I. Avignon venteuse
Sans vent, empoisonneuse; Avec le vent, ennuyeuse.
Frigolet et les hauteurs boisées des Issards, des Angles et de Villeneuve. Bien des touristes qui s'en vont en Italie chercher la radieuse lumière, les campagnes aux horizons majestueux, le ciel profond et limpide, ont passé au pied du rocher des Doms, sans se douter qu'ils allaient quérir bien loin des beautés qu'ils avaient sous les yeux, et des beautés telles que la nature n'en offre pas souvent de comparables sur les bords du Tibre ou de l'Arno.
Au milieu du rocher des Doms s'élève une statue de bronze. Elle ne représente pas , comme on devrait s'y attendre en pareil lieu, un saint ou un prophète. Celte tigure, d'une expression calme et douce, vêtue de longs vêtements orientaux , n'est pas même celle d'un catholique, pas même celle d'un chrétien, mais celle d'un mécréant. Au lieu d'un monument élevé à la mémoire de Marthe, la sœur de Lazare et de Madeleine, l'apôtre légendaire de la Provence, vous êtes devant celui d'un sectateur de Mahomet, un Per- . san , Jean Althen. Hâîons-nous de dire qu'en lui érigeant une statue les Avignonnais ont voulu glorifier la mémoire de celui qui introduisit dans le Comtat la culture de la garance.
Le père d'Althen , ambassadeur de Thamas Koulikan , ayant été entraîné dans la chute de son maître, son fils se réfugia auprès du consul de France, à Smyrne. De là, et bien qu'il fut défendu sous peine de mort d'exporter ,de la graine de garance, il se rendit à Marseille avec une provision de la précieuse semence. Le Comtat lui ayant paru le lieu le plus favorable à la production de la garance, il s'y établit. Aujourd'hui la culture de cette plante rapporte annuellement au département de Vaucluse plus de 15 000 000 de fr. Mais Althen se ruina , et mourut ainsi que sa fille dans une profonde misère.
Il y a quelques années, le conseil général confia à M. Brian l'exécution de la statue du pauvre Persan. Sans avoir fait un
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chef-d'œuvre, le sculpteur avignonnais s'est honorable rient acquitté de sa tâche.
. Hôtel des Monnaies. — En face du palais des papes ft'élève une massive construction, que l' amour-propre de cer4 tains habitants a voulu jadis attribuer à Michel -Ange, bien qu'elle date seulement de 1610. C'est Y Hôtel des Monnaies; édifice d'un style lourd, mais qui ne manque pas d'originalité et de fierté. Il est évident d'ailleurs, par l'exiguïté de lâ porte et des croisées, que la façade actuelle, œuvre d'un artiste italien , est une restauration d'un monument plus ancien. Quoi qu'il en soit, il a conservé une physionomie très -saisissante qu'il doit aux lourdes guirlandes , aux ani^ maux à têtes grimaçantes et aux deux aigles gigantesques qui surmontent la frise. L'hôtel des Monnaies sert aujourd'hui de mairie , en attendant l'achèvement des restaura-* tions et des agrandissements de l'hôtel de ville.
Palais archiépiscopal. — A l'autre extrémité de la place est l'ancien évêché, jadis couronné de créneaux, aujourd'hui encore surmonté de sa tourelle, et dont la façade septentrionale est bâtie sur un rocher taillé à pic, autrefois baigné par le fleuve. C'est aujourd'hui le petit séminaire.
Église Saint- Agricol. — Bien que le Midi ne soit pas la terre d'élection de l'architecture ogivale, on en trouve néanmoins à Avignon d'assez nombreux spécimens, ce qui s'explique par la domination des papes. L'église Saint-Agricol, par exemple , possède une nef du xiv e siècle ( 1 325-1 520 j , trèsélégante et très-hardie. La façade, remarquable aussi, est moins chargée de détails et d'ornements. On voit, dans eette église , une grande fresque attribuée sans autres preuves: à Piètre de Cortone; une fort belle tribune de la Renaissance; un maître-autel de marbre blanc, sculpté par Perd, .artiste avignonnais, et renfermant les reliques de saint Magne et de saint Agricol ; une Sainte famille, de Trévisamç une copie exécutée par Mîgnard , d'après Carrache (Notre*
Dame~de*Piété) ; une statue de la Vierge en bois , de Coysevox. Saint Agrïcol est le patron d'Avignon.
Saint-Pierre est aussi un beau monument gothique, dont les principales constructions datent du xiv* siècle et de la fia du iv 9 . Il possède un maître-autel de la Renaissance et tableaux de Parrocel, représentant des épisodes de la vie de saint Antoine de Padove. La chaire à prêcher et la ttibune semblent contemporaines du tombeau de Jean XXII.
L'église Saint-Didier, construite en 1356, mérite d'être visitée, surtout parce qu'elle possède un maître-autel en marbre blanc , qui a été donné à l'origine par le roi René à l'église des Célestins, iet surtout la plus grande partie d'un remarquable bas-relief donné également, dit-on , et de plus exécuté par ce roi artiste et poéte^ Le complément de te morceau curieux existe au musée.
L'église des Dominicains, qui fut jadis un des plus beaux monuments d'Avignon, date non pas de saint Dominique, comme on l'a dit, mais de 1330. Elle fut construite à cette époque aux frais de Gadin, évêque de Sabine et dominicain. Le pape Jean XXII donna à ce religieux « sa belle librairie , » qui comptait parmi ses richesses un manuscrit de la Somme de saint Thomas. La charte de la donation de cet ouvrage mérite d'être rapportée pour montrer en quelle estime on le tenait alors. Le pape veut : « Que ce volume ne sorte pas du couvent; qu'il ne soit ni prêté, ni loué, ni mis en gage, et qu'il demeure attaché au mur par une chaîne en fer; enfin il ordonne que, si ces conditions ne sont pas observées, ce manuscrit devra être rendu au palais apostolique, pour y rester suspendu à la voûte. »
Aujourd'hui l'église des Dominicains, ruinée pendant la Révolution , époque à laquelle elle fut transformée en fonderie de canons, ne présente plus que des cestes mutilés. Le cloître, beaucoup plus moderne que le reste de l'édifice, est vaste et décoré avec élégance.
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Saint-Martial. — L'église Saint-Martial (xv* siècle) faisait partie de l'ancienne abbaye des Bénédictins; comme la précédente, elle est complètement ruinée. Il ne reste plus de bien conservé que le clocher et la partie extérieure du chœur, remarquables par leurs balustrades et leurs sculptures; quelques fragments du cloître et les meneaux d'une fenêtre du chœur de l'église , formant une série d'entrelacs sans fin.
On a établi dans ce local l'Ecole normale, le Musée d'histoire et le Jardin des plantes. L'ensemble de ces collections a reçu le nom de Muséum Requiert, du nom du donataire. On y trouve une riche collection de zoologie, de coquilles, de géologie, de paléontologie, de minéralogie, et un magnifique herbier.
Parmi les autres églises d'Avignon , on doit citer encore la chapelle des Pénitents de la Miséricorde , qui appartient au style pompeux du grand siècle. On y voit aujourd'hui des tableaux de Mignard et de Levieux, mais l'on s'arrête surtout devant le Christ en ivoire de Guillermin, sculpteur lyonnais. Ce Christ, d'un remarquable travail,' haut de 26 pouces, est le sujet de deux histoires dont s'est longtemps amusée la crédulité des voyageurs. La première rapporte que ce morceau fut l'œuvre d'un condamné à mort, qui abrégeait les longues heures de sa captivité en y travaillant, et qui obtint ainsi sa grâce. On a dit et imprimé aussi que Guillermin avait un neveu qui s'était rendu coupable d'un assassinat sur la personne d'un rival. Ce malheureux allait être exécuté, quand son oncle offrit son Christ en échange de la vie du condamné. Rien de tout cela n'est vrai. L'abbé de Crilon rapporte au contraire que Guillermin, faisant un voyage dans le Midi, descendit à Avignon, chez un chirurgien du nom de Jean Manne; celui-ci lui donna à sculpter une superbe dent d'éléphant qu'il possédait pour en faire un Christ. 11 paraîtrait qu'il entendait se faire payer ainsi par l'artiste de l'hospitalité qu'il lui accordait; mais il fut si
émerveillé de son travail, qu'il lui donna, quand il eut fini, la somme de 36 livres.
Le fils de Jean Manne, un des recteurs de la Miséricorde, légua ce Christ à l'œuvre pour laquelle il avait sacrifié toute sa fortune.
L'hospice des aliénés a été établi dans l'enclos de la Miséricorde ; c'est un bel établissement, où toutefois les malades manquent un peu d'air et d'espace. Ces inconvénients ont fait établir en 1839, à Montdevergues, à cinq kilomètres d'Avignon, une maison de convalescence pour les aliénés, où l'on a l'intention de transférer par la suite rétablissement lui-même.
On peut visiter aussi l'église de l'Oratoire, de la même époque et du même style que la précédente , où se trouve un tableau de Mignard. Les églises de Saint-Symphorien et des Pénitents gris et blancs possèdent également des toiles dignes d'attention.
C'est une opinion trop généralement répandue que les remparts d'Avignon ont été construits par Clément VI. La vérité est qu'il les fit commencer, comme nous l'avons déjà vu , mais que ses successeurs, Innocent VI , Urbain V, Clément VII, se chargèrent de les continuer, et que les Avignonnais eurent a supporter de lourds impôts pour payer les frais de cette grande entreprise.
Il ne faudrait pas aujourd'hui beaucoup d'artillerie ni une armée bien formidable pour venir à bout de ces fortifications, qui passèrent jadis pour un chef-d'œuvre d'art militaire et qui sont remarquables par l'élégance sévère de leur construction et la belle couleur dorée dont le soleil méridional les a revêtues.
Les fortifications sont accompagnées, dans presque tout leur périmètre de forme ovoïdale, de belles promenades plantées de vieux arbres , promenades solitaires dans la semaine , mais qu'anime la foule aux jours de fête.
Nous rentrons maintenant dans la ville , pour nous rendre sur la place de l'Horloge, ainsi nommée du jaquemart qui surmonte le beffroi et la tour de l'hôtel de ville.
De l'ancien édifice municipal, jadis le palais d'Albôrio, il ne reste plus que la tour, restaurée en 1849 et ornée à cette époque de flèches et de pyramides et de son groupe des époux Jaquemart, œuvre moderne due au sculpteur Rousseau. Les statues anciennes furent transférées au musée en 1.838.
L'ancien hôtel de ville a fait place à une construction encore inachevée qui cache entièrement le beffroi.
A côté de l'hôtel de ville s'élève la salle de spectacle, bâtie en 1846-47 sur les dessins de MM. Feuchères et Charpentier. Cet édifice a été conçu dans le style de Renaissance, si fort à la mode il y a quelques années. La façade est décorée de nombreuses sculptures dues au ciseau de M. Klagmann , parmi lesquelles on remarque les médaillons de Laure et de Pétrarque et des statues de Corneille et de Racine, par M. Brian fils. L'intérieur offre des dispositions commodes.
La place de l'Horloge, grâce à la présence de ces deux monuments et aux cafés qui l'entourent, est la plus fréquentée de la ville. C'est le forum avignonnais. Quand vient le soir, le voyageur qu'avaient frappé le silence et la solitude de3 rues pendant la journée s'étonne de voir là une foule si nom- . breuse, et surtout si bruyante.
Non loin de la place de l'Horloge est le musée Calvtt y qui contient une galerie de tableaux peu nombreuse, miais où se trouvent des toiles très -remarquables. Le musée du Louvre serait jaloux du charmant Hobbema d'Avignon, de son bel Adrien Brawer, bien plus important que celui que nous avons à Paris. A côté de ces deux tableaux, on peut citer un tableau attribué à Lvini, des œuvres de Van der Velde, Ruysdaël, Orizonte, une Sainte famille d'Ign. Imola,
une Adoration des Bergers , de Simon de Châlons , des loiles de Parrocel, une Vue d % Avignon , de Joseph Vernet, et un tableau de David, Viola mourant, d'un très-beau atyie et d'une élégance de dessin. Ce tableau, ébauché en grisaille, mais ébauché a la façon de David, c'est-à-dire modelé dans toutes ses parties, est une œuvre rare du maître et assez peu connue.
Parmi les œuvres modernes , il ne faut pas oublier un Paysage de Corot, une petite toile de Géricault, et le Mazeppa de M. H. Vernet, qui fit en son temps beaucoup de bruit. C'est un cadeau du peintre à la ville d'Avignon , patrie de son grand-père. L'original ayant éprouvé un accident , M. Vernet en fit lui-même une copie, qu'il offrit également au musée. Cet établissement possède aujourd'hui les deux toiles, et il est à remarquer que la copie n'est pas d'une fidélité très-scrupuleuse.
On avait également au musée Calvet un Faune, de M. Brian, cjui obtint il y a quelques années un légitime succès à Paris, et la Cassandre de M. Pradier. Cette dernière oeuvre, à laquelle manque le caractère épique et grandiose qu'on aurait le droit d'exiger d'une pareille figure, est un des plus beaux marbres qui soient sortis des mains de l'artiste. On ne saurait trop louer son exécution habile, la morbidesse et la vie des chairs , la largeur et la souplesse du modelé.
Le musée Calvet comprend encore une belle Bibliothèque (60 000 volumes et 1200 manuscrits), des collections de sculptures antiques et du moyen âge, de bronzes, de statuettes, d'ustensiles, de vases, de médailles, de verreries, etc.
Dans les sculptures antiques, on remarque plusieurs statuettes des plus beaux temps de l'art romain , et notamment une charge de Caracalla représenté en marchand de pâtés, qui est un admirable chef-d'œuvre d'exécution et de verve : un torse d'enfant, d'un beau style; des métopes représepfcjs^ des Centaures, et un assez grand nombre de b^relii^i
recommandables soit par leur exécution soit par leurs su- J e t s •
Le médaillier renferme plus de 20 000 médailles, parmi lesquelles il faut citer des médailles impériales en grand bronze d'une très-belle conservation.
Un des plus curieux spécimens de la sculpture du moyen âge est un bas-relief de grandeur naturelle, exécuté sous la direction du roi René; la partie supérieure est au musée, et le reste dans l'église de Saint-Didier. Il représente un Portement de Croix. Les figures , pleines d'expression , rappellent les tableaux primitifs allemands, bien que le fond offre des détails d'architecture qui dénotent l'époque de la Renaissance et la manière italienne.
A une des extrémités de la ville se trouve le bel hôpital de V Hôtel-Dieu, fondé en 1333 par Bernard de Rascas, gentilhomme limousin , qui n'en fut pas moins un excellent poète provençal. La façade date seulement de 1847. L'Hôtel-Dieu es! un des beaux édifices d'Avignon.
L'ancien hôtel des Invalides, formé des bâtiments du séminaire de Saint-Charles, des Célestins et de la maison de Saint-Louis, occupe un vaste espace compris entre la rue de la Calade et le rempart Saint-Michel. Tout le monde sait que cette succursale de l'hôtel de Paris a été supprimée en 1850; aujourd'hui les bâtiments sont destinés à devenir un pénitencier et un asile pour la vieillesse.
Laure avait été ensevelie dans l'église des Cordeliers, qui oublièrent assez promptement le précieux dépôt dont ils étaient gardiens. Deux siècles après (1533) un savant lyonnais, Maurice de Sève, découvrit le tombeau de Laure, dont on avait fini par ignorer l'emplacement! on l'ouvrit, et on y trouva une médaille représentant une femme qui se déchire le sein et un sonnet de Pétrarque , renfermés dans une boîte de plomb. Le roi François I er , accompagné de Marot, passant à Avignon la même année, rendit visite au tombeau
de l'amante de Pétrarque; et voyant qu'il était indigne d'elle, et d'ailleurs placé dans une chapelle fort humide et mal éclairée, il jura de lui en faire bâtir un autre. Malheureusement il ne se souvint pas de sa promesse, ou ne se soucia pas de la tenir. On enleva les ossements de l'église. En attendant, il écrivit les vers suivants, qu'il fit déposer dans le cercueil à côté du sonnet de Pétrarque :
En petit lieu comprins vou* pousvez voir Ce qui compr end beaucoup de renommée ; Plume, labevr, la langue, le sçavoir Fetirenl vain^cus par l'amant de l'aismée.
0 gentille âme ! estant tant estimée Qui te pouna.lolier qu'en se taisant?
Car la parole est toujours resprimée Quand le sujet svrmonte le disant.
En 1730, un Anglais, ayant pour complice un sacristain, vola les vers de Pétrarque et ceux du roi. Un autre Anglais, comme pour expier la profanation de son compatriote, fit élever à ses frais, à la mémoire de Laure, un modeste monument situé dans la rue des Lices 1 .
Quand nous aurons visité, rue de la Masse, Y Hôtel Grillon, beau spécimen de l'architecture du xvn e siècle, — V Hôtel de la 'préfecture , édifice du siècle suivant, — Y Ecole et le Temple protestant (architecture de la fin du xvi* siècle), nous nous mettrons en route pour Villeneuve-lez-Avignon. Il ne suffit pas, en effet, de voir en courant , comme nous l'avons fait, les monuments les plus remarquables de la ville des papes. Le Comtat, comme sa capitale, est plein de souvenirs et de monuments des âges écoulés.
4. En 4703, avani la démolition de l'église de» Cordeliers, on enleva d'après une loi les ossements qui étaient dans les églises pour les enterrer dans les cimetières. On trouva dans le tombeau de Laure huit dents et des cheveux qui furent remis à M. Agricol Moreau, procureur de la commune, et qui ont été malheureusement perdus.
En allant à Villeneuve, nous ne pouvons traverser l'ilé de la Bertbelasse sans nous y arrêter, pour l'île elle-même, la plus ravissante promenade d'Avignon, avec ses grands arbres, ses vertes prairies, et ensuite pour les admirables paysages qui l'environnent. Par exemple , on ne saurait rien voir, j'imagine, de plus saisissant que l'aspect d'Avignon e$ du pont Benezet, de l'île en amont du tleuve; plus d'un peintre l'a reproduit, entre autres Joseph Vernet. Le tableau
e.LâUt
f ff t C S S "
Villeneuve-lez-Avignon.
de Vernet est exact, mais d'une exactitude où manquent le charme poétique, la chaude lumière, l'harmonie et la puissance de la couleur.
Du côté oriental de l'île, la nature ne se montre pas avec moins d'attraits , soit que la vue se porte en aval du Rhône, sur la rive droite du fleuve, avec ses collines couvertes d'oliviefs, d'un style si élégant et si pittoresque ; soit qu'elle s'arrête en amont , sur la petite ville de Villeneuve et sur son coteau couvert de ruines, au milieu desquelles les deux tours de Philippe le Bel, d'un jaune orangé, font un si bel effet.
'• Nous n'avons pas le temps de vérifier si Villeneuve a eu pour origine une bourgade du nom de Statutnœ , lieu où Pôn s'arrête, station. Du reste, le nom actuel de la ville date seulement de 1326; auparavant elle portait celui de bourg Sfcint-André, d'un monastère quiy fut fondé au vr ou au W siècle.
- Une légende rapporte que ce monastère doit -son origine à une sainte, Tasarie, fille du roi de Saragosse, qui, abandonnant les pompes de la cour, s'en vint à pied, à travers les montagnes d'Espagne et de France, se retirer dans une grotte du mont Andouan.
Nous racontons cette légende sans l'affirmer, sans la nier non plus, d'autant plus que le cardinal Baronius, qui a rapporté dans ses annales l'épi taphe de la sainte, parait parfaitement convaincu de son authenticité.
Quoi qu'il en soit, Villeneuve, ou plutôt le bourg Saint-André, n'eut qu'une existence assez obscure , jusqu'au moment (1272) où Philippe le Bel, voulant fonder en face d'Avignon une ville rivale de la capitale du Comtat, promit aux habitants des privilèges pareils à ceux dont jouissaient les Parisiens. Ces promesses n'attirèrent pas une grande population ; la colonie de Philippe le Bel ne faisait encore qu'une triste solitude, mais voici venir les véritables fondateurs, les papes # d'Avignon, suivis des trésors de la chambre apostolique.
Arnaud de Via, neveu de Jean XXII, y fonda le chapitre et l'église Notre-Dame (consacrée en 1333} , édifice empreint de ce caractère militaire trop peu apprécié par M. Mérimée : murailles élevées, tours massives, construction solide, ogive à large base , à sommet émoussé , cloître -à arcades , dont l'ensemble offre un aspect imposant et grandiose.
Innocent VI fit bâtir un palais à Villeneuve; on y voit encore la chapelle, attenant au réfectoire des Chartreux. Les jaurs de la voûte sont couverts de fresques qui, bien que dégradées, sont encore fort remarquables.
Le tombeau d'Innocent VI, qui était autrefois dans l'église de la Chartreuse, est placé maintenant dans l'église de l'Hôpital. C'est un monument encore admirable par la légèreté, la grâce et l'abondance de son ornementation, malgré les outrages qu'il a subis. Jadis un grand nombre de statues d'albâtre ornaient le soubassement ou décoraient les pyramides; elles ont été vendues une à une.
On voit à l'hôpital un très-curieux tableau représentant le Jugement dernier, et attribué au roi René, « parce qu'il n'en coûte rien, a dit d'Aubigné, pour appeler les choses par nom honorable. »
Ce tableau offre d'admirables parties et une grande perfection dans le rendu des détails. Il est placé dans le parloir à côté d'un beau portrait de Mignard , représentant une femme en costume de religieuse, tenant des roses dans son scapulaire. Le visage, d'une beauté ravissante, a une expression de volupté mystique très-bien rendue par le peintre de Mme de Maintenon. Ce portrait est celui de la marquisede Ganges, la Belle Provençale , dont tout le monde sait la tragique histoire. Mariée en secondes noces au marquis de Ganges , elle inspira à son insu une passion criminelle aux deux frères de son époux, l'abbé et le chevalier de Ganges. Ces deux misérables , furieux de la résistance qu'elle leur opposait , l'attirèrent dans un guetapens. Se voyant réduile, devant leurs menaces, à céder ou à mourir, elle prit le poison que l'abbé lui offrait et se jeta par une fenêtre pour leur échapper. Elle ne mourut pas surle-champ; le chevalier l'acheva de sept coups d'épée. Le parlement condamna les deux meurtriers à être rompus vifs.
Dans l'église paroissiale de Villeneuve on voit une belle Descente de Croix, qu'un archéologue de l'Institut attribue, peut-être un. peu trop vite, à Jean Bellin. C'est d'ailleurs un ouvrage remarquable - f malgré la roideur du dessin, par la
puissance, l'intensité du ton, plutôt que par la richesse de la palette.
En montant au fort Saint-André , on rencontre un de ces palais dont les cardinaux avaient semé pour ainsi dire la montagne. La tradition veut que cette tour massive et ce robuste pavillon aient appartenu au cardinal de Luxembourg, béatifié par le pape Clément VII.
Le fort produit un effet pittoresque sur le paysage. Il ne reste guère des constructions primitives que les deux tours de Philippe le Bel, s'élevant au milieu des ruines amoncelées dans l'enceinte des remparts. A l'entour d'une petite chapelle romane, on ne voit qu'entassements de décombres. On dirait, au premier aspect, que les Francs ou les Sarrasins sont revenus d'hier pour tout détruire.
Avant de quitter Avignon, nous avons une autre excursion à entreprendre. Vous avez déjà deviné qu'il s'agit d'un pèlerinage à la fontaine de Vaucluse.
Le chemin qui conduit à ce lieu, connu dans le monde entier, traverse les plus riants paysages du Comtat. Après avoir dépassé Châteauneuf-de-Gadagne, village situé sur une hauteur, nous entrons dans une plaine fertilisée par la Sorgues et au bout de laquelle s'élève la jolie petite ville de Thor. Son église, Notre-Dame du Lac, tire son nom d'une statue de la Vierge miraculeusement trouvée dans un étang, où un taureau la fit découvrir. C'est un monument fort curieux, dont le portail occidental rappelle sensiblement celui de Notre-Dame des Doms.
Le portail oriental est évidemment plus moderne, l'ogive s'y mêle au plein cintre. La porte extérieure, cintrée, est flanquée de colonnes torses ou imbriquées d'une très-grande richesse d'ornementation, ainsi que les chapiteaux, les impostes et les archivoltes. La voûte intérieure est ogivale.
La nef, de forme ogivale , est dépourvue de bas côtés. On remarque dans l'intérieur les colonnes de l'abside. Ces en-
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tonnes se composent de deux fûts superposés et séparés par une légère moulure.
Notre-Dame du Lac possède un clocher octogone en formé de trapèze , placé au centre môme de l'église.
A peu de distance de Thor , on voit sur une hauteur lès ruines du chàtëau de Thouzon, dont le nom figure à chaque page de l'histoire des guerres de religion dans ces contrées.
Voici maintenant la petite ville de l'Isle. L'étymologie de son nom se devine à l'aspect de celte petite cité, arrosée par plusieurs bras de la Sorgues. L'église d'Isle, refaite en partie sous Louis XIV, possède deuxlableaux de Mignard, l'un représentant les Pères de l'Église, l'autre une Assomption.
Après l'Isle, sur une hauteur à gauche, se dresse le château de Saumanes. Il n'offre rien de remarquable, mais il fut le théâtre des monstrueuses fantaisies d'un homme dont on ne peut prononcer le nom sans dégoût , le trop fameux marquis de Sades.
Nous sommes à Vaucluse, petite ville de 5000 âmes, autrefois célèbre par son église dédiée à saint Veran, mais qui doit la renommée dont elle jouit depuis cinq siècles à lafontaine de Laure et de Pétrarque. Elle est située dans une de ces petitesîles que forment les bras de la Sorgues, et qui sont autant d'oasis au milieu d'un désert sauvage.
Au-dessus de Vaucluse, la vallée s'arrondit en demi-cercle, s'enfonce entre d'énormes falaises calcinées et se termine par une vaste roche rougeâtre qui ferme brusquement le défilé. Sous le roc, un gouffre noir montre sa gueule béante, sorte de volcan aquatique dont les éruptions sont fréquentes, cratère dont la profondeur est incommensurable, la direction inconnue. C'est la principale source de la Sorgues. Les pierrailles et les quartiers de calcaires vomis par ses eaux ont formé à l'entrée une espèce de dune qui cache d'abord l'entrée du gouffre; on ne le découvre que quand on est à ses pieis. Quand les eaux de la source sont très-basses, l'inclinaison
de la dune permet de descendre, non sans précautions toutefois, jusqu'au bord du bassin, où Ton aperçoit alors une eau calme, limpide, mais que sa profondeur rend d'un noir.
Fontaine de Yaucluse.
métallique. L'excavation du bassin s'étend sous les roches et présente comme un lac souterrain dont il est impossible de mesurer l'étendue.
Il faut visiter la fontaine de Vaucluse a deux époques : 165 h
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alors qu'elle se montre dans l'état de calme que nous venons de décrire, et que les eaux du bassin, qui semblent devoir rester éternellement captives, s'échappent et jaillissentpar une multitude de petits canaux; puis à Féquinoxe du printemps, après la fonte des neiges. L'onde, jusqu'alors immobile, s'émeut d'abord , s'élève, s'élance, franchit la digue qu'ellemême s'est formée , retombe en cascades sur les rochers, et roule en rugissant dans le lit ordinaire de la Sorgues *. Quelquefois ces irruptions s'accomplissent avec un épouvantable fracas et changent la disposition intérieure du gouffre.
La vieille forteresse ruinée qui semble regarder encore l'entrée du vallon de Vaucluse, et qu'on appelle depuis longtemps déjà le château de Pétrarque, appartenait aux évêquès de Gavaillon. L'un d'eux, Philippe de Cabassol, fut l'un des admirateurs du poète; delà l'opinion que le manoir féodal, où il trouva souvent une hospitalité amicale, avait servi d'habitation à l'amant de Laure. La vérité est que la maison de Pétrarque, une vraie maison de poète, sans tours ni courtines, était située sur la pente du rocher, en face d'une charmante petite île, dont il avait fait son jardin.
La maison a disparu , mais le souvenir de l'homme est resté. Il suffirait pour animer cette solitude pittoresque et sauvage, alors même que l'athénée de Vaucluse n'aurait pas cru devoir le consacrer par l'érection d'une colonne d'ailleurs assez mesquine, placée à l'entrée de la grotte. Le nombre des voyageurs qui visitent Vaucluse est chaque année plus considérable. Ils y viennent, attirés non-seulement par la renommée du grand poète , mais encore par la beauté souveraine de la nature. Quelques-uns , il faut l'avouer, qui sont blasés
i . La hauteur de la caverne est de \ 00 mètres au-dessus du niveau de la mer, celle du rocher de 240, et celle du mont, dont celle falaise esl le premier étage, de 654 mètres. L'eau de la fontaine est toujours assez abondante pour former une petite rivière qui alimente de nombreuses usines. Sa température est basse, invariable, et sa limpidité parfaite.
AVIGNON. il»
sur les émotions que fuit naître la vue d'un paysage, ou qui ont toujours été incapables de les ressentir, ou bien encore qui ne comprennent pas le culte des glorieuses et poétiques mémoires, se rendent dans la petite ville pour les truites frites, les anguilles, la soupe à la bisque et les coquilles d'écrevisses de l'hôtel de Laure, célèbres dans tout le ComtaL Et puisque nous venons de parler d'un homme illustre , nous ne quitterons pas Avignon sans vous rapppeler que cette ville a donné le jour au chevalier Follard , écrivain militaire du xviii* siècle, à l'antiquaire Ant. Artaud et aux peintres Joseph Vernet et Parrocel.
Rue des Halles, à Tarascon.
En sortant d'Avignon, nous trouvons une belle et fertile plaine, coupée ça et là de digues trop souvent impuissantes contre les débordements du Rhône. Aussi les ingénieurs ont-ils eu soin d'établir la voie au-dessus du niveau atteint par les plus hautes crues.
Nous voici aux bords de la Durance, dont le nom revient * si souvent dans les poésies des troubadours; nous avons quitté avec le Comtat le département de Vaucluse : sur l'autre rive commencent les terres du département des Bouches-du- Rhône et de la Provence. On franchit la rivière sur un beau viaduc, dont l'établissement a rencontré des difficultés sans nombre. En effet, dans les temps de crue, la Durance, si
câpricieuse, si fantasque dans tout son parcours, arrive près de son embouchure avec l'impétuosité du mistral, roulant dans son lit, qu'humecte à peine un filet d'eau dans la saisbn d'été, jusqu'à des rochers et des arbres, et franchissant toutes les limites qu'on veut opposer à sa course vagabonde. C'est ce Protée insaisissable et furibond que l'ingénieur , M, Didion, a dû surprendre et dompter; c'est à ce torrent indiscipliné et rebelle qu'il a dû indiquer la route que désormais il suivrait, sans pouvoir s'en écarter, au milieu même de ses plus grandes colères. La lutte a été longue, difficile, mais enfin la victoire est restée au bon droit. Aujourd'hui la Durance traîne humblement sa honte, ses eaux grises et son gravier sous un viaduc de 21 arches, chacune de 20 mètres d'ouverture, s'appuyant sur des piles de 3 mètres 50 centimètres. Sa longueur entre les culées est de 499 mètres, et sa longueur totale de 533 mètres 30 centimètres.
Du pont de la Durance, la vue se porte dans la direction de l'est, d'abord sur le pont suspendu de la route de Marseille, puis sur l'horizon fermé par la chaîne bleuâtre du Luberon. En avant de la rivière, et sur la terre de la Provence, se dressent des roches blanchâtres et les tours dentelées de Château-Renard. Ces deux tours dominent la petite ville à qui le château, édifice du xn e siècle, a donné son nom, et qui est bâtie au milieu de jardins et de vergers.
A droite s'élève un amphithéâtre de maisons couronné d'un château construit au xu e siècle par Rostand, l'archevêque d'Arles, prince. et primat des Gaules; c'est Barbentane. Le château et le village sont bâtis au pied du rocher de la Montagnette. Le chemin longe ensuite des monticules arides ou couverts d'oliviers et de broussailles jusqu'à /?ognonas, première station en sortant d'Avignon, village assez important, mais qui n'offre rien de curieux.
Il traverse ensuite des collines rocheuses et arides , qui
laissent entrevoir dans la direction de Test une plaine dont les cultures variées sont un sujet d'étonnement pour les voyageurs habitués aux moissons et aux prairies du centre et du nord de la France. Depuis que nous avons traversé la Durance, les moissons sont devenues rares; au lieu des flots d'épis que le vent soulève en ondulations dorées, l'œil aperçoit, entre des vergers d'oliviers et de mûriers, des champs de garance ou de produits horticoles.
La station de Cadillan n'a pris son nom ni d'une ville ni
Porches des Halles, à Tarascon.
d'un village, mais d'une ferme considérable dépendant de la commune de Graveson, située dans la plaine à l'est de la station et dont on peut voir la flèche élancée dominant les maisons blanches.
Un peu au delà de Cadillan , nous traversons une belle plaine, bornée du côté de l'est par les cimes dentelées d'une petite chaîne de montagnes qui part des rives de la Durance pour aboutir aux Alpines. Les coteaux du Rhône reparaissent à droite. Bientôt, après avoir dépassé quelques bouquets d'arbres, nous apercevons sur le ciel la masse imposante
D'AVIGNON A AftLES.
d'un vieux château et la flèche aigué d'un clocher. Le convoi ralentit sa marche et s'arrête à une station d'une architecture élégante, construite en pierres de taille et dans un style imité de l'antique. Nous sommes à Tarascon.
Le premier bâtiment qui frappe nos regards en descendant dans la ville, car le chemin de fer est bien plus élevé
Chaleau du roi René, à Tarascon
que le sol sur lequel elle est bâtie, est un ancien couvent dont nous apercevons, depuis la station, la cour entourée d'arcades. L'intérieur de la cité, en temps ordinaire, a une physionomie calme, un peu morne même; mais cette solitude se peuple et s'anime quand vient la foire de Beaucaire. A Tarascon les rues ne sont ni plus droites ni plus larges
que celles des autres villes méridionales. Cependant les ha* bitants vous montrent avec orgueil une rue a arcades, comme celles de la rue de Rivoli, disent-ils. La comparaison n'est pas exacte. Les arcades de la rue de Tarascon , trapues et basses, ne ressemblent guère à celles qui ont été bâties par M. Fontaine; elles sont beaucoup plus pittoresques. D'ailleurs, comme la ville n'est point resserrée entre des murailles, et qu'elle peut s'étendre tant qu'elle veut dans la plaine, on y trouve d'assez grands espaces vides, des promenades agréables, notamment celle qui longe le Rhône, et qui est située près du Château du roi René.
Ce château est le plus beau monument de la ville, et l'un des plus remarquables dont le xv e siècle ait enrichi la Provence. Il est bâti sur un rocher à pic, mais peu élevé, qui plonge d'un coté dans le Rhône , et des trois autres dans un fossé sur lequel un pont est jeté en face de la porte principale. Du côté du Rhône , il est flanqué de tours carrées d'un style sévère et élégant, malgré leur aspect robuste; du côté de la ville , les deux tours principales sont* rondes, Quatre siècles ont déjà passé sur lui sans y laisser de traces visibles, à l'extérieur du moins; car les somptueuses galeries qui ont vu les cours d'amour et les joutes de gaisaber que l'honnête monarque aimait à présider, servent maintenant d'asile a une brigade de gendarmerie. On trouve cependant encore çà et là quelques jolis détails d'ornementation gothique, et une chapelle très-élégante.
L'église de Sainte-Marthe, construite en i 1 87, a été à'peu près rebâtie vers la fin du xiv e siècle ; l'intérieur, le clocher et la crypte même, qui se trouve placée dans la partie antérieure de la nef principale, datent évidemment de cette époque. Elle possède dix-sept tableaux de Vien, représentant divers épisodes de la vie de sainte Marthe. Ces toiles sont fort intéressantes à étudier pour ceux qui s'occupent de l'his- ' toire de l'art français, et qui peuvent facilement reconnaître
dans cette série de peinture les traces de la réaction contre l'école du xvur siècle , dont Vien fut le précurseur. Toutefois
Portail Ce SainlcJkf&ilhtf.
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ces compositions, pour être plus sages, plus méthodiques que celles des rivaux et des devanciers du maître de David , ne sont pas plus religieuses ; pour se montrer plus correctes,
elles ne sont pas plus nature : seulement elles sont moins pittoresques que celles de Bouchardon et de Natoire. Elles n'ont point surtout les qualités d'un bon Vanlco, comme on peut s'en assurer à Sainte-Mârthe môme ; car l'église possède un tableau de cet artiste, en même temps que des œuvres de Mignard et de Parrocel.
On voit à droite de la nef un beau bas -relief gallo-romain, qui rappelle celui de Galiana à Ravenne; il représente la Multiplication des pains et Jésus au milieu des Apôtres; — dans la crypte, une bonne statue de sainte Marthe et un autel païen percé d'un trou par lequel s'écoulait, selon la tradition locale, le sang des martyrs chrétiens.
De la construction primitive de Sainte-Marthe il ne reste guère que le portail du midi. La porte est cintrée avec une archivolte fort riche, décorée de rosettes et de feuilles de herre et flanquée de colonnes de marbre surmontées d'élégants chapiteaux historiés.
Quand on a vu à Tarascon les deux monuments que nous, venons de décrire, l'église paroissiale de Saint- Jacques, où se trouve un tableau de Vanloo, plus beau que celui de Sainte- Marthe, et qui représente cette sainte combattant la Tarasque ; — la bibliothèque, les promenades du Cours et de la Chaussée, le palais de justice et le tribunal de commerce, les hôpitaux de la Justice et de la Charité, le théâtre, qui ne sont point des merveilles ; — la caserne de cavalerie, qui est fort belle ; des fragments de muraille antique qui n'offrent pas beaucoup d'intérêt, — il ne reste plus qu'à s'informer de l'origine de la ville et de son nom.
Les historiens provençaux, qui réclament pour chacune de leurs villes une antique origine, font remonter celle de Tarascon à un comptoir fondé par les Marseillais. Sous la domination romaine, le comptoir devint à la fois un entrepôt commercial et maritime, avec une citadelle nommée Arx Jovis. Toutefois les itinéraires romains n'en parlent pas,
d'où Ton peut conclure, .n'en déplaise au patriotisme local, que ce lieu n'avait pas une très-grande importance.
Sous les rois francs, elle devint le chef-lieu d'une des vigueriës de la province d'Arles, mais les légendes du moyen âge prétendent faire remonter plus haut l'illustration de Tarascon; ils la font dater d'un miracle de sainte Marthe, la patronne de la ville.
« La cause que sainte Marthe vint habiter ce lieu , dit un vieil historien , fut un dragon furieux, de grosseur d'un taureau, ayant la teste d'uii lion, le crin comme une jument, les dents comme des espées, le dos tranchant comme une faulx, la queue de couleur de vipère; qui marchoit à six pieds, de forme humaisne, estoit couvert d'une escaille comme une tortue, et tellement hideux qu'on l'appeloit ordinairement Tarasgue, qui veut dire laid et difforme..... Ceux qui ont escrit de ce dragon disent qu'il avait esté engendré d'un monstre qui se nourrissoit dans le fleuve du Jourdain, appelé Levialhan en Asie, et d'un animal terrestre qui se nourrit dans les déserts de Galasie, appelé Bonassus, et ayant traversé la Méditerranée, entra dans le Rhosne,el faisoit son séjour dèdans un bois qu'on appelait Nerloc, c'est-àdire Bois-Noir, qui est à présent la ville de Tarascon. »
Avec une aussi épouvantable physionomie, la Tarasque ne pouvait avoir un aimable caractère. Elle dévorait tout ce qu'elle rencontrait : les bestiaux , les animaux sauvages et surtout les hommes. Les habitants envoyèrent une députation à sainte Marthe , qui remplissait la ville d'Aix du bruit de ses miracles. La sainte, écoutant leurs prières, partit aussitôt pour Tarascon accompagnée de sa servante ; elle se rendit incontinent à la caverne du monstre. Là, elle lui commanda « au nom de Jésus crucifié , qui avoit escrasé la teste du dragon infernal, de venir à elle sans faire mal à personne; ce que ce.monstre fit avec mesme douceur que s'il avoit esté un agneau domestique , en se mettant aux pieds
de la sainte, et se laissant mener au peuple qui le mirent à mort, et se convertirent à la foi de Jésus-Christ, sous la prédication que leur en fit sainte Marthe. »
Suivant une autre légende, comme personne k Tarascoh n'osait combattre la Tarasque, Marthe eut ce courage. Elle marcha droit à l'horrible bête, n'ayant pour armes qu'un crucifix et un goupillon. Dès la première goutte d'eau bénite, le monstre se tordit dans d'effroyables convulsions ; à la seconde, il tomba k terre ; à la troisième, sainte Marthe le garrotta avec sa ceinture, ou, suivant d'autres, avec sa jarretière, et le livra au peuple.
En mémoire de ce miracle, on célèbre tous les ans la fête de la Tarasque. C'est une des cérémonies les plus populaires de la Provence; on Ta décrite si souvent qu'il nous semble oiseux de le faire de nouveau.
L'histoire de Tarascon ressemble h celle de beaucoup d'autres villes du Midi. Nous voyons qu'elle conserva à travers la barbarie du moyen âge une organisation municipale dont les habitants se montrèrent jaloux de défendre les privilèges. Elle se gouverna presque toujours elle-même. Les différents maîtres qu'elle subit y exercèrent plutôt une autorité nominale que réelle, une sorte de patronage. Sous les comtes de la maison de Boson , la viguerie prit le nom de bailliage d'Altavez. Le château appartenait aux comtes, qui n'exerçaient sur la ville que la haute juridiction et percevaient des droits de navigation et de péage. Les comtes de Provence, succédant à ceux de la maison de Boson et cherchant à exercer légalement une plus grande autorité, se firent céder le consulat. Mais le parti populaire, froissé dans ses intérêts, courut aux armes. La lutte finit par l'arbitrage d'un envoyé de l'empereur , de l'évêque et du podestat d'Avignon, Doria, qui ne laissa à Raymond IV (12 juin 1233) que les droits de souveraineté, et remit le consulat à la disposition de la commune.
De Pautre côté du Rhône s'élève la ville de Beaucaire, reliée à Tarascon par un pont suspendu. Cet édifice, un des plus beaux de ce genre que possède la France, a été construit en 1829 par M. Jules Seguin, pour remplacer un pont de bateaux. La largeur du Rhône en cet endroit ust de 450 mètres. Cet espace est occupé par quatre travées formant trois piles de suspension bâties dans le fleuve. Toutefois ce hardi travail est surpassé par le viaduc qui traverse le Rhône, un
Pont viaduc de Beaucaire.
peu au-dessus, afin de relier l'embranchement de Nimes au chemin de fer de Lyon à Marseille.
Pour établir ce viaduc, l'ingénieur, M. Borel, a dû surmonter des difficultés de toutes sortes. Il se compose de sept piles colossales établies en rivière avec des blocs énormes tirés des carrièrès de Saint- Gabriel. Le tablier est formé de membrures en fonte d'une admirable combinaison. L'ensemble de ce monument offre un aspect d'une sévère élégance.
Beaucaire est l'ancienne Ugernum , ville des Volces Aré-
eomices; elle acquit de l'importance sous les Romains, ainsi que l'ont prouvé des vestiges antiques trouvés sur son territoire. Après les diverses invasions des barbares , elle devint un fief sous le nom de terre d'Argence (argentia, argenteus ager) , et appartint successivement aux comtes d'Arles, à l'archevêque, aux comtes de Toulouse et aux vicomtes de Narbonne.
Ugernum , plus tard Ugerno , changea son nom contre celui de Beaucaire au x c siècle. Elle le prit ou il lui fut donné soit à cause de la forme carrée de son château, soit à cause de la plaine où elle est bâtie (Bel-quadro, Bclhim- Cadrum , Bcllicadrum). Au siècle suivant, c'était déjà une ville considérable. Benjamin de Tudèle l'appelle une grande place forte, castrum magnum.
En H74, Henri II, roi d'Angleterre, y tint cette fameuse cour plénière qui avait pour but d'opérer la réconciliation du comte de Toulouse et du roi d'Aragon , et où les chevaliers provençaux se signalèrent par d'extravagantes prodigalités. L'un d'eux brûla publiquement ses chevaux; un autre fit labourer la plaine et y fit semer 30 000 sols en deniers.
Beaucaire eut beaucoup à souffrir de la croisade des Albigeois. Elle fut livrée par l'archevêque d'Arles , Michel Morise, à Simon de Montfort, à qui le concile de Montpellier avait fait don des biens du comte de Toulouse (1315). Raymond y rentra l'année suivante , malgré la défense courageuse de Lambert de Limoux , lieutenant de Montfort. Le comte de Toulouse récompensa les habitants de Beaucaire de leur fidélité en maintenant et en augmentant leurs privilèges. Beaucaire finit pourtant par se soumettre au roi de France Louis VIII (1217). Toutefois ses libertés municipales furent maintenues, car nous voyons qu'à la fin du xm e siècle « les bourgeois de Beaucaire, par un usage immémorial , pouvaient recevoir la ceinture des mains des nobles ou prélats et jouir ensuite des avantages des chevaliers. »
Quand vint la réforme, Beaucaire , au lieu de suivre l'exemple des autres villes du Rhône, resta catholique. Dès 4543, un luthérien, Antoine Sabathier, y fut brûlé vif. La guerre ayant éclaté , les habitants prirent de grandes précautions pour empêcher les protestants d'entrer dans la ville; ils y pénétrèrent cependant en 1562. Les réformés vengèrent d'une façon odieuse le meurtre juridique commis dix-neuf ans plus tôt contre un des leurs, en pillant les églises et en forçant les familles catholiques les plus riches et les plus puissantes h s'exiler. Ils eurent ensuite le tort de soutenir le gouverneur, le sieur de Parabère, détesté de la majorité des habitants pour ses violences et ses exactions. Une conspiration se forma dans la ville, appuyée par Montmorency-d'Amville, gouverneur du Languedoc. Le 9 septembre 4578 , trois gentilshommes conjurés égorgèrent Parabère et sa maîtresse dans l'église même. Privés de l'aide du gouverneur, les protestants, moins nombreux que leurs adversaires, virent leur cause perdue, et Beaucaire resta catholique. En 4632, elle se montra également fidèle à la cause royale , malgré le gouverneur du château, qui avait pris les armes pour le duc de Montmorency. Richelieu s'y rendit en personne la même année et fit démolir la forteresse. Les habitants résistèrent aussi aux camisards, qui massacrèrent trente-neuf catholiques dans les environs.
Tout le monde sait que la renommée dont Beaucaire jouit dans le monde entier tient à sa célèbre foire, rivale de celle de Leipzig, de Francfort, de Novogorod et de Sinigagilia. Pourtant l'origine de cette foire est inconnue. La première mention qu'on en trouve est dans une charte de 4 345, supprimant « les droits de péage pendant les trois jours de foire. » Le Vidimus des privilèges de la ville, donné le 9 janvier 4463 par Jean Bernard de Marimont , écuyer de Louis XI, nous apprend aussi que « les habitants de Beaucaire avoient accoustumé de faire tenir et célébrer à la feste
de saincte Magdeleine, et les trois jours suivants, la foire dans ladicte ville de Beaucaire, de toutes les marchan-r dises, sans payement d'aulcun péage, redevance ou impôt, et sans que Ton puisse détenir, ne prendre personne, si Ténormité du crime ne requiert punition corporelle. » Ces privilèges, ^confirmés par plusieurs rois de France, furent maintenus par l'assemblée Constituante elle-même « considérant que la franchise accordée aux foires de France était plutôt une faveur pour le commerce qu'un privilège accordé à une ville. » m
À mesure que les voies de communication se multipliaient en France ou devenaient plus praticables, les foires les plus fréquentées voyaient leur importance diminuer; celle de Beaucaire ne suivit pas ce mouvement de décadence. Depuis longtemps déjà elle se prolongeait chaque année bien au delà des trois jours qui lui suffisaient à son origine. Un décret impérial, daté de 4806, fixa cette durée à huit jours, et l'ouverture légale, qui s'annonce par un coup de canon , au 22 juillet; mais elle commence véritablement le iO de ce mois. Le préfet du Gard et le tribunal de commerce se transportent à Beaucaire pendant toute la durée de la foire, et l'on n'évalue pas à moins de 300 000 personnes en moyenne le nombre des voyageurs et des commerçants, de presque toute l'Europe, du Levant et des côtes d'Afrique, qui arrivent dans cette petite ville à cette époque, par le Rhône, le canal du Midi et le chemin de fer.
La foire se tient dans l'intérieur de la ville, le long du Canalf ou dans des barraques construites dans le Pré, vastë promenade plantée d'arbres qui s'étend depuis la colline où s'élève le château jusqu'au Rhône.
Quand on arrive à Beaucaire, on se demande comment cette ville de 10 000 âmes peut suffire à loger pendant un mois la foule immense qui s'y donne rendez-vous chaque année. Une partie des négociants habite Tarascon, un grand
nombre logent dans les barraques où sont exposées leurs Marchandises, d'autres en plein air; puis les habitants s'empressent de céder aux étrangers les meilleures pièces de leurs maisons, se contentant pour eux-mêmes d'un modeste réduit. Une partie des maisons de Beaucaire est construite en vue de la foire, ce qui contribue à donner à la ville, pendant onze mois de l'année, une physionomie assez bizarre. En temps ordinaire, les quais du Rhône et du canal sont bordés de maisons toutes neuves aux persiennes fermées; on croirait que tous les habitants ont déménagé. Quand vient la foire, ce désert se peuple et s'anime; les vastes magasins, vides jusqu'à cette époque, s'encombrent de marchandises; les cafés, trop grands pour une cité de deuxième ordre , regorgent de consommateurs ; les rues étroites et presque toujours silencieuses ne peuvent plus contenir la foule bruyante et bigarrée qui s'y entasse.
Mais c'est le Pré qu'il faut voir; c'est \h qu'est la véritable fête, le spectacle pittoresque et unique, unique en France du moins. Là se rencontrent tous les costumes de l'Europe el de l'Asie, et, bien que l'habit noir et le paletot de la civilisation s'y montrent chaque jour plus nombreux, on y trouve encore assez de cafetans, de burnous, de turbans et de fez orientaux ou africains, de sombreros espagnols, pour monter au plus haut ton l'enthousiasme des prosateurs coloristes.
Les populations du Midi y dominent, ainsi qu'on peut s'y attendre; l'accent provençal etgascon, mêlé au rude et lourd accent lyonnais, s'y fait entendre plus souvent que les langues du Nord. Les divertissements et les fêtes revêtent une physionomie locale; bien que les chanteurs de complaintes et les marchands de bagues de Saint-Hubert, des Ardennes ou des Vosges ne fassent pas défaut sur le Pré , les barraques où s'entassent le plus de monde sont celles où les Alcides du Midi disputent aux Hercules septentrionaux la palme de la lutte et des poses académiques. Les farandoles 165 i
i30 ITINERAIRE DE LYON A LA MÉDITERRANÉE.
joyeuses, les fieloués provençaux, se déroulent en long6 anneaux qui se croisent et se mêlent au son du galoubet et du tambourin. Plus loin des bohémiens, couverts de haillons bariolés, sont là comme pour attester par leur présence l'antique origine de la foire.
D'après des calculs en apparence dignes de foi, la somme annuelle des ventes et des achats s'élève à 30, 60 et même 100 millions. On trouve à Beaucaire des marchandises et
Château de Beaucaire.
des produits de tous pays, et il s'y fait toutes sortes de commerce.
Le château (PUgernum, dont les ruines, couronnant le rocher qui s'élèvent à droite de la ville, donnent à Beaucaire, de l'autre côté du Rhône, un aspect si pittoresque, est Fou- vrage de plusieurs siècles. Dans son enceinte même, sur le penchant du rocher, on trouve des substructions romaines, derniers restes d'une muraille faisant un angle droit dont l'ouverture regarde le haut de la colline. Cette forteresse ,
détruite au xi' et au xu* sièfclês, fut rebâtie à cette époque. Du xu* siècle il subsiste encore une chapelle romane, avec un clocher carré couronné (Tune arcature bouchée, et une corniche très-âaillante, qui de loin fait croire que le haut de la tour est évasé.
Au xiii* et au xiv* siècles, les fortifications se sont étendues. Une tour triangulaire garnie de mâchicoulis, qui date de cette époque, renferme une grande salle remarquable par ses voûtes en ogive surbaissée, dont la courbe suit la dispo^ sition bizarre du plan de la tour.
Les églises de Beaucaire ne méritent pas de nous arrêter, à l'exception de celle de Sainle-Clotiide, édifice du xiir siècle, où se remarquent les formes sévères et élancées de la première période de l'architecture ogivale.
On a conservé à la mairie, monument du xvn # siècle, d'une architecture assez élégante, quelques fragments antiques.
A peu près à une demi-lieue de Beaucaire, .dans la direction du sud -ouest, on trouve, au milieu d'une plaine marécageuse, un joli monument du xiv e siècle, connu dans le pays sous le nom Moratoire de Saint- Louis.
L'oratoire de Saint-Louis est élevé sur cinq marches conduisant à des parties en ogives richement décorées. Aux angles se trouvent des contre-forts dont la base massive est surmontée de niches avec des colonnettes et des py ramidions. Une galerie découpée sert de couronnement à l'édifice.
Quand il a quitté Tarascon , le chemin se lance dans une plaine fertile, bornée à gauche par les cimes lointaines des Alpines. Jusqu'à la station des Ségonnaux, station sans importance, le paysage n'offre pas d'intérêt. Du côté de l'ouest, la levée du Rhône nous dérobe presque constamment la vue du fleuve et rétrécit l'horizon. A peine pouvons-nous entrevoir à gauche la bourgade de Fontvielle et sa vieille tour percée de meurtrières. Un peu plus loin , et du même
côté, l'œil s'arrête sur un rocher isolé au milieu de la plaine, et dont le sommet est couronné par les ruines imposantes de l'abbaye de Montmajour. Au-dessous du coteau de Montmajour est la montagne de Cordes, dont le nom, synonyme dénaturé de Cordoue, est resté comme un souvenir de l'invasion sarrasine; les derniers sommets des Alpines se font voir au loin. Ici , comme dans la campagne romaine, le paysage est surtout caractérisé par les accidents de l'horizon ;
Oratoire tic Saint-Louis.
tout au plus quelques rares bouquets d'arbres se montrent çà et là , perdus dans la vaste plaine.
A droite et de l'autre côté du Rhône, voici le faubourg de Trinquetaille-lez-Arles et son vieux et pittoresque pont de bateaux. Bientôt se dressent devant vous les bâtiments en pierre de taille de la station , à l'extrémité d'une belle allée de tilleuls, conduisant à la porte de la cavalerie. Le convoi s'arrête en face d'Arles, la ville romaine, « le portique français de l'Italie, » comme l'appelle un de ses enfants, M. Amédée Pichot, dans un livre intitulé le Dernier rot
(f Arles, livre fécond en renseignements, et qui contient une histoire complète de la ville.
Le nom moderne d'Arles a deux étymologies, l'une propre à satisfaire les goûts des admirateurs exclusifs du latin, l'autre à l'usage des savants vçrsés dans la grammaire celtique. Suivant les premiers, il vient d'Ara lata, et rappelle un vaste autel consacré à Diane d'Ephèse; il procède, suivant les seconds, i'Ar lait h (lieu humide), parce qu'ils prétendent que le pays fut jadis couvert par les eaux. A l'appui de cette opinion , ils citent Pomponius Mêla. Pomponius Mêla raconte en effet qu'Hercule, revenant de l'Ibérie après avoir enlevé les vaches de Géryon , fut arrêté dans la plaine d'Arles par deux géants fils de Neptune. Il essaya vainement sur eux toutes ses flèches ; mais Jupiter vint au secours du héros , en écrasant ses ennemis sous une pluie de cailloux. De là l'origine de la plaine de la Crau. J'en suis fâché pour la mémoire d'Hercule , mais , si la légende est vraie, il eût mieux fait, dans l'intérêt du pays et de ses ha* bitants, de prendre une autre route.
Avant d'être romaine, Arles était grecque, comme le prouvent encore quelques mots restés dans l'idiome du pays, et surtout l'admirable beauté de certains visages féminins, où les voyageurs et les artistes retrouvent avec un étonnement plein de charme cette grâce et cette fierté de style qu'ils ont vainement cherchées dans la Grèce moderne.
La situation de cette ville , sur les bords du Rhône et à l'extrémité de la Camargue, en fit de tout temps un lieu favorable au commerce. Ce fut pour éviter les obstacles que la barre du Rhône opposait à la navigation que Marius fit creuser le canal dérivatif appelé encore aujourd'hui Fosse Marianne. Les latinistes (ceux de tout à l'heure) prétendent même qu'on retrouve le nom du grand capitaine dans l'appellation moderne de la Camargue (Càii Marti ager % Champ de Caïus Marius). Si indulgent qu'on puisse être pour les
étymologistes et leurs travaux, il faut convenir que vo'ûk une étymologie qui vient de loin, et Ton peut hardiment proférer l'opinion de ceux qui retrouvent l'origine du mot Camargue dans le mot espagnol camarcu ( frontière ).
Les Grecs n'ont laissé de leur occupation aucune trace , mais celles de Ja domination romaine font l'orgueil et la gloire de la ville moderne. César l'éleva au rang de colonie Julienne, et elle devint depuis tellement latine, qu'elle fut nommée la petite Rome des Gaules. Elle comptait alors plus de 100 000 habitants. Constantin y résida et l'enrichit de plusieurs monuments, entre autres du palais de La Trouille , qui devint au moyen âge la demeure des seigneurs du. pays. Lorsque Constantin résolut d'abandonner Rome , oh dit qu'il pensa un instant à Arles pour en faire, au lieu de Byzance, la capitale de son immense empire. L'imagination peut bâtir un monde de conjectures sur les conséquences qu'aurait amenées l'exécution d'un pareil projet; mais rien ne démontre clairement qu'il ait jamais été conçu. Ce qui n'est pas douteux , c'est que le même empereur convoqua le premier concile d'Occident (314 ) à Arles , Jéjk convertie au christianisme par saint Trophime. Environ un siècle plus tard, en 418, Honorius réunit dans cette ville, alors la métropole des Gaules, l'assemblée des sept provinces.
Presque toutes les hordes barbares qui vinrent s'abattre sur le cadavre du monde romain traversèrent Arles et y marquèrent leur passage par la dévastation et la ruine. Malheureusement les barbares ne furent pas les seuls qui s'acharnèrent sur les chefs-d'œuvre de l'art que la civilisation romaine y avait élevés. Le zèle iconoclaste des premiers chrétiens fut aussi fatal aux palais, aux temples et aux statues, que les invasions et les sièges des peuples du Nord.
Après les barbares du Nord , les Sarrasins s'emparèrent d'Arles sous la conduite de Yousouf ben Abd-el-Rhaman. Us s'y établirent, et l'on fait dater de leur occupation les
deux tours qui surmontent encore aujourd'hui le Colysée. Arles paâsa ensuite sous la domination de Boson, qui essaya de se tailler un royaume dans les débris de l'empire de Charlemagne. Mais ce royaume, qui relevait de l'empire d'Allemagne , n'eut jamais qu'une existence fort contestée. Lès comtes de Provence arrivèrent, qui firent disparaître peu à peu l'autorité des rois d'Arles ; néanmoins les empereurs d'Allemagne conservèrent ce titre, qui passa en 1032 à Conrad le Salique. Frédéric II fut le quinzième et le dernier roi d'Arles, en J2i4.
Dans la lutte des trois maisons de Provence, de Toulouse et d'Aragon , Arles se prononça presque toujours pour les Espagnols. Alphonse y vint souvent tenir sa cour, cour brillante et chevaleresque dont le séjour était l'occasion de fêtes brillantes, joutes, tournois, cours d'amour, carrousels et courses aux taureaux, d'où sont peut être venues les ferrades si courues aujourd'hui par les populations d'Arles et de Nîmes.
Toutefois, et malgré les maîtres divers qu'elle eut à subir, Arles essaya souvent de maintenir son indépendance. Elle avait gardé les traditions municipales que lui avait léguées l'empire romain. En H 50 elle nommait, elle élisait quatre consuls; plus tard le nombre de ces magistrats s'éleva jus- . qu'à douze. Leur élection était à deux degrés, et leur pouvoir ne durait qu'un an. Vers le milieu du xiir siècle , on leur adjoignit un podestat d'origine étrangère et un juge supérieur auquel on pouvait appeler des décisions du podestat.
A cette époque , la population d'Arles n'était plus que de 40000 habitants. Néanmoins c'était une cité riche et puissante pour ces temps de décadence et de barbarie. Elle avait Une marine qui faisait le.commerce de la Méditerranée, et, quand Charles d'Anjou entreprit de porter le dernier coup aulx libertés provençales, elle s'unit avec Marseille pour
défendre contre la barbarie féodale la cause de la nationalité et de la civilisation , héritages des Romains. La barbarie triompha, et depuis Arles n'occupa plus qu'une place obscure dans l'histoire.
Cependant nous la voyons défendre avec énergie la cause nationale après sa réunion à la France. Don Alphonse d'Alvaros, général des armées espagnoles sous Charles-Quint, essaya vainement de s'en emparer. Mais à partir de ce moment Arles met à épouser et à abandonner toutes les causes une facilité qui tient du prodige. D'abord attachée à la ligue, elle se hâte de reconnaître Henri IV victorieux. A peine s'émeut-elle des troubles de la Fronde; Louis XIII, venant la visiter, est accueilli avec enthousiasme. Les consuls le reçoivent à genoux. Louis XIV n'a pas besoin de faire demander aux Arlésiens leurs canons, qu'il transporte à Marseille pour armer le fort Saint-Jean, construit dans le but de maîtriser une population moins docile. Avec les canons, ils envoient 75 000 livres. En retour, Louis XIV leur octroie une académie. La docte société ne subsista pas longtemps, et pendant sa courte existence se conduisit toujours assez modestement pour n'être jamais une occasion de scandale.
La Révolution ne paraît pas avoir amené de scènes sanglantes dans la ville d'Arles. Il y eut bien deux partis : les «phoniers ou aristocrates, qui portaient, je ne sais pourquoi, un petit siphon en métal en guise de décoration ; et les démocrates, ou monnoidiers, ainsi nommés à cause d'une pièce de monnaie percée dont ils ornaient leurs boutonnières; mais ils ne se firent jamais qu'une guerre d'épigrammes et de quolibets.
Arles n'a pas fourni à l'histoire un grand nombre d'hommes illustres ; on peut citer pourtant Constantin le Jeune et Hugues de Saint-Césaire, auteur de la Vie des Troubadours, Cependant, comme nous vivons dans un temps où les popu-
lations méridionales semblent jalouses de ressusciter la littérature de la langue d'oc, on peut espérer qu'un jour viendra où les villes de Provence auront leurs poètes célèbres. Les Parisiens ignorent, pour la plupart, qu'il y a maintenant cj^s troubadours en Provence, absolument comme au temps du bon René. On en trouve à Avignon , à Aix et à Marseille et dans bien d'autres lieux. Les journaux de ces localités en comptent parmi leurs rédacteurs; c'est maintenant une profession. L'auteur de ce livre a vu une lettre adressée à M. X..., troubadour, à Arles. Il est vrai que le troubadour était en même temps charcutier.
L'aspect d'Arles est d'une mélancolie pleine de charme. 'Les souvenirs du passé se dressent à chaque pas qu'on fait dans la vieille cité, dont l'enceinte ébréchée entoure une collection de ruines. L'empreinte de Rome s'y est conservée plus visible qu'en aucune autre cité française. Les maisons délabrées de la ville moderne semblent elles-mêmes pour la plupart n'être que des ruines. Çà et là se rencontrent des débris de colonnes , de sarcophages, de tronçons mutilés de tous les âges et de tous les styles, consacrés aujourd'hui aux plus indignes usages. Il n'est pas rare de voir un chapiteau romain encadré dans la grossière maçonnerie d'une échoppe. Ce banc de pierre, à l'entrée d'une masure, est un tombeau qui renferme peut-être les cendres de quelque patricien orgueilleux , d'un sénateur ou d'un général illustre en son temps.
.liais de tous ces vestiges d'un glorieux passé, le plus justement célèbre, est-il besoin de le dire? est l'amphithéâtre, le frère cadet du Golysée de la ville éternelle. Nul ne sait aujourd'hui l'époque précise de la fondation de cet admirable monument, qu'on a fait tour à tour remonter à Jules César, à Auguste ou à ses successeurs; nous n'hésitons pas à penser qu'il date du plus beau temps de l'architecture romaine , et qu'il a dû être construit pendant le siècle d'Au-
guste. Cette opinion , que nous ne prétendons justifier par aucune preuve tirée de l'histoire, repose uniquement sur le beau style et la remarquable exécution de l'édifice.
Il se compose dans son ensemble de deux rangs, de portiques à arcades superposés, le premier dorique, le seconj corinthien ; ces portiques , au nombre de soixante, sont à jour et d'inégale grandeur, à cause de la forme ovale de l'édi-* fice, dont le plus grand diamètre mesure environ 140 mètres,
et le plus petit iOA. Il pouvait contenir environ vingtquatre ou vingt-cinq mille spectateurs. On ignore si le dernier étage a jamais été surmonté d'un attique, et, dan* Id cas contraire, quel a pu être l'amortissement.
Quatre portes donnaient accès dans l'intérieur. La principale, celle du nord, est remarquable par l'imposante sinW plicité du style. ' 1
Pendant le moyen âge, on éleva quatre tours, sur les quatre portes de l'amphithéâtre transformé en forteresse , comme
celui de Nimes et comme le théâtre d'Orange. Il n'en reste plus que dèux aujourd'hui; on aurait tort de les démolir; elles ajoutent à l'aspect pittoresque et racontent les vicissitudes du monument.
. L'intérieur a encore subi plus de dévastations que l'extérieur. Il est aujourd'hui entièrement déblayé, mais pendant des siècles il fut couvert de maisons. « Après la guerre , dit Fauteur de Y Essai historique sur Arles, l'amphithéâtre fut livré à cette population rustique, dont la guerre avait démoli sans doute les habitations champêtres. » On voyait au commencement de ce siècle, au milieu des arènes, toute une ville du moyen âge avec ses rues étroites aboutissant a une place ornée d'une croix.
Malgré son état de délabrement, on peut reconnaître encore aujourd'hui que l'intérieur de l'amphithéâtre a pu avoir quarante-trois rangs de gradins. Mais lapartie la plus ancienne se compose de trois galeries circulaires pratiquées sous l'édifice et qui s'avancent jusqu'à l'arène. Les deux premières, voûtées en plein-cintre, sont séparées par un mur construit en moellons smillés; les autres constructions souterraines offrent le même appareil. La troisième galerie est séparée des deux autres par des loges voûtées transversalement.
L'imagination des archéologues et des érudits s'est exercée • pendant longtemps sur la nature des spectacles qui se donnaient dans les arènes, au temps de la puissance de Rome. On a parlé de combats de bêtes féroces comme au Colysée ; mais le peu de hauteur du podium (mur d'enceinte qui servait de .barrière entre les spectateurs et l'arène) ne permet plus d'admettre cette supposition. Il est à peu près généralement accepté aujourd'hui que les spectacles de l'amphitéâtre d'Arles se bornaient à des chasses au sanglier, à des courses de taureaux et à des combats de gladiateurs. On ne saurait admettre non plus que l'arène ait jamais été transformée en naumachie, parce. que les constructions souterraines prati-
quées sous les gradins, el plus bas que le sol, eussent été infailliblement inondées.
Nous avons eu en 1853, dans les arènes, le spectacle d'une course de taureaux. Il ne s'agissait pas d'une de ces ferrades si chères aux populations provençales et languedociennes , mais d'une véritable course , telle qu'on en voit à Madrid ou à Séville. Les (orreros venaient de l'autre côté des Pyrénées; ils portaient le costume castillan, et l'on comptait parmi eux des espadas célèbres. Ce spectacle excita un enthousiasme prodigieux parmi les habitants d'Arles et des environs, dont les groupes multicolores encombraient les gradins ruinés du vieil amphithéâtre. Des cris de joie, de mépris ou de colère, saluaient tour à tour les prouesses ou la lâcheté des combattants, hommes ou taureaux, et semblaient réveiller les échos du vieux cirque endormis depuis tant de siècles. Les Artésiennes, moins pompeusement vêtues que les dames gallo-romaines, plus belles et plus séduisantes peut-être en leur costume pittoresque, battaient des mains et poussaient des exclamations de bonheur à tous les incidents dramatiques ou sanglants du drame. Il n'y avait plus de chevaliers ni de sénateurs, de plèbe ni de patriciens; les spectateurs se divisaient en deux classes : le public des premières places et celui des secondes.
Le ciel d'un bleu profond remplaçait peut-être avec avantage le vélarium de pourpre qui abritait jadis les fêtes du Cirque, et la majesté des ruines valait peut-être mieux pour l'effet pittoresque que les pompeuses colonnades et les marbres précieux disparus depuis les invasions des barbares. A ces décorations près, et malgré la différence de langage et de costume, on pouvait se croire transporté aux jours de l'empire romain. Les mêmes passions semblaient renaître sous le même soleil, et, malgré le dégoût que nous inspirait la vue de ce divertissement indigne, à notre avis, de notre époque et de notre pays, il nous était impossible de
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ne pas ressentir une étrange émotion, en entendant des acclamations retentissantes s'élever de ces gradins muets depuis plus de mille ans, où jadis une foule enivrée applaudissait les gladiateurs qui savaient mourir avec grâce. Les ferrages ne sont que des courses de taureaux dégéné-