Ibid., XI
ESSAI SLR LE COMTE DE CAYLL'S.
qu'aux termes dont il fait choix pour caractériser l'œuvre nouvelle offerte au public, témoi^rne contre lui de son défaut favori, l'amour des long-ueurs et le besoin de s'étendre \ Et pourtant Paciaudi est un de ces esprits qu'on a pu justement appeler sérieux, sagaces, « en garde contre la chimère », et l'ouvrage est de 1761, et l'auteur est l'ami intime de Cavlus, le familier de Winckelîfiiann ! Siloin s'étendirent les ravages du fléau qui, plus d'un siècle et demi, nuisit à la science par l'abus de la science.
Ce que pouvaient être, quelque cinquante ans avant cette date, les ouvrages consacrés à l'antiquité figurée, on le devine sans peine. Comme les monuments ont été rassemblés sans ordre dans les cabinets, ils sont aussi décrits sans but dans les livres. Le plus souvent, le possesseur d'une collection s'adresse à un érudit qui a fait ses preuves, et le prie de présenter ces objets au public en se faisant aussi savant que possible. Celui-ci n'y manque pas : la vue des monuments éveille ses souvenirs classiques, elles citations s'échappent comme d'une source. L'ordre adopté pour cette prétendue description est d'ailleurs quelconque; nulle enquête sur la provenance des objets; sur l'âge probable, le style, la manière de l'artiste, sur le sens du morceau, en vain chercherait-on quelque renseignement. L'éditeur ne se préoccupe que d'une chose : mettre l'art à la remorque de riiistoire, tirer des monuments un commentaire perpétuel des auteurs. Tout mythe, toute philosophie, échappe à cette conception matérielle et absurde de l'art. Au lieu de sentir ou de méditer, on illustre. Le danger serait d'ailleurs plus grand encore de risquer l'interprétation de ce
l. Quocl ut felicius certoque quodam ordinc expedirem, prseclarissimis his inscript ionibus quœ iiberioretn rerum seijetem pollicebantur, latioremque mihi ad dicendum pandeôant campum, principem lociim concessi; iisdemque pro theniatum partitione sumptis, variam, quani singidi illarum versus materiam darent, deinceps persecutus sum. {Ibid., ix.)
qu'on ne peut comprendre. Les rêveries d'un Kircher sont célèbres. Il serait donc oiseux de faire sur des travaux de ce genre une étude de quelque étendue. Nous voudrions cependant donner rapidement une idée des meilleurs, et ne point prendre congé des antiquaires sans décrire quelquesuns de leurs recueils. Deux ou trois noms suffiront à ce dessein.
Dans le Thésaurus Brandenhurgicus seleclus * de Lorenz Beger, nous avons un spécimen fameux de ces Ihesauri qui furent longtemps les seuls manuels de l'art antique. L'auteur, qui s'intitule « bibUothécaire de l'Électeur de Brandebourg et son conseiller pour les antiquités », publie un choix de gemmes, de monnaies et d'antiquités diverses, qui enrichissaient les collections de son maître. Les livres consacrés aux gemmes et aux monnaies, oii nous n'avons affaire qu'à l'érudition de l'auteur, sont vraiment riches et assez remarquables pour le temps. Mais dans le troisième livre, celui des antiqidtates variœ, il nous révélera son peu de goût et son ignorance de l'art. Remarquons d'abord cette disposition, qui rejette au troisième plan, comme dans un appendice bigarré, toute la masse des monuments : le sous-titre indique déjà qu'ils sont là pour faire nombre, qu'ils forment les et cœtera du livre ^ C'est qu'en effet, une statue, un buste, un objet mobilier ne fournissent rien à qui n'est pas artiste, tout au plus quelque citation littéraire. Aussi Beger s'avise-t-il d'un artifice: il illustre sa description d'un dialogue [dialogo illustratà), et le voilà, sous le nom d'Archaeophilus, promenant Dulodore dans les galeries de l'Électeur, jouissant de son
1. Thésaurus Brandenhurgicus selecius, sive gemmarum et numismatum grsecoruyn in cimeliarchio electoraii brandenburgico elegantiorum séries^ comment ario illustrâtes a L. Begero.... Colonise marchicœ. Virions Liebpert, 1696.
2. Sous-titre du 3" voL : Continens antiquorum numismatum et gemmarum quœ... nuper accessere rariora; ut et supellectilem antiquariam uberrimam, i. e. statuas, thoraces, clypeos, imagines,... etc.
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admiration, provoquant ses questions, et se ménageant de victorieuses ré[)onses. Le remplissage et la fadaise font naturellement la bonne partie d'une conversation ainsi engagée. Laissons donc les interlocuteurs s'étendre sur la munificence du maître, les beaux bonoraires du gardien des antiquités, — et voyons la métbode du cicérone Arcliœopbilus. Elle se réduit toute à la division suivante. La supellex est distribuée en trois classes : 1" les Dieux; 2'* les hommes; 3" les objets mobiliers, ou ceux du culte, avec les ustensiles, les poteries, etc. C'est d'ailleurs en vain que l'on cbercberait quelque cbose qui ressemblât à un jugement critique. Comme les montreurs de musées forains, l'auteur s'arrête devant un objet, épuise ce que sa mémoire peut lui fournir à ce propos, cite, bavarde, plaisante, et passe au voisin. Pas un mot d'art, sinon parfois de ces généralités qui se distinguent mal de la platitude. Le même procédé est appliqué à tous les monuments : ceux-ci sont naturellement tous donnés pour antiques, même les pastiches modernes que la Renaissance a surchargés d'attributs hétérogènes, comme un buste de Mercure en bronze à la poitrine entourée de feuillage, aux épaules couvertes de fruits et de cornes, à la coiffure ornée d'une tête de cygne. Des Isis, des Osiris égyptiens défilent sous nos yeux pêle-mêle avec des morceaux romains; car, pour du grec, il semble qu'on n'en jmisse trouver trace, malgré les belles assertions d'Archœophilus. Si c'est là une erreur de notre part, la manière des gravures l'excuse de reste. Rien de moins antique que leur caractère. Plusieurs sont belles en elles-mêmes, et d'un beau travail; mais l'artiste s'est donné beaucoup de mal pour accommoder les modèles à son goût, un goût bizarre et vraiment impossible à définir. Toutes les disparates, en un mot, sont réunies dans cet ouvrage, où l'on voit rangés dans la même classe les empereurs et les animaux sacrés, où tout
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semble combiné pour offenser l'œil, le bon sens et le bon goût.
Avec les Miscellanées de Spon *, nous abordons un genre d'écrits moins ambitieux, mais déjà plus solide. D'abord, l'ouvrage n'a pas été commandé ; l'auteur n'écrit que pour son plaisir et pour notre instruction. Comme d'autre part les objets décrits ont été découverts par lui ou sont sa propriété, il a plus de motifs de s'y intéresser et de les connaître. Spon enfin est un voyageur ^ en même temps qu'un érudit : son instruction s'est faite à l'étranger plus encore que dans son cabinet. Il connaît bien les ouvrages des savants et des voyageurs qui l'ont précédé : il peut confirmer ou détruire leurs assertions, preuves en main. Son ouvrage n'est donc pas plus dénué de critique que de science, et comme il joint à cela un esprit net qui va au plus court et explique plus qu'il ne développe, il est sous plusieurs rapports très supérieur à Beger, quoique venu avant lui. Il dispose par groupes un certain nombre d'antiquités inédites, il les compare à celles que ses devanciers ont publiées; la série de dissertations dont il les accompagne forme ce qu'on pourrait appeler une contribution à l'élude de tel ou tel point de l'histoire de l'art. Mais cette histoire il ne la soupçonne pas plus que les autres dans son ensemble. Ce qu'il cherche dans un monument, c'est l'interprétation du signe, non sa valeur artistique, son âge, son style, ses rapports avec ceux de conception analogue. Cette lacune se fait sentir dans les jugements plus encore que dans le plan, bien que celui-ci soit déjà singulier ^ C'est la première fois qu'on voit entassé dans un premier chapitre tout ce qui n'a pu entrer dans le cadre des autres, et que
\. Spon, Miscellanea erudiLr antiquitatis, Luj^d. Balav. (in-f«), 1685.
2. Avec Wehler, il a donné son Voyage d'Italie, de Dahnatie, de Grèce et du Levant, 1678, au cours duciuel les deux amis ont relevé un très grand nombre d'inscriptions.