et fixe l'époque de sa fondation à Tan iopO avant l'ère chrétienne. *
Les Romains la nommèrent Vnleniia, \ cause de sa force et de sa puissance. Sous Vespasien , elle devint une colonie romaine, et ajouta à son nom celui de Julia , en reconnaissance de la protection qu'elle avait reçue de César et du séjour qu'il avait fait dans ses murs.
A cette époque, elle était une des plus florissantes cités des Gaules, et prenait rang, par son importance , à côté de Marseille, d'Arles et de Vienne. Sous Valentinien , elle fit partie de la première Viennoise. Sa situation sur les bords du Rhône, et à la rencontre des deux routes qui conduisaient d'Arles et des Alpes à Vienne, en fit souvent le théâtre des luttes sanglantes dans lesquelles les Allobroges défendaient courageusement l'indépendance et la nationalité des Gaules contre les envahissements de la domination romaine.
Vers le commencement du V siècle, elle fut attaquée par les Goths, mais Constance vint heureusement à son secours. En 408 , le même empereur y soutint avec succès un siège contre Sarus, général de son compétiteur Honorius. A partir de ce moment, nous voyons Valence subir la triste destinée
de toutes les cités de la Gaule méridionale. Prise et ravagée par les Alains, en 430, elle tomba au pouvoir des Sarrasins trois siècles plus tard; Charles Martel la livra ensuite aux flammes. Puis viennent les Normands (860),, et avec eux le piilage et la dévastation.
Valence et son territoire firent ensuite partie du royaume de Bourgogne et d'Arles. Après Je démembrement de la monarchie fondée par Bason , elle tomba au pouvoir du comte de Provence et de Toulouse, et devint la capitale du Valentinois, érigé en duché (xu e siècle); mais elle ne reconnut jamais d'autre autorité légitime que celle de l'empire.
Les habitants de Valence, malgré les maîtres divers qu'ils eurent à subir depuis la chuté de l'empire, avaient toujours conservé, comme ceux de toutes lçs villes du Midi, un grand amour de l'indépendance et des libertés-municipales. Aussi, les ducs de Valentinois l'ayant cédée aux évêques ( H 57 ), qui prirent le titre de comtes de Valence, leur domination parut pesante aux bourgeois, qui s'en débarrassèrent par une révolution au commencement du xnr siècle, et fondèrent une commune.
Valence fut alors gouvernée par une bourgeoisie puissante. Ses principaux membres habitaient des maisons flanquées de tours comme les demeures féodales et accordaient leur patronage à des clients pris dans la plèbe, à l'imitation des patriciens de l'ancienne Rome.
Les libertés municipales se maintinrent longtemps; toutefois les évêques reconquirent par la suite une sorte d'autorité au moins nominale. En 1449, l'un d'eux fit hommage de la ville à Louis XI encore dauphin, et qui était déjà seigneur du Valentinois. Le dauphin étant devenu roi de France, les bourgeois se placèrent d'eux-mêmes sous son obéissance. Louis XI maintint tous les « bons usages, coutumes et libertés » dont jouissaient ceux de la province du Dauphiné.
En 1356, les protestants de Valence s'étant soulevés s'en
rendirent maîtres , et s'emparèrent presque en même temps de toutes les villes du Bas-Dauphiné qui avaient embrassé leur cause.
Les massacres de la Saint-Barthéiemy à Valence firent d'assez nombreuses victimes, malgré la résistance courageuse que le gouverneur de la province, de Gordes, opposa aux ordres de Charles IX et de Catherine. Il ne put arrêter la fureur aveugle de la populace, excitée par des prédications fanatiques. Tout le monde sait que le professeur Ennemond de Bonnefoy et J. Scaliger durent la vie au dévouement de Cujas. Sept ans plus tard, le chef protestant, Montbron, tenta, mais inutilement , de venger la mort de ses coreligionnaires en attaquant la ville par surprise.
Jusqu'en 1799 , l'histoire de Valence n'offre pas grand intérêt. A cette époque, elle vit arriver dans ses murs le pape Pie VI, que le Directoire avait fait enlever et conduire en France après le meurtre du général Duphot. Pie VI ne survécut pas longtemps k cet affront. Venu à Valence le 4 4 juillet 1799 , il rendait le dernier soupir le 29 août de la même année.
Depuis, Valence n'a plus fait parler d'elle. C'est, à l'heure présente, une cité fort active et très-industrieuse. L'achèvement complet du chemin de fer de la Méditerranée lui ôtera peut-être un peu du mouvement qu'elle devait à la navigation fluviale, mais ne lui enlèvera ni ses fabriques de gants, ni ses fabriques de mouchoirs connus dans le commerce sous le nom de mouchoirs de Valence, ni ses filatures de soie; il ne l'empêchera pas de rester un centre commercial important pour les soies et pour les vins de la Côte-Rôtie.
Valence est la patrie du général Championnet.
Les invasions des Alains et des Goths , celles des Sarrasins et des Normands , et plus tard la barbarie du moyen âge, n'ont pas laissé subsister à Valence de traces capables d'attester, comme à Vienne, la grandeur et l'éclat de la domi-
nation romaine. Quelques fragments de murailles et les . restes d'une vieille tour, voilà tout ce qui subsiste des monuments dont les maîtres du monde s'étaient plu à l'orner et à l'embellir. C'est une ville assez mal bâtie, et qui restera longtemps encore sillonnée de rues étroites et tortueuses, malgré les efforts de ses magistrats municipaux.
Elle a conservé la plus grande partie de sa vieille enceinte, construite en cailloux du Rhône, et une citadelle qui semble assez peu susceptible de défense ; protégée seulement à l'extérieur par son ancien mur, elle est bastionnée du coté de la ville. Cette particularité qui semble assez bizarre vient de ce que François I", qui fit construire la citadelle, avait plutôt en vue de réprimer l'humeur remuante des habitants que d'élever une forteresse contre l'étranger.
La ville proprement dite n'occupe qu'un espace assez resserré ; mais les faubourgs de Saunière, de Saint Jacques et de la Basse-Ville se développent sur une assez grande étendue. Si l'intérieur de Valence offre plus d'un désappointement aux voyageurs , elle jouit d'une des plus belles situations qu'on puisse voir, sur un plateau qui domine le fleuve et qu'encadrent les Alpes dauphinoises. D'ailleurs , elle a aussi ses quartiers modernes, et l'on doit constater les efforts qu'elle fait chaque jour pour s'embellir.
Il faut voir Valence de la rive droite du Rhône, à l'extrémité du pont suspendu. De ce point , il n'y a plus qu'à admirer. Devant vous et de l'autre côté du fleuve, la ville se montre au-dessus des jardins verdoyants plantés sur une côte rapide. A gauche de la cité, la plaine dauphinoise vient se perdre au pied, de l'éminence sur laquelle elle est assise. Au fond les Alpes ferment l'horizon , dont les lignes imposantes et fortement accentuées se découpent sur un ciel presque toujours limpide et pur.
Valence a des promenades assez agréables , notamment celle du Château des fleurs, et le Champ de Mars, vaste place
plantée d'arbres, soutenue par de hauts murs et bordée d'un parapet. Au milieu du Champ de Mars se trouve une statue en bronze du général Championnet. Cette statue est médiocre.
De cette promenade du Champ de Mars, on jouit d'une vue plus admirable encore que celle que nous venons de décrire. En face se dresse l'énorme rocher de Saint-Peray, couronné des ruines du château de Crussol, que les habitants e t les traditions appellent plus volontiers les Cornes de Crus-
Le Rhône sous Valence.
sol. De larges déchirures jaunes dans les flancs gris du roc indiquent les places d'où l'on a extrait les belles pierres blanches qui ont servi h la construction des édifices de Valence et des environs. La mine a joué jusque sous les fondations du vieux manoir, sans les ébranler. Si l'a il se porte maintenant en aval du fleuve , il le voit se précipiter en grondant dans une étroite vallée encaissée entre deux falaises immenses, derniers étages des Al[ es de la Drôme et des Cévennes de TArdèche C'est le malin qu'il faut choisir pour jouir complètement de cet imposant spectacle, alors que les premiers
rayons du soleil, laissant dans l'ombre la vallée du fleuve, colorent d'une teinte rose les cimes altières de l'autre rive.
Parmi les monuments de Valence, on remarque la Cathédrale , édifice romano-byzantin du m* siècle. Le pape Ur-
Culhédralc de Valence.
bain II en fit la dédicace sous le vocable de sainte Apollinaire, en 1095. C'est un monument digne d'intérêt parla régularité de son plan, par son aspect grave et harmonieux, et par l'élégante sobriété des détails. A l'heure où nous écrivons, Sainte-Apollinaire est livrée aux maçons et auxsculp-
teurs, en train de la restaurer et surtout de rebâtir la tour, qui avait été démolie parce qu'elle menaçait ruine.
Sainte-Apollinaire possède un bel orgue Renaissance, et un saint Sébastien attribué au Carrache. Dans un cénotaphe adossé à un des piliers de la nef, est déposé le cœur de Pie VI; un buste en marbre de ce pape, par Canova, surmonte ce monument.
Près de la cathédrale se trouve le Pendentif, monument curieux de la Renaissance, de forme carrée, décoré de pilastres supportant une frise élégamment sculptée. Cet édifice fut construit en i 548, pour servir de tombeau à lâ famille de Mistral.
L'église paroissiale de Saint-Jean semble aussi ancienne que la cathédrale, mais elle a été entièrement reconstruite dans le style roman de la .deuxième période. On remarque la va§le proportion de la nef, sa belle voûte et ses vitraux peints en mosaïques.
Rue de la Peyrollerie , on voit, dans une habitation particulière, une porte dans le style de la Renaissance, trèsremarquable par la souplesse et la variété de l'ornementation.
Une autre maison , connue sous le nom de la maison des Têtes, et située près de la place aux Clercs, possède une façade du xv« siècle, très-curieuse par ses nombreuses figures, par ses statues grotesques, et surtout par les quatre têtes colossales personnifiant les quatre vents, et qui ont valu à cet édifice le nom qu'il porte.
Valence possède un musée de tableaux et un muséum d'histoire naturelle médiocrement riches, et une bibliothèque de 22 000 volumes logés dans un bâtiment de si piètre apparence , qu'on ne devinerait jamais qu'il pût avoir une pareille destination; un temple protestant, une salle de spectacle moderne, assez vaste et bien distribuée; un palais de justice construit en i826; l'hôtel du Gouvernement,
assez bel édifice où est mort Pie VI ; une prison qui occupe remplacement de celle où fut renfermé Mandrin; enfin un vaste polygone bordé de platanes, dont le sol caillouteux
Maison des Tôles a Valence.
offre, au dire des personnes compétentes, l'avantage de ne point laisser perdre les projectiles après les grandes pluies.
Les ingénieurs admirent le beau pont en fil de fer de Va-
lence, et son arc central de suspension, d'une architecture véritablement imposante.
En entrant dans la gare de Valence, vous remarquerez l'architecture des bâtiments , où Ton semble avoir voulu marier les souvenirs des chalets alpestres à ceux de Fart antique. Le même style a été appliqué à toutes les gares de la section de Valence à Avignon.
Paysage des environs de Viviers.
Dès que nous avons quitté Valence, nous entrons clans la plaine. Le chemin court à gauche le long de petites rampes couvertes de vignes et d'arbrisseaux. A droite le Rhône se dérobe a, notre vue; mais les côtes du Vivarais se dressent à l'horizon comme de gigantesques murailles, s'entr'ouvrant parfois et laissant l'œil s'égarer sur de profondes vallées.
Puis la plaine s'élargit à gauche, bordée par les Alpes.
Les touristes habitués à descendre le Rhône sur les bateaux à vapeur s'imaginent volontiers que le chemin de fer n'offre pas dans son parcours des paysages comparables à ceux des bords du fleuve. C'est notre devoir de les rassurer. Si le spectacle d'aujourd'hui n'est plus le même que celui
d'hier, cela ne veut pas dire qu'il ne l'égale pas en beautés et en splendeurs. Le railway, qui d'ailleurs ne s'écarte guère du Rhône , traverse la plaine du Dauphiné et celle de Vaucluse, que les passagers des bateaux ne faisaient guère qu'entrevoir. LesCévennes bordent toujours l'horizon, et par moment elles se rapprochent de si près, qu'il n'y a plus entre elles et nous que la largeur du fleuve.
Depuis que nous avons quitté Valence, la nature a revêtu un nouvel aspect. Le railway parcourt un jardin véritable; jardin plantureux, aux productions variées, que ferment à gauche les premières montagnes des Alpes , à droile le Rhône et les pics des Cévennes. Le chêne vert va remplacer le chêne du Nord. Bientôt nous allons entrevoir les premiers oliviers. Les vignes se mêlent aux plantations de mûriers , aux moissons dorées, aux prairies d'un vert plus vif et plus intense que celui de l'émeraude. Çà et là, derrière le mur blanc d'une bastide, le long duquel des figuiers étalent leurs branches tortueuses et contournées comme celles des arbrisseaux fantastiques d'un vase chinois, au milieu de quelques bouquets de platanes ou de sycomores , ces arbres aimés de l'idylle antique, se dresse le cône noir d'un cyprès, ou le tronc élancé d'un pin d'Italie.
Parfois aussi l'horizon se rétrécit. Aux campagnes fertiles succèdent les premiers plans de quelques coteaux, sentinelles avancées des Alpes, couverts d'oliviers rachitiques, de broussailles ou d'arbousiers Ces contrastes semblent placés sur notre route comme pour faire valoir et rehausser l'éclat et la richesse des plaines du Dauphiné et du Comtat.
Avant d'arriver à Étoiles , station du chemin de fer, nous rencontrons presque en face le hameau de la Paillasse. Ici la plaine s'étend dans la direction du' fleuve , fertile et verdoyante, tandis que de petites collines se succèdent a gauche.
Malgré l'éloignement de la côte du Rhône, nous pouvons apercevoir la petite ville de la Voulte, Bituée sur la pente
escarpée d'un coteau qui se détache, grâce à sa teinte rougeâtre, sur les flancs gris ou dorés des montagnes voisines. La colline de la Voulte doit cette couleur inaccoutumée aux bancs de fer hématite, dont l'exploitation fait la principale industrie du pays.
On voit encore à la Voulte un vaste château, où séjourna Louis XIII en 1629, et qui a appartenu au duc de Ventadour. Le rocher sur lequel est construit cet édifice s'avançait jadis
Ka Voulu».
tellement dans le Rhône, que les eaux du fleuve semblaient l'entourer presque entièrement, d'où le nom de Volta, vieux mot de la langue romane, dérivé du latin volvere (tourner), qui fut donné, dit-on , au château et à la ville.
La Voulte était au bon vieux temps une baronnie puissante appartenant à la fière maison des Levy-Lavoulte, si fière en effet, que les seigneurs de cette famiUe prétendaient à l'honneur d'être les parents de la sainte Vierge.
De la maison des Levy-Lavoulte, la baronnie passa ensuite à la famille des Rohan, dont les membres, s'ils ne se di-
saient pas les cousins de la Vierge, prétendaient à l'honneur d'être placés au-dessus des princes, selon leur devise : « Prince ne daigne, roi ne puis, Ruban suis. »
Un peu plus loin que la Voulte, en aval du fleuve, on voit le bourg du Pouzin , ancienne place forte, qui n'a conservé de sa vieille enceinte que des débris mutilés et sans importance. Le duc de Montpensier, s'étant emparé de cette forteresse en 4 574 , la mit à.sac et la livra aux flammes. Dans le siècle suivant (1G28), elle eut à soutenir contre le duc de Montmorency un second siège qui dura huit jours, pendant lesquels ses habitants firent une vigoureuse défense, et se rendit par capitulation.
Nous avons déjà dépassé la station de Livron, située à droite du chemin de fer, sur la pente d'un coteau rapide au pied duquel coule la Drôme, lorsque les neiges des Alpes ou les pluies veulent bien le permettre.
Lors des guerres de religion, les protestants, qui s'étaient emparés de cette petite ville, s'y fortifièrent. En 1574. le maréchal de Bellegarde vint mettre le siège devant Livron , défendue par DupuyMontbrun. Il y reçut l'aide du roi Henri III en personne, revenant d'Avignon à la tête d'une armée de courtisans plus couverts de satin et de velours que de buffle et d'acier, chamarrés de rubans et de pompons comme s'il se fut agi d'aller au bal et non à la tranchée. Leur vue ne fit qu'enflammer le courage des assiégés. Les femmes mêmes joignirent leurs efforts à ceux de leurs époux et déployèrent une rare énergie.
Au moment de l'assaut, on vit les protestanls s'adresser du haut des remparts au roi et à ses compagnons avec force railleries et menaces : « Hau! leur criaient-ils, massacreurs,vous ne nous poignarderez pas dedans nos lits, comme vous avez fait l'amiral. Amenez-nous un peu vos mignons tressés, filonés , godronés et parfumés; qu'ils viennent voir nos femmes , et ils verront si c'est proie facile à emporter. » Et,
ajoute un historien, ils placèrent sur le haut des murailles de vieilles femmes filant leur rouet , qui , par leurs paroles et leurs gestes, et plus encore par le contraste de leurs paci fiques travaux avec l'entreprise de l'armée royale, insultaient h ses efforts impuissants. Henri III décampa, non sans honte.
On voit, à Livron, les ruines de son ancien château, démantelé sous Louis XIII.
En face de Livron se trouve Loriol , de l'autre côlé de la Drôme, qu'on traverse sur un beau pont du xviu' siècle , ouvrage de l'ingénieur Boucher. On doit admirer l'aspect imposant de cet édifice et l'élégante et robuste simplicité de sa décoration.
Loriol fut aussi le théâtre de luttes sanglantes au temps des guerres de religion. Aujourd'hui que cette petite ville, fondée, dit-on , par l'empereur Àurélien, a oublié ces jours néfastes; on y trouve quelques filatures de soie.
Si vous voulez profiter d'une carriole pour aller à Crest, située à deux lieues de Loriol , en amont et sur les bords de la Drôme, vous verrez dans cette petite ville, aujourd'hui fort industrieuse, les ruines imposantes d'un vieux château.
Crest, qui fut pendant quelque temps la capitale du duché de Valentinois, appartenait encore, vers la tin du xvni" siècle, au prince de Monaco. Lors de la guerre des Albigeois, c'était déjà une place forte dont la possession méritait d'être disputée; aussi Anisar, comte de Valentinois, qui avait embrassé le parti du comte de Toulouse, y soutint avec succès un siège contre Simon de Montfort.
Comme presque toutes les localités de la vallée de la Drôme, la population de Crest est mi-partie catholique, mi- • partie protestante; mais cette différence de foi religieuse ne paraît pas entretenir entre les habitants les haines vivaces qui divisent trop souvent les autres villes du Midi en deux classes hostiles et distinctes.
Près de Crest, s'élève le mont Roche-Courbe , pic gigan-
tesque qui semble menacer la ville , et qui fait partie d'une ramification des Alpes.
Nous apercevons bien la Roche-Courbe dépuis le chemin de fer, ainsi que les monts de Briace, Trucher et Gie, qui s'élèvent dans l'azur du ciel, à l'extrémité de la vallée de la Drôme. La voie court à travers une belle plaine toujours • bordée à droite par les Cévennes et leurs majestueux amphithéâtres. Puis les montagnes se rapprochent ; à gauche se Succèdent des mamelons bosselés et trapus ; le Rhône se montre un instant dans la direction de l'Ardèche. La muraille de rochers qui le borde se découpe sur le ciel en silhouettes toujours plus fantastiques. Voici sur cette rive les ruines de Gruas.
Cruas fut jadis une abbaye dont l'origine remonte à l'époque carlovingienne ; c'était en même temps une forteresse, et les abbés s'en allaient aussi volontiers à la guerre qu'à la messe. Ce double caractère militaire et religieux de Cruas en fit, au temps des guerres de religion , un lieu de refuge pour les catholiques. L'histoire du Vivarais est pleine de récits de sièges soutenus vaillamment par les moines.
Nous avons traversé la station de Saulce; le Rhône se montre de nouveau , pour disparaître presque aussitôt. La Concourde, station qui vient ensuite, ne mérite pas plus de nous arrêter que Saulce.
Mais voilà que la vallée se rétrécit à gauche, et nous courons au pied d'un rideau de collines alternativement couvertes de bosquets et de broussailles. A l'approche de Derbières, situé au bord du Rhône, la plaine passe pour ainsi dire de l'autre côté du fleuve, et, si la rapidité du convoi vous • le permet, vous apercevez une belle et profonde vallée ouverte dans la chaîne des Céyennes.
Le Rhône vous montre ses îles verdoyantes ou ses bancs de caiHoux étinCelants au soleil. A gauche, sur des collines, se voient quelques oliviers rabougris et mal venus; ce sont,
si nous ne nous trompons, les premiers qui s'offrent à nos regards, et Ton peut juger, à leur mine frileuse, qu'ils sont encore quelque peu dépaysés, malgré la radieuse lumière du soleil et le bleu profond du ciel.
Nous serons bientôt à Montélimart. Le fleuve nous échappe encore ; mais dans la direction de l'ouest, à travers les riches cultures de la plaine , l'œil s'arrête sur un des plus beaux paysages des bords du Rhône.
Sur la pente d'une montagne volcanique, s'élèvent en amphitéàtreles maisons du bourg de Rochemaure. Au milieu se dresse une butte en basalte , dont la masse noire se détache sur les flancs roux de la montagne. Un sentier rapide et étroit contourne des ruines chancelantes qui couronnent ce monticule et longe des maisons groupées par étages au milieu de débris volcaniques.
Trois immenses rochers en basalte dominent le bourg de Rochemaure. Celui du milieu 7 qui ne mesure pas moins de 100 mètres de hauteur, taillé k pic, est surmonté des ruines gigantesques de l'antique manoir des Adhemar.
Vus du Rhône, le bourg, les rochers el le château présentent un des spectacles les plus plus étranges et les plus grandioses qui se puissent rêver. Rien ne pourrait rendre l'effet produit par ces vieux donjons noirs, percés à jour, découpant leurs silhouettes fantastiques sur le ciel, et que la main de l'homme est allée construire à plus de 200 mètres au-dessus du niveau du fleuve. Dans cette sorte de défi qu'ils ont porté à la nature, on peut dire que les fondateurs de Rochemaure l'ont vaincue avec ses propres armes, car c'est dans le roc même qu'ils ont trouvé les matériaux de cette construction gigantesque.
Aujourd'hui Rochemaure ne présente plus qu'un amas confus de ruines couvrant une vaste étendue. Pour y arriver , il faut passer par plusieurs cours, que protégeaient soit des masses de basalte façonnées en murailles, soit des murs
d'une épaisseur et d'une élévation considérables. On peut distinguer encore les restes d'une vaste salle d'armes et d'une chapelle, des prisons et d'autres pièces.
Dans les cours , ainsi que nous l'avons déjà dit, on voit des murs taillés et ménagés dans le roc lui-même. Rien qui soit d'un aspect plus curieux que ces masses énormes, formant çà et là des groupes ou des rangées de colonnes et de piliers naturels.
La tour principale, qui commande le reste de l'édifice, est une masse basaltique à laquelle on arrive par un escalier de 80 marches. Une fois qu'on a gagné le sommet du plateau complètement isolé sur lequel elle est bâtie, il est impossible de ne pas être frappé d'étonnement et d'admiration.
Du côté de Test , le roc est complètement inaccessible. La vue s'étend dans cette direction sur un paysage dont nous renonçons à décrire la grandeur et la magnificence. Au sud , elle plonge dans un ravin volcanique, large et profond. Les escarpements sont sillonnés par des traces évidentes d'anciennes laves, dont on peut suivre les ondulations jusque dans la plaine. Là où coulait jadis une rivière de feu, on voit se précipiter une cascade bruyante.
Du côté de l'ouest, une large déchirure s'ouvre sous vos yeux, sans qu'ils puissent en mesurer la profondeur. La couleur noire et calcinée des rocs et du terrain, en ajoutant à la sensation d'invincible effroi qu'inspire l'asp et de ce grouffre béant, montre qu'il fut jadis le cratère d'un volcan, éteint depuis bien des siècles.
Non loin de Rochemaure, on voit l'ancien volcan de Chénevari. Du côté où on y arrive en venant de Rochemaure, on aperçoit d'abord des collections de petits prismes basaltiques dont l'ensemble forme comme des pavés en mosaïques naturelles. Plus loin on s'arrête involontairement devant une immense colonnade qui semble supporter le plateau, et qui occupe une étendue de plus de 200 mètres en longueur. Cette
magnifique décoration naturelle n'a pas la régularité d'un portique grec ou romain. Les colonnes sont d'inégale hauteur; beaucoup sont brisées, comme si elles avaient eu à subir les outrages des hommes, et couvrent le sol de leurs débris. Des faisceaux se détachent de IVnsemble ou ne s'v relient que par quelques piliers mutilés et chancelants.
Vers le midi, au lieu de la colonnade de basalte, on voit une sorte de rempart de laves alternativement grises
Monlélimart.
comme de la cendre ou rougies , et qui reposent sur des masses assez régulièrs de roches calcaires.
Mais il est temps de regagner le chemin de fer dont nous nous sommes passablement écartés. Voici Monte limart , qui se présente devant nous au milieu d'un des plus souriants paysages de la vallée du Rhône, et que baignent les eaux limpides du Roubion et du Jabran.
Comme Valence, Monlélimart fut une des villes des Segalauni ; ainsi pensent du moins ceux qui croient qu'elle occupe la place tfAcunum y mentionné dans les itinéraires ro-
mains, ou à' Acusium , que Ptolémée place entre Valence et Orange. Acusium et Acunum n'auraient été alors qu'une seule et même ville ; les partisans de cette opinion constatent qu'il y a encore à Montélimart une porte appelée Porte de l'Aigu; mais ils ont des adversaires dans ceux qui prétendent retrouver Acunum dans le nom d'Ancône , petit village situé à trois quarts de lieue de là.
Que Montélimart se soit ou non appelé Acusium, il est évident que son nom actuel a une étymologie tout à fait satisfaisante. Au moyen âge, cette ville s'appelait Monteil ( Moîitilium, montagne); plus tard elle ajouta à ce nom celui d'Adhémard, par reconnaissance pour un de ses anciens seigneurs qui affranchit la commune. Elle devint ainsi Monteil-Adhémard , d'où Montélimart naquit sans peine.
Ce fut jadis une place de guerre importante et bien fortifiée. En 1567, les réformés s'en emparèrent et traitèrent les catholiques fort durement; Bertrand de Simianes, seigneur de Gordes, la reprit aux réformés et les traita bien plus durement encore. Goligny, après la bataille de Moncontour, essaya à son tour de s'emparer de la ville. Il conduisit le siège avec habileté et vigueur; mais la garnison lui opposa une ferme résistance. Montélimart comptait pourtant beaucoup de huguenots parmi ses habitants ; malheureusement pour eux , leurs femmes étaient en grande partie catholiques ; elles vinrent en aide à la garnison et se conduisirent avec beaucoup de courage. L'une d'elles, Margot Délaye, renoua vêlant les exploits de Jeanne Hachette, tua de sa propre main un des chefs des réformés, et perdit un bras dans une sortie qui assura la délivrance de la ville.
Depuis , Montélimart rentra dans une honnête obscurité., dont elle ne sortit qu'un instant, en 1815, mais sans que ses habitants eussent rien fait pour cela. Nous voulons parler de l'affaire du pont de Montélimart, où le duc d'Angoulême figura à la tête de ses troupes contre celles de Napoléon.
Les livres de géographie etde voyages s'accordent volontiers pour dire que Montélimart est une jolie ville, riante, bien arrosée , avec d'agréables promenades et des rues droites et bien percées. Toutefois ceux qui n'y ont jamais mis le pied auraient tort de s'attendre à trouver une cité construite en échiquier, sillonnée de voies larges et alignées comme la rue de la Paix. Montélimart possède, il est vrai, une ou deux rues
«Cf..:,
Cliàlcau de Monlélimart.
qui traversent la ville sans trop se détourner de la ligne droite, ce qui est rare dans le Midi: mais il ne faut pas croire que toutes les voies de communication ressemblent a ces rues exceptionnelles et privilégiées. Les ruelles qui grimpent au château ou qui relient entre elles les principales artères se permettent des écarts pleins d'imprévu et de fantaisie. Il n'y a pas à s'en plaindre, l'aspect pittoresque de la cité y gagne.
Montélimart n'a pas beaucoup de monuments à offrir à la 165 d
curiosité de l'archéologue et de l'artiste. Le château , toutefois , dont le donjon a été fortifié à la moderne , est un beau spécimen des demeures féodales; il domine la ville et les campagnes environnantes.
Le pont de Montélimart est aussi un bel édifice digne d'être visité, même après celui de Livron, auquel il ressemble par le caractère et le style.
Montélimart a conservé son ancienne muraille, qui l'enferme encore de tous côtés, sauf de celui qui fait face au chemin de fer. La ville est entourée presque entièrement de belles promenades, et percée de quatre portes, dont Tune, celle du nord, est remarquable par son architecture élégante et simple.
Montélimart est une ville fort industrieuse et très-animée. Sa situation en a fait le centre du commerce de plus de cinquante communes environnantes. Tout le monde sait qu'elle fabrique du nougat blanc fort célèbre et qui porte son nom.
Il n'est pas un livre de géographie ou de voyage qui ne vante la douceur du climat de Montélimart. C'est justice, mais il est bien temps de rectifier uue erreur fort accréditée dans les livres dont nous parlons. Après avoir loué la tiédeur de l'atmosphère, la fertilité du sol , ces livres ont coutume d'ajouter que les orangers et les lauriers-roses poussent en pleine terre dans les jardins et dans les « campagnes » de Montélimart. La chose a pu être vraie, il y a quelques siècles, selon l'opinion des écrivains qui prétendent que le climat de notre France s'est refroidi; mais on ne rencontre plus à Monlélîmart, à l'heure présentent depuis bien longtemps, d'autres orangers ou d'autres lauriers que ceux qui poussent dans des pots ou dans des caisses, et qui ont besoin, quand vient l'hiver, du chaud abri d'une serre pour attendre sans périls les premiers sourires du printemps.
En quittant Montélimart, la vallée s'étend à gauche,
DK VALENCE A AVIGNON
bornée de ce côté par les cimes bleuâtres des Alpes. Rochemaure se voit encore à droite, puis Teil et ses fours à chaux hydraulique. Au sortir d'une tranchée la vallée se rétrécit; à gauche les montagnes s'abaissent et ferment l'horizon. Un instant la vue se repose sur une belle plaine, à droite de la voie, qui semble par moments toucher au Rhône. Mais bientôt des collines sauvages longent le chemin du côté de l'est, et
Viviers.
nous pénétrons dans une vallée bordée a gauche d'une muraille de rochers.
Nous avons passé la station de Château-Neuf. En face, de l'autre côté du Rhône, à l'extrémité de la plaine, nous voyons , au bas d'une falaise, le bourg de Viviers, dont les maisons semblent se presser autour de l'abside romane de l'église cathédrale, bâtie sur un rocher.
En 430 les Germains, conduits par Crocus, ayant détruit l'antique ville d'Albe {Alba Augus(a), capitale du pays des Helviens, Auxonius , évéque de cette ville, transféra le siège épiscopal à Viviers, qui n'était alors qu'un bourg de mé-
diocre importance avec un château. Par la suite , Viviers donna son nom à toute la contrée et devint la capitale du Vivarais, ce qui lui valut d'être visité, c'est-à-dire pris et pillé, par Alaric d'abord, parles Sarrasins ensuite. Charlemagne répara ces désastres, et la ville traversa la barbarie du moyen âge sans trop d'encombre, jusqu'au moment des guerres de religion.
Viviers, qui avait si longtemps été gouvernée par des évéques, embrassa avec ardeur le parti de la réforme et du prince de Condé, en 1 562. En i 507, lors de la seconde insurrection des villes du Languedoc, les protestants s'étant assurés de cette ville, Saint-Aubin , qui y commandait, refusa de la rendre après l'édit de pacification. Les catholiques en firent le siège et la prirent d'assaut le il mai 1578. Saint-Aubin, condamné d'abord à une amende de soixante mille livres, somme énorme pour le temps, fut ensuite décapité.
Les massacres delà Saint-Barthélemy soulevèrent Viviers encore une fois; mais prise par les catholiques, reprise peu après par les protestants, elle se vit enfin forcée de se rendre aux troupes royales. Depuis , elle respira un peu, du moins jusqu'à la guerre des Cévennes, où elle eut à suppor • ter sa part des dragonnades.
Les évêques de Viviers étaient de puissants seigneurs , d'humeur volontiers guerroyante, et qui ne souffraient pas facilement qu'on méconnût leur autorité ou leurs prérogatives. Pour avoir voulu le tenter , le comte de Toulouse Raymond fut dépouillé de ses biens et de ses domaines, fouetté publi- ' quement dans la cathédrale et contraint de faire hommage à l'évêque pour un fief qu'il reconnut tenir de l'Église de Viviers.
Les évêques siégeaient aux États du Languedoc , non comme évêques, il est vrai, puisque la constitution interdis sait au clergé d'y avoir des représentants , mais comme barons. Du reste, ils n'habitèrent Viviers qu'à partir du
commencement du xviii' siècle, à une époque où déjà leur ' puissance était bien déchue. La ville, malgré son titre de capitale, ne leur offrait pas un séjour agréable; ils préféraient demeurer à Bourg-Saint-Andéol , dont les habitants restèrent fidèles à la cause catholique pendant les guerres de
Église de Viviers.
religion. Viviers ne posséda donc définitivement ses évêques qu'à partir de 1732, époque où Fun d'eux, Villeneuve, baron de l'Argentières, fit bâtir un évéché qui passe pour l'un des plus beaux de France. Tout près de cette somptueuse demeure, placée dans une admirable situation et entourée de vastes et beaux jardins, se trouve un grand séminaire nou«
vellement construit. Ces bâtiments d'un aspect imposant, au moins par leur dimension, la tour et l'abside romanes de l'église et son heureuse situation donnent à la ville de Viviers, vue depuis le Rhône, une physionomie très-pittoresque.
Nous courons maintenant dans la vaste et belle plaine qu'on appelle le Bassin de la Donzère. Le Rhône coule à deux pas du railway ; la plaine détend sur la rive droite; sur la rive gauche, elle s'accidente de mouvements de ter-
Lc Khônc à Donzère.
rain aboutissant à un rideau de collines qui nous laissent voir de temps h autre les Alpes en arrière-plan. Puis viennent des montagnes aux flancs couverts de cultures variées; puis les collines reparaissent, montrant à chaque instant quelque débris de vieilles murailles , quelques tours branlantes, restes mutilés du moyen âge, appendus çà et là sur la cime d'un roc, ou couvrant de leurs débris les pentes d'un coteau.
Donzère est situé sur les bords du Rhône. C'est un bourg d'une certaine importance, dont le territoire produit des vins estimés. Son origine parait ancienne, puisqu'il possédait
déjà au ix" siècle une abbaye et un château que Charles le Chauve céda à cette époque aux évêques de Viviers.
Il ne reste plus de traces de cette abbaye et du château; les ruines qui dominent aujourd'hui la montagne au pied de laquelle le bourg est assis sont celles du château construit au commencement du xvr siècle par l'évêque Claude de Tournon. Elles méritent une visite, moins peut-être pour elles-mêmes, quoiqu'elles \ résenlent un aspect fort pittoresque, que parce que, de la hauteur où elles sont placées, on jouit d'une vue magnifique sur la vallée du Rhône et sur les plaines du département de Vaucluse. Près de Donzère se trouve une grotte d'une remarquable étendue.
Un peu plus loin, nous traversons la petit rivière de Berre, puis nous sommes à Pierre-Latte.
Au milieu du bassin de la Donzère, à près de 6 kilomètres des collines de PArdèche, s'élève un rocher isolé, jadis couronné d'un château fort, comme tous les rochers de la vallée du Rhône. On suppose, non sans quelque vraisemblance, quece rocher faisait partie, en des temps reculés, d'une chaîne de petites collines qui se rattachaient k la grande chaîne du Vivarais, et que les eaux du fleuve ont détruites. Mais la tradition populaire ne s'accommode pas volontiers de ces conjectures de la géologie. Suivant elle, et dans un siècle qu'elle se garde bien de citer, un géant, qui pour le moment sans doute n'avait rien de mieux à faire, s'en alla un beau jour sur la rive droite du fleuve, passa en revue les montagnes de PArdèche, et en ayant trouvé une k son gré, l'arracha de sa base, en chargea ses épaules, et s'en revint la déposer au milieu de la plaine, juste k l'endroit où nous la voyons aujourd'hui. Dans quel but? la légende ne le dit pas; c'était peut-être pour se distraire. Voilk un tour de force qui réduit k bien peu les travaux si vantés d'Hercule.
Pierre-Latte (Pelra-Lata) ne mérite pas d'ailleurs de nous arrêter bien longtemps. Celte petite ville , assez mal bâtie,
fut jadis le chef-lieu d'une seigneurie appartenant aux princes de Conti. Lors des guerres de religion , la ville et le château tombèrent au pouvoir du baron des Adrets. Le vainqueur ordonna que la garnison fût passée tout entière au fil de Tépée; mais comme ce massacre durait trop longtemps, on l'abrégea en faisant précipiter du haut du rocher tous ceux que le fer avait épargnés.
En face de Pierre-Latte, au milieu de belles cultures, sur la rive droite du Rhône , se trouve la petite ville de Bourg- Saint-Andéol , dont l'origine remonte, dit-on, au delà du m* siècle. A cette époque elle s'appelait Gentibus; mais la tradition rapporte que, saint Andéol y ayant subi le martyre par ordre de l'empereur Sévère , elle prit le nom de ce saint, qu'elle a toujours porté depuis. On y a découvert, selon la croyance commune, en 855, les reliques de ce martyr. Elles ne purent protéger la ville contre les protestants commandés par le baron des Adrets , qui s'en emparèrent en i562. La même année les catholiques la reprirent; mais ils ne purent la garder que jusqu'en 1577, où elle retomba de nouveau au pouvoir des réformés.
C'est aujourd'hui une ville d'un aspect assez agréable, avec des maisons et des rues plus propres et mieux entretenues que celles de la plupart des autres villes du Midi , et un quai sur le Rhône. Elle possède une belle église, dans laquelle on remarque un tombeau romain en marbre blanc.
Tout près de la ville , et sur les bords de la fontaine de la Tourne , on voit un rocher enchâssé dans d'autres plus petits, dont la disposition par coupes parallèles, analogues h celles des terrains environnants, laisse douter si leur réunion est l'ouvrage de l'homme ou un phénomène naturel.
La face principale de ce rocher présente des vestiges de sculptures, mais tellement frustes et dégradées, que les érudits ne se sont jamais accordés sur l'interprétation du sujet qu'elles représentent. Les uns ont cru y voir une Diane chas-
sant le cerf; d'autres, et c'est l'opinion des Mémoires de Trévoux (février 1724), affirment que c'est un bas-relief consacré au dieu Mithras, emblème du soleil, de la fécondité et de la force génératrice des êtres , dont les temples étaient toujours placés près des fontaines.
A la Palud, nous entrons dans le département de Vaucluse, et dans une belle plaine qui s'étend depuis le Rhône jusqu'aux Alpes, et que traverse le chemin de fer jusqu'à la station de la Croisière.
Nous ne nous arrêterons à la Croisière que pour faire une rapide excursion au Pont-Saint-Esprit, sur la rive droite du Rhône, dans une belle situation , au pied d'un coteau. Vue du Rhône, cette petite ville présente un aspect pittoresque , avec ses quais s'allongeant sur le fleuve, l'abside romane de son église bâtie sur un rocher et ses boulevards plantés d'arbres. Mais ses rues tortueuses, étroites et mal entretenues, choqueront peut-être les amateurs des rues alignées au cordeau ; toutefois on ne visite pas Saint-Esprit pour la ville même, mais pour le pont célèbre qui , depuis six cents ans , brave la violence des eaux du fleuve , et à qui elle doit son nom.
Au xiii e siècle, la ville s'appelait Saint-Saturnin ; il fallut un miracle pour la débaptiser.
La tradition rapporte qu'un moine vit en rêve, par une belle auit de l'année 1263, des langues de feu venant se poser sur les flots du Rhône. Son supérieur, à qui il s'empressa de se confier, comprit que Dieu ordonnait à la communauté de bâtir un pont dans l'endroit du fleuve où les langues de feu s'étaient arrêtées. Mais, soit que la communauté ne fût pas riche , soit que le prieur pensât qu'il était du devoir de tous les fidèles de concourir à l'érection d'un aussi utile édifice, il envoya tous ses moines quêter dans les pays d'alentour. Au bout de deux ans , les fonds étaient prêts, et Jean de Thriange, c'est le nom du prieur, posait la
première pierre du pont, qui fut terminé en 1309. Chaque arche fut baptisée d'un nom de saint, afin qu'on pût indiquer immédiatement , en cas d'accidents ou de sinistres, le point où il fallait porter secours.
On peut douter du miracle sans être trop incrédule; mais les dates de l'édification du pont sont précises, et sa solidité, mérite rare dans les ponts gothiques, fait l'éloge de l'habileté de ses constructeurs. Tous ceux qui admirent sans réserve les monuments élevés au xm' siècle prétendent aussi que c'est un chef-d'œuvre d'élégance; la vérité est qu'il présente, vu de face, un aspect original, et qui diffère singulièrement de celui des autres édifices ayant la même destination. A une certaine distance on le prendrait pour un mur, et il n'a guère plus de largeur en effet que les murailles d'un vieux château féodal. Il y a une vingtaine d'années, deux voitures n'y pouvaient pas passer de front, ce qui ne laissait pas que d'être assez incommode, quand on songe que ce pont ne comprend pas moins de 840 mètres de longueur. Mais, au moyen âge , les voitures étaient rares, et le pont se trouvait toujours assez large pour les cavaliers et les piétons. On a remédié a cet inconvénient en pratiquant un encorbellement sur chaque pile , ce qui permet aujourd'hui aux voitures de se croiser.
Si le pont n'était pas commode pour les voyageurs en voiture, il offrait de l'autre côté de grands périls pour lji navigation. Il se compose en effet de vingt-sept arches fort étroites, dont une seule remplit les fonctions d'arche marinière. Or la rapidité du courant est telle à cet endroit du Rhône, que les bateaux, même les bateaux à vapeur chargés de marchandises, ne peuvent le remonter qu'à grand renfort d'hommes ou de chevaux. On comprend les difficultés et les périls de la descente. Aussi, malgré l'habileté du pilote du pont Saint-Esprit, les accidents étaient jadis fort nombreux. Ils sont devenus rares depuis les progrés de la
navigation , et ils vont devenir tout à fait impossible», quand on aura fait disparaître, suivant un projet en cours d'exécution, les deux premières arches, qui seront remplacées par une seule en fonte , établie d'après les plans de M. Aymard.
Le pont Saint-Espritprésentecette singularité remarquable, qu'il n'est point bâti en ligne droite, ce qu'il faut attribuer sans doute aux difficultés du terrain , et non , comme certains le prétendent, aucapriçeou à la fantaisie de l'architecle. Chacune de ses piles est percée d'une petite arcade destinée à faciliter l'écoulement des eaux lors des crues du Rhône.
Pour peu qu'on ait quelque connaissance de l'histoire littéraire du xvii* siècle, on ne peut s'arrêter au Pont-Saint-Esprit sans se rappeler une anecdote assez plaisante qui fit alors grand bruit à la cour et à l'hôtel de Rambouillet. Scudéry et sa sœur, voyageant en Provence, s'arrêtèrent dans cette ville. On les plaça dans une chambre à deux lits. Avant de s'endormir, Scudéry se mit à parler avec sa sœur de leur roman de Cyrus, et lui demanda si elle ne jugeait pas à propos de faire assassiner le prince Masare. Mlle de Scudéry penchait pour la clémence. Des marchands qui entendaient tout d'une pièce voisine s'imaginent aussitôt qu'ils ont saisi la trace de quelque épouvantable complot Ils courent avertir la justice. La maréchaussée arrive, s'empare des voyageurs, malgré les supplications de Mlle de Scudéry et les rodomontades de son frère, et les conduit en prison. Ce ne fut qu'à grand'peine qu'ils parvinrent à se justifier et à obtenir leur élargissement.
En sortant de la Croisière, la vue se porte à droile sur une belle plaine s'étendant jusqu'au Rhône; à gauche , elle s'arrête sur des collines, puis sur des montagnes trapues, aux contours rigides. Mondragon s'aperçoit de ce côté, au pied d'un rocher couronné des ruines d'un vieux château. Ce bourg, aujourd'hui d'une médiocre importance, a joué un
grand rôle dans l'histoire du Comtat Venaissin. Il avait autrefois le titre de principauté , et dans le iv e siècle les archevêques d'Arles y faisaient battre monnaie.
Le paysage sur notre gauche revêt une physionomie toujours plus agreste. De l'autre côté, les montagnes des Cévennes se rapprochent un peu pour s'éloigner de nouveau après Mornas, où nous retrouvons le Rhône, qui depuis longtemps
Chàlcau de Mondragon
déjà nous avait quittés , et qui nous abandonnera bientôt encore pour ne reparaître qu'à Sorgues.
Rien de plus saisissant d'ailleurs que cette petite ville délabrée, qu'entourent encore des murailles en ruines, la haute falaise aux formes anguleuses au pied de laquelle elle est assise, les restes encore imposants de la vieille forteresse, dont la silhouette déchiquetée se dessine sur l'azur du ciel.
Mornas fut jadis une ville importante. Elle existait au temps de la conquête romaine. Reconstruite au moyen âge , elle prit le nom de Ville-Longue et devint le théâtre de plus
d'une lutte sanglante. Le baron des Adrets s'en empara lors des guerres de religion; ses troupes l'inondèrent de sang; ceux des habitants qui avaient échappé au carnage s'étant retirés dans le château, le chef huguenot l'apprit et ordonna que tous ces malheureux fussent précipités du haut de la forteresse. Certains historiens rapportent qu'il leur commanda de se précipiter eux-mêmes, et racontent à ce propos qu'une
Chaleau de Mornas.
des victimes ayant témoigné de l'hésitation : « Saute donc , lui dit le baron , voilà quatre fois que tu recules. — Eh ! monseigneur, répondit le catholique, je vous le donne en dix pour en faire autant. >» Cette raillerie lit rire le monstre : il se montra clément.
Après le massacre, les cadavres furent jetés dans le Rhône. Des Adrets fit mettre le corps du commandant Lacombe avec ceux de quelques autres chefs sur une mauvaise barque; et, leur ayant fait enfoncer des cornes dans la te te et placer des bâtons blancs dans les mains, laissa aller à
la dérive cette embarcation , sur laquelle on avait peint en gros caractères l'inscription italienne suivante :
o voi d'avignone, lasciate passare QUESTI MEHCANT1 , PERCHÉ DAN
PAGATO IL DAZIO A MORNAS.
« Gens d'Avignon, laissez passer ces marchands, car ils ont payé le péage à îMornas. »
Le convoi reprend sa marche; longeant à droite la plaine du
Environs d'Orange.
Rhône, puis il court le long de petites collines en friches, et arrive à IHolenc.
Piolenc est assis au pied d'une colline surmontée d'une église adossée aux ruines d'un vieux château. Cette ville a conservé son ancienne muraille, bâtie à l'époque où elle fut érigée en une baronnie dépendant du monastère de l'ordre de Cîteaux.
Après Piolenc, nous traversons la belle vallée arrosée par l'Ai'gues. Les Alpes se montrent a l'horizon; des montagnes ou des collines se détachent de la chaîne princi-
pale et forment des vallons pittoresques; la plaine s'étend à leur pied, couverte d'une végétation splendide, fertilisée par de nombreux canaux. Bientôt les Alpes apparaissent plus distinctes. Le railway franchit la rivière d'Aiguës. Dans la plaine du Rhône dans la direction du sudouest , nous apercevons à travers les arbres , au pied d'une colline, une petite ville avenante , dont les maisons et les toits plats se pressent autourd'unegigantesque murailledorée par les rayons du soleil. En avant de la cité , et sur la route de Marseille, un arc de triomphe, qu'à ses proportions harmonieuses l'œil le moins exercé ne saurait confondre avec les mesquines imitations des chefs-d'œuvre antiques , s'élève au milieu de la route de Lyon à Marseille. Nous sommes à Orange,
Orange (Arausio Cavarvm), ainsi nommée à cause de sa situation sur l'Araïs (aujourd'hui la rivière deMeyne), a une origine fort ancienne. Quelques historiens en font la capitale des Cavares; mais d'autres prétendent qu'elle n'a jamais eu aucun droit à cet honneur, qui parait avoir appartenu plutôt à Avignon ou à Cavaillon. César s'en étant emparé, elle fut reprise par les Gaulois et retomba ensuite au pouvoir des Romains, qui la fortifièrent et y établirent la seconde légion , ce qui la fit appeler Secundanorum Colonia.
L'époque romaine fut la plus brillante pour cette ville. Après l'invasion des barbares, la nationalité des descendants des Cavares s'efface et disparaît au milieu des envahissements successifs des Bourguignons et des Ostrogoths. Plus tard Orange et son territoire font partie du royaume d'Austrasie, et ensuite des conquêtes des Sarrasins, jusqu'à Charlemagne. Le grand empereur l'érigea en une principauté qui subsista, au moins de nom, jusqu'au règne de Louis XIV.
Il ne parait pas, en effet, que cette cité, dont la bourgeoisie se distinguait par son humeur remuante et son amour pour
les libertés municipales , se soit montrée toujours fort soumise à ses maîtres. La réforme , en y pénétrant dès 1547, fut une cause de révolte. Serbilloni , chef des troupes pontificales, s'en empara en 4562, la livra au pillage et au massacre; les protestants y rentrèrent avec Montbruti , puis ils en furent chassés de nouveau et définitivement par les catholiques. Plus tard, nous voyons les bourgeois d'Orange se soulever deux fois (en 1603 et en 4630) contre la maison de Nassau. Louis XIV mit enfin un terme à toutes ces luttes civiles en prenant le seul moyen qui pût mettre d'accord le seigneur et ses vassaux: il fit raser le château et les fortifications (1660-1673).
Depuis, Orange n'a plus fait parler d'elle.
Les traces visibles encore de l'enceinte construite par les Romains ne permettent pas de supposer qu'à l'époque de leur occupation la population d'Orange pût s'élever au delà de 40 000 âmes; rien ne peut donner une plus haute idée de la grandeur des conquérants. Quand on compare les vastes monuments de proportions si imposantes, qu'ils ont fondés dans des villes que nous appellerions des cités du troisième ordre, avec ceux qui font l'orgueil des cités modernes les plus imposantes, on ne peut s'empêcher de ressentir une humiliation véritable.
Le théâtre d'Orange était adossé à la colline. Les gradins de l'amphithéâtre, encore très-reconnaissables , sont en grande partie détruits. Le mur de la scène, composé de blocs gigantesques, a mieux résisté; à l'origine, il était décoré de trois rangs de colonnes superposées, dont il existe encore d'énormes fragments de granit ou de marbre. La décoration de la façade offre une simplicité grandiose. Trois portes s'ouvraient soit pour le service du théâtre, soit pour les spectateurs. Au-dessus on voit une rangée d'arcade3 surmontées d'une corniche et d'une ligne de corbeaux. A quelques pieds plus haut, et séparée de la première par une
gouttière, se trouve une seconde ligne de corbeaux. Une corniche saillante couronne le haut du mur.
Il semble évident que le théâtre a été recouvert d'une toiture, et non d'un velarium. On distingue au haut du mur des trous qui devaient recevoir les ferrures de ce toit, et les arcs-boutants qui les soutenaient.
A droite et à gauche de la scène, deux corps de bâtiments
Théâtre d'Orange
avancés contiennent des salles spacieuses, des corridors, des escaliers, en un mot toutes les constructions accessoires d'un théâtre.
Des pierres rougies et fendues, des marbres calcinés, et surtout une masse énorme de cendres, attestent que çe beau monument fut la proie d'un incendie; mais les flammes ne lui causèrent probablement pas autant de dommages que l'ignorance du moyen âge. Les princes d'Orange avaient fait
du Ibéâtre le bastion avancé du château construit sur la hauteur h laquelle il s'appuie.
Il y a une vingtaine d'années, des artisans d'Orange s'étaient bâti des masures dans l'intérieur même de cet édifice. Il n'y aurait pas trop h s'en plaindre s'ils n'avaient fait que cela; mais on s'est aperçu, en déblayant ce monument des baraques qui le déshonoraient, que le bas des murs avait été entamé en plusieurs endroits. L'un y pratiquait une porte, l'autre une armoire; tel agrandissait sa chambre en diminuant la muraille , sans s'inquiéter si l'édifice qu'ils minaient pour ainsi dire par la base ne s'en vengerait pas en les écrasant dans sa chute.
Un portique qui subsiste encore en partie faisait communiquer le théâtre à un hippodrome dont on reconnaît facilement l'enceinte, de forme elliptique allongée. Une partie des. murs de cette enceinte existe et se retrouve plus ou moins mutilée dans des maisons modernes. Du côté de la colline, cette muraille est double et se compose de deux parties appliquées l'une contre l'autre. Quelques archéologues ont considéré ces vestiges comme ayant appartenu h un cirque; mais l'étendue de cette enceinte elliptique et son peu de largeur démontrent qu'elle a été destinée à des courses de chevaux et de chars, et non à des combats d'animaux ou de gladiateurs.
On a longtemps cru que l'arc de triomphe d'Orange avait été élevé k la gloire de Marius, parce que sur un des boucliers des trophées on lisait le nom de Mario , mais on ne saurait s'ariêter une minute à cette opinion. Au temps de ce grand capitaine, les Romains ne construisaient pas de monuments d'un style si raffiné qu'il touche au maniérisme de la décadence, du moins selon M. Mérimée. D'après cet archéologue, il serait plus probable que l'arc d'Orange date de la même époque que tous ceux de la Provence : Saint-Remy, Carpentras, qui ont été édifiés à la gloire de Mare-Àurèle et pour consacrer le souvenir de ses victoires en Germanie. Il serait peut-
être hasardeux d'admettre aussi trop vite ce sentiment, et de repousser celui qui veut faire ce bel ouvrage contemporain d'Auguste. Ainsi que je l'ai déjà dit pour les arcades du forum de Vienne, il ne faut pas vouloir toujours rencontrer dans les monuments romains d'une même époque une complète uniformité de style et d'exécution. On doit faire la part du talent individuel des artistes et de leur originalité, et ce serait
Arc de triomphe , à Orange.
d'ailleurs commettre aussi une grosse erreur que de s'attendre à trouver dans les œuvres de tous ceux qui vivaient au siècle d'Auguste des qualités absolument pareilles et sans mélange de bizarreries ou de défauts.
En acceptant l'hypothèse qui fait de l'arc d'Orange un monument contemporain du siècle d'Auguste, on admet facilement qu'il a été édifié pour consacrer le souvenir des conquêtes romaines depuis Sextius jusqu'à César.
Il mesure 22 mètres en hauteur, sur une largeur de 21 et une épaisseur de 6. Il est percé de trois arcades, dont une principale, plus grande que les deux autres; mais il règne entre elles une telle harmonie de proportions, que cela seul suffit pour faire rejeter l'opinion qui veut faire de ce monument une œuvre de la décadence. Quatre colonnes corinthiennes cannelées décorent chacune des façades principales ; l'espace compris entre les colonnes et le pleincintre des arcs latéraux est rempli par des trophées d'armes. Les colonnes supportent un attique couvert de trophées maritimes, pour indiquer que l'arc était consacré aux armées de terre çt de mer; les éperons des navires, les mâts, les vergues, les cordages, entassés dans un désordre apparent, sont un chef-d'œuvre de composition et produisent un effet des plus pittoresques. Un grand stylobate, dont les bas-reliefs représentent les épisodes des grandes batailles romaines, couronne l'ensemble du monument.
Les faces latérales sont moins bien conservées ; celle de l'ouest ne possède plus que des lambeaux frustes et dégradés de son origine romaine. Dans celle de Test, décorée de quatre colonnes corinthiennes, on voit encore des captifs d'une admirable exécution , peut-être poussée trop loin dans les détails, mais qui traduit avec une énjpuvante éloquence la douleur et la honte des vaincus.
L'intérieurdes arcades est remarquable par la variété et l'élégance exquise de l'ornementation. On admire surtout la décoration pittoresque et d'une belle exécution des caissons de la voûte.
MM. Caristie et Renaud , chargés de restaurer ce monument, s'en sont acquittés avec une intelligence qui leur fait grand honneur. Ils 3e sont bien gardés de vouloir refaire les détails , et se sont bornés à consolider les masses. Les dévastations des hommes , bien plus que l'action du temps, avaient avancé l'œuvre de destruction. Les princes d'Orange,
nous l'avons dit, s'étaient fait un château dans l'intérieur et autour de l'arc romain , et l'on voit encore sous les portes les traces des arcades et des planchers qu'ils y avaient fait établir.
Malgré ces mutilations et ces insultes, l'arc d'Orange n'en reste pas moins un des monuments les plus admirables du Midi. Il semble même que la nature ait voulu le dédommager de tant d'outrages, eu revêtant ses murailles de la belle teinte chaude et dorée qui contraste d'une façon si harmonieuse avec la teinte foncée du ciel et la puissante coloration des campagnes provençales.
On peut visiter encore , à Orange , les ruines de la forteresse, se mettre en quête de quelques restes d'aqueducs et de bains qui se trouvent sur son territoire , dont le sol recouvre comme une mine inépuisable des débris antiques. Le proscénium du théâtre a été transformé en une sorte de musée Ou d'exposition permanente de marbres, de fragments, d'inscriptions et de statues gallo-romaines, qui offre un grand intérêt.
L'art romain n'est pas seul représenté k Orange. Cette ville possède encore une église dédiée à saint Eutrope , et dont l'origine remonte au x* et au xi e siècles. La sculpture moderne y figure également, représentée par une statue en marbre de Raimbaux III, comte d'Orange, modelée par M. Daniel.
A la hauteur d'Orange , la plaine s'élargit de plus en plus dans la direction du Rhône ; les montagnes ont disparu de ce côté, tandis qu'elles se rapprochent à gauche dans la direction du sud-est, pour s'éloigner de nouveau. Nous voici à Courthezon, sur la petite rivière de la Seille.
Courthezon dut avoir jadis une certaine importance, à en juger par son enceinte flanquée de tours , qui subsiste encore aujourd'hui. Maintenant c'est une petite ville d'un aspect agréable, dans une jolie position, mais qui ne semble
70 ITINÉRAIRE DE LYON A LA MÉDITERRANÉE, pas de longtemps appelée à jouer un grand rôle dans l'histoire.
Joseph Saurin, qui fut tout à la fois un savant et un littérateur, un philosophe et un mathématicien, naquit à Courthezon.
La plaine devient onduleuse et mouvementée à droite, 6'entrecoupe de petites collines et rapproche l'horizon.
Chà lea u - N eu f-d u- Pa pc .
Bedarrides, où nous ne nous arrêterons pas, se voit dans la direction de l'ouest.
Bientôt les montagnes du Rhône reparaissent , bien que nous n'apercevions pas encore le fleuve. Sur deux collines apparaissent les ruines imposantes du manoir de Château- Neuf. Château-Neuf-du-Pape fut jadis une résidence d'été des papes d'Avignon. Comme vous pouvez le voir, elle ne ressemblait guère à une ville moderne , et son enceinte de murailles percée de quatre portes, ses tours énormes, ses massifs donjons lui prêtaient une physionomie rébarbative
et menaçante, que les injures des temps et des hommes ont rendue fort pittoresque.
Le railway, après avoir traversé de petites vallées encadrées de collines ou des plaines de vignobles, s'arrête k Sorgues.
Cette petite ville tire son nom d'un pont bâti sur la rivière chantée par Pétrarque, et qui vient mêler ses ondes pures à celles de l'Ouvèze. L'Ouvèze et la Sorgues méritent d'être citées entre toutes les rivières de ces contrées : elles ont toujours de l'eau, même au plus fort de l'été.
Les comtes de Toulouse , appréciant ce que valait un si rare mérite, firent élever k Sorgues (xn* siècle) un château, considérablement augmenté et embelli plus lard par les papes. Il fut k peu près abandonné lors du retour des successeurs de saint Pierre k Rome. Le baron des Adrets vint l'assiéger en 1562 (il n'y trouva qu'une faible garnison), puis la livra aux flammes. La Révolution consomma la ruine en démolissant les tours pour en vendre les pierres. Aujourd'hui il ne reste plus que des débris k peine suffisants pour faire apprécier la vaste étendue de cet édifice.
Les voyageurs et les habitants de la Provence et du Comtat font de temps immémorial l'éloge de la beauté des femmes de Sorgues. On va même jusqu'k prétendre qu'elles peuvent rivaliser sur ce point avec les Artésiennes; c'est lk une question délicate que nous ne nous exposerons pas k trancher. Sans cependant nous ériger en juges, nous reconnaîtrons sans peine que les femmes de Sorgues méritent leur réputation , et qu'il est impossible de ne pas êtré frappé, si peu qu'on ait le sentiment de l'art, de la grâce antique, du dessin pur et ferme des profils féminins, où se retrouvent harmonieusement réunis les types latin et grec.
Sorgues est entourée de ravissants paysages pleiiis de fraîcheur et d'ombre , qui se continuent jusqu'k Avignon. Les chênes verts , les oliviers, les mûriers, les prairies les plus
riches s'étalent à nos yeux, tantôt sur les flancs de petites collines , tantôt dans une plaine arrosée par les méandres ombragés des ruisseaux. A droite, les montagnes reparaissent, puis le Rhône. Les montagnes ne sont plus que des collines, mais d'une admirable forme; sur l'une d'elles se dressent les ruines du château de Villeneuve, que nous apercevons à travers les arbres de l'île Berthelasse. A gauche, la plaine s'étend au loin , baignée dans les flots d'une ardente lumière, et se prolongeant jusqu'au pied des Alpes, dont les cimes dentelées déchirent l'horizon.
Nous traversons la station du Pontet, le château des papes se montre à notre gauche , dans son imposante majesté, le convoi ralentit sa marche. Voici, derrière les remparts bordés de platanes , les tours carrées et l'enceinte à* Avignon.
Le Rhône près d'Avignon.
On suppose volontiers que le nom d'Avignon vient des deux mots celtiques Aouen fleuve, ion seigneur, maître, qui commande , qui domine : ville qui domine le fleuve. Certains élymologistes ne se sont pas contentés de cette origine, probablement parce qu'elle est trop simple et qu'elle ressemble trop à l'appellation moderne; ils ont trouvé qu'Avignon venait à' A vento , dans l'unique but sans doute de faire une épigramme contre le mistral, lequel mérite au reste tous les méchants quolibets qu'on pourra lui adresser.
Ce n'était à l'origine qu'une colonie de pêcheurs à laquelle les Phéniciens apportèrent le commerce et le culte d'Hercule. Après eux vinrent les Phocéens ; mais ici les historiens ne s'accordent plus , les uns faisant d'Avignon une colonie
de Marseille, les autres prétendant que les Massaliotes établirent seulement avec Avignon des relations d'amitié et de commerce, et que par la suite un grand nombre d'entre eux allèrent se fixer et s'établir dans cette ville, où ils élevèrent un temple de Diane, la grande déesse phocéenne , à côté de celui d'Hercule.
Il ne reste pas à Avignon beaucoup de vestiges de la domination romaine; pourtant on ne saurait douter qu'une ville placée par Ptine et par Pomponius Mêla au premier rang parmi les cités de la Grande Narbonnaise n'ait eu , elle aussi, comme Arles , Nîmes ou Vienne, ses monuments splendides , pareils à ceux dont les débris mutilés attestent encore aujourd'hui en tant d'autres lieux la grandeur et le génie audacieux des maîtres du monde. Nous verrons quelles commotions les ont fait disparaître.
Après la domination romaine , Avignon passa successivement au pouvoir des Francs, puis des Oslrogoths.
Avignon se vit ensuite disputée par les fils de Clovis, Sigebert et Gontran , prise et reprise, puis livrée aux Sarrasins par la trahison de Mauronte. Mais Charles Martel accourut bientôt, aidé de Luitprand, roi des Lombards, qui vint avec ses cohortes se joindre aux troupes françaises.
« Arrivés sous les murs de la ville, dit un des historiens d'Avignon, M. Blégier, les Francs en firent le siège, qui fut long et meurtrier. Charles Martel eut recours à toutes les machines alors en usage pour l'attaque des places. Enfin la ville fut prise d'assaut, tous les Sarrasins passés au fil de l'épée, une grande partie des habitants égorgés, leurs maisons livrées aux flammes. Les églises et les monuments romains disparurent dans ce désastre, le plus grand qu'Avignon ait eu h subir. »
Avignon , soumise plus tard au régime féodal , eut pour suzerains d'abord les comtes de Provence, puis, en il 25, les comtes de Provence et ceux de Toulouse , qui se partagèrent
leurs droits. Ils étaient représentés dans la ville par un vicomte; mais, au xn* siècle, les habitants s'étant associés au mouvement de régénération des municipalités qui agitait tout le Midi, parvinrent d'abord à s'affranchir entièrement de la domination du comte de Provence, et ne laissèrent guère subsister que nominativement l'autorité que le comte de Toulouse s'obstinait à revendiquer. Ils nommèrent quatre consuls, deux dans la noblesse et deux dans la bourgeoisie. Plus tard, des dissensions ayant éclaté entre les deux classes, l'évêque Geoffroy, pris pour arbitre, réunit sous sa présidence une assemblée dont les délibérations donnèrent naissance h une charte (1 154) où furent consacrés tous les principes de libertés et d'indépendance de la cité. Avignon devint alors une sorte de république municipale.
Au xiii e siècle, et malgré ses agitations intérieures, Avignon était puissante. Pour mettre fin aux troubles, les habitants nommèrent, h l'exemple des villes italiennes, un podestat, qui portait le titre de seigneur et qui était pris d'ordinaire dans les rangs de la noblesse ou parmi les étrangers. La dictature des podestats dura vingt-cinq années. Le premier d'entre eux (ils étaient nommés pour un an, mais rééligibles) fut Spinus de Surexina (1220); le dernier, et aussi le plus célèbre, fut Barrai des Baux, dont le pouvoir fut prolongé pendant trois années (1249-1251)
Avignon embrassa la cause des Albigeois. Le comte de Toulouse, chef de ce parti, fit tout pour se rendre la ville et les habitants favorables. Il leur céda tous ses droits sur un grand nombre de localités voisines. Les Avignonnais reconnaissants entrèrent dans la fédération formée par Marseille, Toulouse et Béziers.
Le comte des Baux, prince d'Orange, ayant voulu s'opposer à ce mouvement des esprits , fut menacé par la population. Le pape lança l'anathèmesurla ville, et le roi de France, Louis VIII, arriva de Lyon avec une armée de 50 000 hom-
mes. Les magistrats effrayés offrirent au roi le passage sur le pont Benezet et des vivres pour son armée. Il accepta ; mais on fit adapter à un pont de pierre un pont en bois qui permettait aux troupes de traverser le Rhône sans entrer dans la ville , dont l'accès fut seulement accordé au roi , au cardinal légat, Romain Saint-Ange, et aux principaux che-" valiers. Louis VIII s'en irrita et voulut pénétrer dans Avignon casque en tète, la lance au poing, suivi de ses hommes d'armes. Les magistrats indignés ferment leurs portes, remplissent d'eau les fossés de PencehUe et appellent la population aux remparts. Louis VIII fit alors serment qu'il ne s'éloignerait pas avant d'avoir pris cette ville orgueilleuse. Le siège, commencé le iO juin, dura trois mois. L'énergie et le courage des assiégés furent soutenus par le comte Raymond, qui ne cessait de troubler l'ennemi par ses attaques. De leur côté , les Avignonnais et leurs magistrats se défendaient avec une indomptable énergie.
Un grand abattement s'emparait des assiégeants. Le légat voulant alors à tout prix s'emparer de la ville , au moment môme où l'armée était décidée à lever le siège , usa de perfidie. Par ses ordres, des propositions de paix furent apportées aux Avignonnais avec les assurances de modération les plus solennelles. Ceux-ci , confiants dans ces promesses, ouvrirent leurs portes le 12 septembre 1726.
Ils ne tardèrent pas à s'en repentir. A peine l'armée royale était-elle entrée dans la ville, que le cardinal légat ordonnait que les fossés fussent comblés , les murs rasés, les hôtels détruits. Romain SaintrAnge exigea ensuite que deux cents citoyens demeurassent en otage jusqu'à ce que la ville eût satisfait à l'Église et rempli les conditions imposées par le roi. Alors on vit le marteau des démolisseurs achever l'œuvre de destruction commencée par la hache des Francs de Charles Martel ; les restes des monuments romains , les édifices et les forteresses élevés sous
la république ne formèrent bientôt plus qu'un monceau de ruines. Toutes les machines de guerre et tous les navires à voiles durent être livrés au roi. Enfin le cardinal rançonna le pays pour la somme, énorme à cette époque , de sept mille marcs d'argent.
De la capitulation de 1226 date la chute de la grandeur municipale d'Avignon : mais néanmoins l'esprit d'indépendance et de liberté ne put disparaître le même jour ; il subsista longtemps encore , et nous le voyons de temps à autre renaître et s'agiter sous les divers maîtres qui furent successivement imposés à ce beau pays .
Après le traité de Beaucaire (1251), Avignon se vit soumise aux comtes de Provence et de Toulouse , qui y exercèrent le droit de haute et de basse justice et y furent représentés par un viguier. A ses consuls succédèrent des syndics, mais elle conserva ses coutumes et ses lois communales. Un jour enfin, Philippe le Bel, se trouvant héritier des droits du comte de Toulouse, céda la moitié de la ville au roi de Naples, Charles II, qui possédait l'autre moitié en sa qualité de comte de Provence, et qui devint ainsi l'unique seigneur d'Avignon.
Nous n'avons pas à raconter comment Avignon remplaça Rome un beau jour, ni l'histoire si dramatique de la lutte de Philippe le Bel avec l'Église.
Clément V, ce Gascon ambitieux fait pape par Philippe, à qui il livra les Templiers en échange de la chaire pontificale, vint s'établir à Avignon en 130#, et se logea au couvent des Frères-Prêcheurs. Il n'y acheva pas sa vie, changea plusieurs fois de résidence, et finit par se retirer k Carpentras , où il fit frapper des monnaies à son effigie avec le titre de comte du Venaissin ( Cornes Venaissius j. L'héritier de la pourpre impériale des Césars de Rome, l'un des successeurs de Grégoire le Grand, en était venu à se glorifier d'un titre féodal!
Son successeur, Jacques d'Ossa, pape sous le nom de Jean XXII (1316), homme remuant, d'une grande énergie et politique habile, essaya de relever le pouvoir pontifical' et y parvint en partie. Il ne tenta pas de revenir à Rome ; il aimait Avignon, où il avait été évêque, et résolut d'y construire un palais digne des hôtes illustres qui devaient l'habiter. Son projet rencontra de grands obstacles parmi les cardinaux italiens , furieux de voir enchaîner le saint-siége sur les bords du Rhône. Jacques de Via, neveu du pape, évêque d'Avignon , et qui avait été chargé par son oncle de diriger les travaux du palais , mourut subitement empoisonné. Hugues Géraud, évêque de Gahors, reconnu comme l'auteur de ce crime , fut attaché à la queue d'un cheval et mené au bûcher qui devait le consumer vivant. Malgré les complots tramés contre sa vie, Jean XXII mourut tranquillement dans son lit (1334).
Benoît XII, qui le remplaça , fut vivement sollicité de retourner à Rome. Pétrarque , qui était venu s'établir à Avignon sous son prédécesseur, et qui avait déjà vainement engagé Jean XXII à rétablir le saint-siége dans la ville éternelle, ne vit pas ses conseils mieux écoutés de Benoît. Le nouveau pape, après avoir longtemps hésité, se décida à se fixer à Avignon. Il changea même pour l'agrandir le plan du palais tommencé par son prédécesseur, et détruisit les constructions existantes. C'est à lui qu'on doit la partie septentrionale de cet édifice et la tour de Trouillas.
Pétrarque se montra sévère dans le jugement qu'il porta sur Benoît et 3ur les motifs qui l'avaient fait rester à Avignon. Il ne fut pourtant pas plus heureux auprès de Clément VI, élu en 1342. Vainement Rienzi veut joindre ses efforts à ceux du poêle son ami et supplie le nouveau pape de céder aux instances et aux prières de la ville sainte. Celui-ci reste inébranlable. On sait quelles furent les suites de cette décision. Rienzi , de retour à Rome , y établit pour un
instant une république dont il fut le tribun, puisle dictateur; mais bientôt après il se vit chassé, livré au pape et envoyé à Avignon. Clément le fit enfermer dans une des tours du palais , le pied attaché à une chaîne dont le premier anneau était fixé à la voûte de la prison.
Clément VI fut un pape mondain et fastueux; il donna aux Avignonnaisle spectacle de fêtes splendides, et, pendant tout son pontipcat, ils purent espérer que leur ville hériterait de Rome et resterait la capitale de la chrétienté. Ils virent successivement le roi de Naples venant rendre hommage au pape ; les ambassadeurs de Venise, la chaîne au cou, prosternés aux pieds du pontife , en témoignage du repentir de leur république d'avoir enlevé Gênes au* saint-siége; l'antipape Pierre deCorbaro, abjurant son erreur sur un échafaud; les envoyés du grand khan desTartares; le moine grec Balaam, chargé par l'empereur Andronic de tenter la réunion des deux Églises , et enfin les fêtes et les bals donnés en l'honneur de Charles IV, et comme pour le dédommager des conditions humiliantes auxquelles il venait d'acheter la couronne impériale.
Au milieu de ces fêtes une peste terrible désola Avignon, si terrible qu'en trois jours elle enleva quatorze cents personnes. Le pape prit toutes les mesures possibles à cette époque pour combattre ce fléau, mais il ne paraît pas que ses efforts aient été bien efficaces. L'épidémie fit de tels ravages, au dire de quelques historiens, que le nombre total des victimes dépassa cent mille. Mais il faut faire la part aux exagérations des chroniqueurs au moyen âge.
Parmi ces victimes , la plus illustre , non par le rang , mais par sa beauté, sa vertu et ses amours, était Laure de Sade, que l'empereur Charles avait baisée au front dans un des bals de la cour pontificale , et que les sonnets de Pétrarque avaient rendue déjà célèbre dans tpute l'Europe. La chaste amante du poète mourut entourée de l'admiration
universelle , regrettée de son mari , à qui elle avait donné onze enfants , et laissant Pétrarque inconsolable.
Un des faits les plus importants pour Avignon, sous le pontificat de Clément VI, fut l'arrivée de Jeanne de Naples, qui venait d'égorger son mari. Elle traversa la ville à pied, sous un dais de drap d'or, suivie de huit cardinaux et escortée des troupes. Après avoir obtenu , ou à peu près, son absolution , elle voulut rentrer avec son nouvel époux , Louis de Tarente, dans ses États d'Italie; mais, comme ses sujets n'étaient pas disposés à la recevoir et qu'elle manquait d'argent pour lever une armée, elle vendit à Clément la ville et l'État d'Avignon au prix de 80 florins d'or. Ce marché fut conclu le 9 juin d348. A partir de cette date les papes furent chez eux , et Clément VI se mit alors eu mesure de continuer les constructions commencées par ses prédécesseurs. Il voulut que la ville démantelée eût ses murailles, et il fit bâtir la plus grande partie de l'enceinte.
Les fortifications n'effrayèrent pas l'archiprêlre Arnoux de Seryole, qui vint, à la tête de ses compagnies blanches, se présenter devant Avignon en 1360. L'effroi se répandit aussitôt dans la ville qui avait soutenu un siège si héroïque contre le roi de France et sa puissante armée. Mais Avignon n'était plus libre; des soldats étrangers la défendaient; puis les mœurs étaient singulièrement amollies et relâchées. Innocent VI, successeur de Clément, n'essaya pas de résister. Il invita Arnoux à venir le trouver, le reçut, dit Froissard, « comme s'il eût été le fils du roi.de France, » l'admit à sa table et lui donna 40 000 écus que payèrent les Avignonnais, moyennant quoi il quitta les terres de l'Église.
Six ans après (1366) une visite du même genre vint encore alarmer les Avignonnais et le pape Urbain V ; c'était Duguesclin demandant pour les grandes compagnies une aumône de 200 000 livres. Le pape les leva sur les bourgeois, mais le connétable les refusa. « Je n'en veux point, dit-il; c'est le
pur sang (lu peuple; que sa sainteté donne du sien. - Sa sainteté y consentit, mais alors elle marchanda; et Duguesclin, après s'être contenté de 400 000 livres, partit pour PEspagne.
Un grand changement eut lieu sous Urbain V. Le pontife revint à Rome en 4 367; mais, contrairement à ce qui s'était passé sous Jean XXII , il trouva cette fois les cardinaux fort opposés à l'abandon d'Avignon, où ils menaient douce vie et où ils habitaient de magnifiques palais. « Mauvais pape! disaient-ils, père impie! où mènes-tu tes enfants? » Et ils lui reprochaient de ne point imiter le Christ, qui n'avait jamais quitté sa patrie. Soit que les plaintes des cardinaux eussent touché le coeur d'Urbain, soit que lui-même, une fois dans Rome, n'ait pas tardé à regretter Avignon, il revint dans cette ville trois ans après , et y resta jusqu'à sa mort.
Ce fut Grégoire IX qui replaça le saint-siége à Rome , où il est resté depuis jusqu'à nos jours. Cet événement important eut lieu le 13 janvier 1377, 68 ans après l'entrée de Clément V à Avignon (1309).
Après le départ des papes , Avignon fut gouvernée jusqu'à la Révolution par des légats. Nous ne pouvons raconter ici les événements qui s'accomplirent durant cette longue période; disons seulement que la tranquillité fut souvent troublée, que l'esprit municipal des habitants se réveilla plus d'une fois, qu'il en résulta souvent des dissensions civiles, que le sang coula dans les rues. Le parti aristocratique en vint aux mains avec le parti populaire dans ces luttes, où les rois de France jouèrent un rôle important, favorisant d'ordinaire le parti populaire, qui, de son côté, inclinait pou? la réunion au comtat du royaume.
Le temps n'était plus, en effet, où les Avignonnais pouvaient redouter, avec le contact des hommes du Nord , l'envahissement de la barbarie. La civilisation n'avait plus son foyer au delà des Alpes; la France dominait dans la science, dans
les lettres, dans les arts, à la place de l'Italie. D'ailleurs Avignon, par sa situation au milieu même du territoire français, voyait le travail de ses habitants, les produits de ses fabriques languir étouffés par le réseau des douanes qui la pressaient de toutes parts; Lyon et Nîmes , ses rivales, prospéraient à ses dépens. D'un autre côté, la politique romaine ne considérait le comtat que comme un domaine dont il lui importait surtout de tirer de gros revenus.
L'on peut donc dire que tout était préparé pour la réunion à la France quand éclata la Révolution. Nous n'avons pas à raconter ici les faits regrettables qui suivirent ce grand événement; le lecteur nous saura gré de lui éviter le récit des exploits de Jourdan Coupe-Tête pendant la Terreur, et ceux des émules de Trestaillon en Tout le monde connaît
l'assassinat du maréchal Brune. L'hôtel (C hôtel du Palais- Royal) où il fut commis existe encore , et l'on vous montre dans cet hôtel la chambre où le maréchal fut frappé, et dans cette chambre les traces apocryphes des balles des meurtriers.
Aujourd'hui Avignon peut sembler une ville un peu déserte; l'enceinte bâtie par ses papes enferme non-seulement des rues et des palais , mais des prairies et des vergers. C'est une ressemblance de plus qu'elle offre avec les cités italiennes du moyen âge, dont elle a l'aspect solennel et mélancolique. Pourtant la révolution française et le développement industriel qui suivit ce grand changement politique et social ont redonné a Avignon une importance qui deviendra chaque jour plus grande. La population, descendue à 17 000 âmes à la fin du xvui* siècle, en a plus de 35000 à l'heure présente. Malgré son apparence si calme, d'un calme qui donne à quelques-uns de ses quartiers une physionomie de nécropole , c'est une ville industrielle. Le chiffre de son mouvement commercial annuel est en moyenne de 02 millions de francs.
Ayant la Révolution, Avignon possédait huit chapitres,
trente-cinq couvents , sept confréries de pénitents, trois séminaires et soixante églises. On y comptait plus de deux cents tours et clochers; aussi Rabelais l'appelle Vile sonnante Il ne lui reste plus aujourd'hui que dix-huit églises; plus d'un couvent s'est transformé en usine ou a été démoli.
11 est peu de villes en France, il n'en est peut-être pas qui offrent plus d'intérêt qu'Avignon. Tous ceux dont l'àme s'ouvre aux émotions de l'art et de l'histoire ont emporté de cette antique cité, qui fut un jour la rivale de Rome , un souvenir à la fois mélancolique et plein de charme. Ses monuments et ses habitations ont conservé une physionomie qu'on chercherait vainement sur un autre point de notre pays. La nature aussi, d'ailleurs, y a son aspect local et particulier; le soleil méridional et sa vive lumière rayonnent sur des paysages souriants qui forment un cadre admirable aux monuments austères et imposants de la vieille cité.
Depuis longtemps les monuments d'Avignon fournissent une ample matière aux di£Cus*sions des archéologues. Pour nous, dont la mission est modeste, nous nous bornerons à parcourir rapidement ces curieux éditices, en signalant les traits principaux de leur histoire.
Le Pont Benezet. Un jeune pâtre d'Alviland dans le Vivarais (il n'avait que douze ans) conduisait son troupeau dans une des vallées rocheuses des Cévennes, Tout à coup une vive lumière inonde la campagne; Jésus apparaît dans sa gloire au gardeur de moulons qui tombe à genoux; il lui ordonne de jeter là sa houlette et de s'en aller construire un pont sur le Rhône.
Benezet obéit. A peine a-t-il fait quelques pas, qu'il rencontre un ange sous les habits d'un pèlerin. Avec un tel guide , l'enfant arrive promptement au Rhône. Mais saisi d'effroi à la vue de l'immense fleuve, il s'écrie : « Mon Dieu, quelle làrge rivière! Comment y bâtir un pont? » Et son regard suppliant interroge son conducteur céleste.
Celui-ci, au lieu de répondre, disparaît dans un rayon de feu.
Un batelier fait traverser le Rhône à Benezet moyennant trois des six oboles qui composaient toute sa fortune. A peine débarqué, Benezet va droit à la cathédrale, où l'évêque Pons prêchait une foule nombreuse et recueillie.
« Écoutez-moi, s'écrie le pâtre sans se soucier de troubler
Ponl Sainl-Rcnczcl, à Avignon.
le pieux orateur : le Seigneur Jésus m'envoie pour bâtir un pont sur le Rhône. »
L'évêque, â la vue de l'enfant qu'il prend pour un malfaiteur, le fait saisir et garrotter, et ordonne qu'on le conduise au viguier.
Là Benezet répète :
« Je suis envoyé par le Christ pour bâtir un pont sur le Rhône. «
Et le viguier d'entrer en fureur. « Toi, misérable! mais comment feras-tu pour entreprendre une œuvre devant laquelle Gharlemagne lui-même, le grand empereur, a reculé ?
— Laissez-moi libre et je le ferai , reprend Benezet d'une voix calme.
— Eh bien, puisque tu es si présomptueux, va dans la cour de mon palais, regarde la pierre qui se trouve au milieu, et, si tu la soulèves, je croirai à la mission. Elle sera la première pierre de ton édifice. »»
Benezet se rend au lieu indiqué, suivi des bourreaux et de la foule, qui l'accablait d'insulles et de raitleries.
Au milieu de la cour du palais du viguier se trouvait un fragment de roc énorme, que trente hommes n'eussent pas réussi à ébranler. L'enfant s'en approche, le soulève comme un caillou , le met sur son épaule , et descend vers le fleuve d'un pas aussi léger que s'il n'eût été chargé que de sa panetière. Arrivé au Rhône , il jette au milieu des eaux frémissantes ce quartier de roc qui devint en effet la première pierre du pont dont les importants débris frappent encore d'admiration les archéologues et les artistes.
Il n'est pas besoin de dire que le peuple , le viguier et l'évôque lui-même, reconnaissant dans ce prodige les effets de l'intercession divine, passèrent de la défiance à l'enthousiasme; le viguier salua Benezet du nom de saint, et lui compta la somme de 300 sols. En quelques instants les dons de la foule s'élevèrent à 5000 sols , destinés à la construction du pont (1177).
Benezet y travailla sept ans et mourut sans l'avoir achevé (1184).
On l'ensevelit dans la petite chapelle qui fut bâtie entre la troisième et la quatrième arche, et il fut canonisé par Innocent IV ; avant de mourir, il avait fondé la célèbre confrérie des Frères Pontifes ou constructeurs de ponts, qui acheva son œuvre en 1188.
Telle est la légende de Benezet, du pont d'Avignon et des Frères Pontifes. Voici maintenant l'histoire :
La corporation des Pontifes date de l'antiquité la plus reculée. Il ne serait pas téméraire de la rattacher aux anciens Pontifices de la Rome païenne. Benezet paraît avoir été, au moyen âge, le premier chef des Frères Pontifes. Il parcourut la France suivi de ses frères vêtus d'une longue robe blanche avec un pont brodé en laine de couleur sur la poitrine. Les Pontifes s'arrêtèrent à Avignon et bâtirent le monument auquel se rapporte la légende que nous venons de raconter.
Le pont d'Avignon avait dix-neuf arches , dontla première touchait aux murs d'Avignon , et la dernière à ceux de Villeneuve. Comme tous ceux de cette époque, il était fort étroit et ne pouvait guère servir qu'aux cavaliers ou aux piétons.
Aujourd'hui il ne reste plus que quatre arches, d'un aspect fort pittoresque et d'une grande élégance , bien qu'elles aient été restaurées au xiv e siècle. Les arches anciennes étaient moins élevées; La chapelle est certainement contemporaine du pont ; mais vers le xv« siècle elle fut divisée en deux parties , dont l'une se trouva de plain-pied avec le pont , et dont l'autre, plus basse, repose sur une des piles. L'abside de la chapelle inférieure est cintrée, et la nef ogivale; le contraire a lieu pour l'étage supérieur , ce qui s'explique sans peine par la restauration. Cette chapelle est d'ailleurs d'une ornementation très-sobre; maison doit remarquer quelques détails, notamment les modillonsde l'extérieur de l'abside : l'un d'eux est le chapiteau d'un pilastre corinthien, d'un style assez élégant et d'une exécution assez remarquable pour qu'il soit permis de douter si l'on a devant les yeux un morceau antique intercalé dans une construction du xu e siècle ou une habile imitation.
On a accusé Louis XIV d'avoir détruit le pont de Benezet; c'est là une erreur populaire qui n'est plus soutenable au-
jourd'hui. La violence des eaux, la nécessité de la guerre, l'incurie du gouvernement papal et des légats sont les seuls motifs de sa ruine.
L'église métropolitaine de Notre- Dame-des-Doms. — L'o-
Calhédralc d'Avignon.
rigine de la cathédrale est fort obscure. Avant l'histoire, comme toujours, nous rencontrons la légende. Celle-ci se trouve au long dans un livre dédié au pape Jean XXII par
le pénitencier des Pontifes , le dominicain Bernard Guido, sous le titre de Spéculum sanctorale.
Marthe, la vénérable hôtesse de Jésus-Christ, sœur de Madeleine e! de Lazare, après avoir vaincu la Tarasque, monstre effroyable qui désolait la Provence , s'en vint à Avignon, où la première, selon le P. Didier, elle prêcha la foi nouvelle. Elle fit beaucoup de miracles , et construisit sur le rocher des Doms une magnifique église dédiée à la Vierge, qui fut consacrée par les évêques d'Aix, d'Arles et d'Orange, saint Maximien, saint Trophime et saint Eutrope. A coté de l'église, elle bâtit un couvent. Tant qu'elle séjourna à Avignon , Marthe habita une fente de rocher, menant la dure vie des cénobites, buvant de l'eau, se nourrissant de racines, couchant sur un lit de feuilles sèches, et ne portant d'autres vêtements qu'une peau de bête maintenue par une corde à gros nœuds. Elle mourut à l'âge de soixante -dix ans.
Sur la foi de cette légende, qui s'accorde assez mal avec le témoignage de Grégoire de Tours, les Avignonnais revendiquent pour leurs ancêtres la gloire d'avoir embrassé le christianisme avant le reste de la Gaule.
Quoi qu'il en soit, l'église de Marthe ayant été ruinée, Constantin , selon le P. Eouguier, dans son Histoire d'Avignon , ouvrage du xvn e siècle, l'aurait fait rebâtir. Le pieux historien en voit la preuve dans une pierre enchâssée dans le chœur de l'église, pierre bien fruste à la vérité, où il a découvert le Chrysimos, ou chiffre de Constantin.
Les Sarrasins détruisirent l'église de Constantin. Charlemagne la releva, dit-on. Le P. Eusèbe, beaucoup plus circonspect que les historiens de ce temps , suppose avec une grande vraisemblance que la cathédrale dut plutôt sa réédification aux libéralités que le grand empereur fit dans son testament , par lequel les deux tiers de ses trésors devaient être répartis entre vingt et une métropoles dont faisait partie Arles, k qui l'Église d'Avignon était soumise. Un cloître
magnifique fut ajouté à la cathédrale, appelée alors église de la Sainte -Vierge, de Saint-Jean et de Saint-Étienne, et qui ne prit qu'au xiv* siècle le nom de Notre-Dame-des-Doms.
Toutes ces traditions sont fort suspectes , et l'archéologie ne s'accorde pas toujours avec elles. Encore les archéologues sont-ils loin de s'entendre entre eux. D'aucuns, par exemple, soutiennent que le porche ou portique couvert est d'origine romaine, et que les constructeurs de l'édifice chrétien se sont servis de celte partie du temple d'Hercule, situé sur le rocher des Doms, pour l'ajouter à leur église; d'autres croient qu'il faut voir dans ce portique un produit de la première époque, oii l'art ne vivait que de l'imitation de l'antique. Nous acceptons cette opinion et nous pensons qu'on peut attribuer le porche d'Avignon au xi e siècle, à cause de la disposition de la porte de l'église , qui est située au fond, et de la place qu'occupe le clocher qui le surmonte. Ce porche est surmonté d'un fronton dont l'inclinaison indique les traditions antiques. Les moulures des corniches rampantes ont disparu; au milieu est une ouverture circulaire (oculus). Un entablement étudié dans de mauvaises proportions, mais décoré de détails copiés de l'archileclure romaine, soutient le fronton, et est supporté lui-même par deux colonnes corinthiennes engagées dans les angles du porche et si servilement imitées de l'art romain, qu'on pourrait, à moins d'un examen sérieux, les croire d'origine païenne. La porte en arcade, qui présente de grandes analogies avec celle de l'arc d'Orange, la corniche du soubassement du clocher, copiée sur celle du théâtre d'Orange, et l'ordre de colonnes tout à fait romain qui décore ce soubassement, tout démontre que ces différentes parties de la cathédrale appartiennent à cette période de l'art chrétien qui a précédé l'époque romane , et que certains archéologues appellent la période latine.
L'intérieur de l'église appartient à l'art roman et a été
restauré à plusieurs époques. Les chapelles latérales datent du xiv e siècle, ainsi que l'abside. La voûte de la partie la plus ancienne de Notre-Dame-des-Doms est ogivale, en berceau ; mais les fenêtres et les arceaux intérieurs des murs latéraux sont plein-cintre.
Parmi les monuments et les détails curieux de cette église, il faut citer le mausolée de Jean XXU (xvi e siècle), d'une élégance et d'une légèreté admirables; — celui de Benoît XII, d'un style plus simple et moins chargé d'ornements; — la chapelle de Charlemagne, avec ses colonnes torses et ses chapiteaux byzantins d'une forme étrange; — la chapelle bâtie par Hyacinthe Libuii, de l'ordre des Frères-Prêcheurs, décorée de riches sculptures , et où se trouve une vierge de Pradier, d'un aspect et d'un style médiocrement religieux.
On voit dans cette chapelle un autel de marbre fort ancien, en forme de table, soutenu par cinq colonnes, avec un rebord peu saillant; et dans le sanctuaire le siège des papes, curieux spécimen de l'art byzantin; sur le côlé droit de ce siège on lit cette inscription : Illic fixerunt sedes.
Sur le tympan du fronton intérieur, on voit une belle fresque de Simon Memmi de Sienne (1349), représentant l'Éternel, la Vierge et le Christ entourés d'anges , d'un dessin élégant dans sa naïveté primitive et d'une composition simple et grandiose. Malheureusement ce morceau précieux est fort dégradé et mériterait qu'on fit quelques efforts pour le conserver.
D'autres fresques d'un goût plus moderne , ou peut-être moins italien, se voient encore sous les murs du passage qui conduit du porche à la nef. Le fragment le mieux conservé représente un Baptême du Christ , avec un homme, une femme, deux jeunes filles et un enfant (probablement la famille du donataire), revêtus de costumes fort curieux.
Un peintre contemporain, M. Eugène Deveria, a exécuté, il y a quelques années, toute la décoration d'une chapelle de
la cathédrale. On remarque dans cette œuvre importante quelques-unes des qualités qui ont fait le succès du tableau le plus connu de cet artiste, la Naissance d'Henri IV, qui se trouve au musée du Luxembourg; c'est-à-dire une exécution habile et preste, un coloris qui a parfois de l'éclat, sinon de la solidité, et l'intention visible de continuer les traditions pittoresques des écoles flamande et vénitienne.
Le château des papes. — A côté de la cathédrale s'élève , dans sa sombre et imposante majesté, le château des papes 1 .
Cette masse énorme coûta trente-quatre ans de travaux ( \ 33G \ 370) , et ce laps de temps paraît bien court, quand on considère les proportions de l'édifice et les difficultés de sa construction. Il était jadis flanqué de sept grandes tours appelées T rouillas, l'Estrapade, Saint-Jean, la Campane, Saint-Laurent, Lagache et la tour des Anges.
Au nord , un corps de logis qui s'enfonce profondément dans l'angle est surmonté d'une tour. Dans le fond, les prisons de l'inquisition et la tour Saint-Jean, privée de sa corniche, habitation provisoire de Jean XXII, d'où ce vieux pape regarda, dit-on, défiler le convoi funèbre de l'antipape Pierre Corbaro. Derrière cette masse, une immense muraille liait la citadelle du Cardinal blanc aux murs de la cathédrale; puis vient le chef-d'œuvre d'Obreri , la tour de
I. Le palais des papes fui commencé , ainsi que nous l'avons dil, par Jean XXII. Les constructions, bien qu'entreprises sur un plan déjà gigantesque, puisqu'elles ensevelissaient dans leur périmètre une ancienne église dédiée à saint Etienne cl le palais épiscopal, ne parurent pas assez vastes encore à Benoît XII. Ce pape, les ayant fail démolir à peu près entièrement, éleva la partie septentrionale, qui fut bâtie par Pierre Obreri, le Yauban de celle époque. Clément VI construisit la façade actuelle , la grande cbapcllc basse , qui servit ensuite d'arsenal. On doil à Innocent VI la grande cbapclle liante et lout le corps de logis formant la partie méridionale. Urbain V fil travailler â la partie orientale donnant sur les jardins ; il nivela le roc pour en faire une cour et termina entièrement, sauf quelques détails, la construction du palais.
Trouillas , s'élançant d'un gouffre de pierres , encore superbe et menaçante, malgré la perle de son couronnement.
La façade de Test, qui touche d'un côté aux escaliers Sainte-Anne, de l'autre au quartier Saint-Symphorien, présente un assemblage irrégulier, mais pittoresque, de tours et de courtines.
Au midi , tout l'édifice s'élève à pic sur la tête des spectateurs, et l'on est forcé d'en raser les murs, en suivant un étroit défilé creusé dans la roche vive. Un immense arc-boutant soutient cette énorme masse, qui semble prête à crouler. Au coin de la rue Peyrolerie, on voit la tour Saint-Laurent, du haut de laquelle le regard se promène sur un admirable panorama.
A l'ouest, le palais a l'aspect d'une forteresse avec son entrée presque souterraine, ses brèches et ses voûtes surbaissées. Clément VI avait pourtant cherché à parer cette partie de l'édifice de tout le luxe d'architecture de son temps. Il y avait fail construire une suite d'élégants pavillons ornés de grandes ouvertures ogivales, de tourelles légères brodées de sculptures, dont les arêtes verticales s'élançaient jusqu'au sommet du château. Urbain fit bâtir sur la même façade la tour des Anges, la plus belle et la plus riche de toutes , et ainsi nommée à cause des peintures qui la décoraient a l'intérieur. Le vice-légat Golonna la fit abattre en 16Gi pour construire des fortifications et un pont-levis destinés à le protéger contre une insurrection populaire.
M. Mérimée 1 a été frappé de la rusticité de la construction du palais des papes, de l'irrégularité choquante de ses parties; ainsi, dit-il, les tours ne sont pas carrées, les fenêtres n'observent aucun alignement, on ne rencontre pas un seul angle droit, et la communication d'un corps de
J . Notes d'un Voyage dans le Midi.
logis à un autre n'a lieu qu'au moyen de circuits sans nombre.
Ce portrait ne manque pas d'exactitude; mais dans ces grandes façades nues, aux lignes rigides, aux profils sobres, dans cet entassement désordonné de tours, de donjons, nous retrouvons sans trop d'efforts la tradition de l'art romain, devenu catholique. Sauf quelques détails conservés de la partie construite par Clément VI, tout l'ensemble du palais a conservé ce caractère de mâle virilité dont les conquérants du monde marquaient leurs travaux.
Ce caractère étrange et spécial, ce gothique italien , où se retrouve la trace du génie de Rome et du génie féodal, et qui contribue tant à faire d'Avignon comme une cité sœur de Vérone ou de Pérouse, me paraît aussi mieux convenir à l'habitation des chefs suprêmes dç la chrétienté que l'architecture païenne du Vatican , avec ses arabesques imitées de celles des Thermes de Rome , et ses galeries remplies des dieux et des héros de l'Olympe grec. Grégoire le Grand, l'impérieux dompteur de rois, eût préféré certainement la forteresse de Benoit XXII et de Clément VI au palais de Léon X.
L'intérieur du palais, a-t-on dit fort justement, est aussi bien fortifié que l'extérieur. La grande cour est dominée de tous côtés par des tours et par de hautes courtines. Maître de la porte et de cette cour, l'assaillant n'a rien fait encore; c'est un nouveau siège qu'il lui faudra entreprendre; enfin , toutes les défenses emportées , reste une tour à forcer. La porte se brise, l'ennemi se précipite dans l'escalier et va pénétrer dans l'appartement que le pape a «hoisi pour sa retraite. Tout d'un coup l'escalier se perd dans une muraille. Au-dessus, une espèce de palier, où l'on ne peut monter que par une échelle, est garni de soldats qui peuvent assommer un à un ceux qui se croyaient déjà vainqueurs.
Dans ce corps de logis, au nord, se trouvent les prisons de
l'inquisition, et, dans la façade de Test, des fresques faussement attribuées au Giotto, la salle du tribunal de l'inquisition et celle destinée aux lorlurfes. La voûte de cette dernière salle a la forme d'un entonnoir arrondi à son sommet. A côté d'un four qui a du servir à faire chauffer des fers de torture, on voit encore les trous où était fixée la machine nommée veille, invention avignonnaise, pour obliger l'hérétique le plus endurci à convenir des crimes qu'on lui imputait. C'était une sorte de pal, dont l'extrémité obluse était taillée en pointe de diamant. Le patient était assis sur cette pointe et suspendu par des cordes qui l'empêchaient seulement de tomber, laissant porter tout le poids de son corps sur l'instrument du supplice. La puissance de celte machine et l'habileté des bourreaux de Sa Sainteté, dit M. Mérimée, étaient fort renommées dans le dernier siècle. Lors du procès de Damien , le légat, désireux de se rendre agréable au gouvernement français, expédia a Paris le bourreau d'Avignon avec sa veille , mettant son savoir-faire et son instrument à la disposition de ses bons voisins.
Dans la salle du tribunal de la Ruota, on voyait de belles fresques, attribuées au peintre Spinello Aretino, et représentant un Christ en croix, entouré des quatre docteurs de V Église et un Jugement dernier , dont il ne reste plus que quelques figures de prophètes.
La tour de Saint-Jean et une partie de l'église du palais avaient été décorées, selon la tradition la plus vulgaire, par le Giotto. On ne retrouve plus aujourd'hui, de toutes les peintures de la tour de Saint-Jean, que X Histoire de saint Martial, remarquable par l'admirable sentiment religieux des tôles et la naïveté candide des poses et de l'expression. Le Calvaire, qui forme en quelque sorte le couronnement de l'histoire de saint Martial, appartient à une époque plus rapprochée de nous, comme le démontrent l'arrangement moins systématique et plus nature des draperies et l'agence*
ment des groupes; toutefois, le costume des soldats semble appartenir au xiv* siècle.
Des fresques de l'église il ne reste plus que deux voussures de l'abside , représentant les Prophètes et la Sibylle. Les personnages de ces peintures sont placés debout et à la file comme les statues dos portails gothiques; les têtes sont belles et majestueuses , les étoffes d'une grande richesse et d'un goût oriental.
La Restauration, en faisant du palais des papes une caserne, a causé un tort irréparable aux fresques de la tour de Saint-Jean. En 4 816 ou 17, on y logea un régiment corse, dont les soldats, au lieu de s'amuserà mettre des pipes dans la bouche des saints ou à dessiner des moustaches aux vierges , comme n'auraient pas manqué de le faire des Parisiens, trouvèrent moins irrévérent et plus lucratif de les veudre à quelques amateurs passionnés et peu délicats. Ils parvinrent, à l'aide d'instruments qu'ils avaient fabriqués eux-mêmes , à détacher la mince couche de mortier couverte de fresque, de manière à obtenir de petits tableaux qu'ils avaient la précaution d'encadrer, afin de mieux parer . leur marchandise De cette façon un assez grand nombre de têtes ont disparu; aujourd'hui la tour est fermée et le commerce des saints est devenu impossible.
Il n'est plus permis de dire que les peintures du palais des papes sont l'œuvre de Giotto. Les partisans de cette opinion s'étaient jusqu'alors appuyés sur un passage de Vasari, qui fait arriver ce peintre à Avignon avec le pape Clément V. Or , à l'époque où il y serait venu , le palais n'était pas encore construit. Ce serait aussi hasarder beaucoup que d'attribuer toutes ces peintures du palais à Spinello. Arelino. Les différences de manière qui existent entre elles montrent qu'elles ne sont pas de la même main.
Autrefois le rocher des Doms étalait fièrement aux regards son agreste nudité. La municipalité avignonnaise a cru de- 165 g
voir lui fournir une parure d'arbustes et de fleurs. Des bosquets do lauriers , de myrtes , de dahlias et de rosiers bordent aujourd'hui les allées sablées d'un labyrinthe, là où jadis on ne voyait que quelques plantes sauvages poussant entre les fentes du roc, sous les rafales impétueuses des Borées et des Èoles de la Provence. Les Àvignonnais pré- . tendent qu'il ne faut pas dire trop de mal des vents qui se livrent de si furieuses batailles au sommet du rocher des Doms : les vents font la salubrité de la ville et de la contrée. Il y a là-dessus un dicton bien connu :