P. loi
ESSAI SUR LE COMTE DE CAYLUS
Cayliis s'applique alors à démêler chez Pline le solide et le contestable. Il insiste davantaj^^e au début sur les détails qui révèlent en lui un demi-connaisseur; puis il se donne du champ. Dans une série de cinq mémoires, distribués sur un es()ace de quatorze mois \ il aborde la plupart des questions relatives à lart ancien, en décrit ou discute les principales opérations. Il excelle dans le rapprochement lumineux, dans la conjecture ing^énieuse. Les noms d'artistes modernes, qu'une comparaison bien naturelle amène sous sa plume, ravivent l'intérêt et rajeunissent le débat. Le « mores pinxit » de Pline à propos de Zeuxis le fait songer à Raphaël; la vaste érudition de Pamphile lui rappelle Léonard. Mais c'est Pline lui-même qui fait le fond du débat, et qui en porte les frais. Nombre de ses assertions arrêtent Caylus et le déconcertent. Prétend-il que les Grecs ont inventé la peinture : il faudrait donc, répond Caylus, qu'on eût oublié le dessin depuis la guerre de Troie, où se voyaient des œuvres telles que le bouclier d'Achille. Or une telle ig-norance « ne peut succéder à une si grande élégance dans le même pays, lorsqu'il n'a été ni dévasté par les Barbares, ni bouleversé par des tremblements de terre ou des volcans * ». Les étonnements de Pline, la nature de certaines remarques, les formules de son admiration sont l'objet d'une critique subtile parfois, mais non moins fondée. Sur les quatre couleurs grecques, opposées par l'auteur aux couleurs romaines plus nombreuses, il écrira : « Quel qu'ait été le sentiment de Pline sur ce fait, le mérite de la peinture n'a jamais consisté dans l'abondance et la richesse des couleurs ^ ». Ici une réflexion un peu plate lui dicte cette phrase : « Il semble que de certains yeux ne peuvent voir que des sujets no-
i. Novembre 1752 à décembre 1753.
bles. Cette réflexion n'est pas d'un philosophe ; elle est encore moins d'un amateur de peinture \ » Ailleurs, ce sont ces histoires d'animaux trompés par un dessin, une peinture, qui le laissent froids. Pline a vraiment trop l'air de croire à ces historiettes, et surtout de vouloir qu'elles servent à juger un artiste. Enfin, même pour ce qui concerne la pratique des arts, Pline n'est pas à l'abri de toute critique : ici, une réflexion déplacée; là, une contradiction; ailleurs, une naïveté; enfin un excès dans l'éloge ou un manque de restriction dans le jugement, sont des indices suffisants pour qu'il paraisse seulement « médiocre » à des veux si éclairés.
D'une main non moins sûre et non moins hardie, Caylus caractérise les lacunes générales de Pline critique d'art, comme aussi la beauté très particulière de son œuvre, et l'étendue des services qu'elle nous rend. Ce qu'il laisse à dire est énorme : « Le dessin, l'effet des muscles, le sentiment de la peau, la précision du trait, la beauté du caractère, la justesse de l'action, le balancement des parties, la simplicité et par conséquent la grandeur des compositions, en un mot le sublime de cet art* ». Sa part est encore belle : il est reconnaissable à ces « traits de feu », à ces images « qu'on ne trouve dans aucun auteur ni si fréquemment, ni d'une si grande beauté ». Son éloquence lui est propre; d'un mot parfois très simple, elle frappe, touche, saisit. Et pourtant Pline n'est qu'un bel écho. Il a du emprunter, et (( peut-être plus sur cette matière que sur les autres. Aussi je croirais volontiers qu'il n'a donné de son chef aucune définition de l'art, mais qu'il s'est échauffé sur les beaux endroits ^ » Est-ce le méconnaître? J\on, car il indique parfois lui-même ses sources; il n'écrit donc que
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(Vaprès autrui. Est-ce le rabaisser? Non, car c'est le propre du talent, et même du ^«^énie, de marquer à son sceau les idées d autrui repensées h nouveau. « D'ailleurs, remarque Caylus, on peut avoir toutes les parties que nous admirons dans Pline, et ne pas savoir un art aussi profondément que le savaient les auteurs qui lui ont fourni cet extrait, et qui sans doute étaient artistes eux-mêmes. Les traits qui portent cette même empreinte ne doivent pas diminuer la reconnaissance que nous avons à Pline d'avoir clioisi des passages qui nous conservent des idées si justes et si grandes du mérite des anciens '. »
Quelque circonspecte et motivée que fut cette critique, Caylus n'en avait pas moins porté la main sur Tarclie sainte. Instituer un débat sur l'auteur dont le nom seul trancbait alors tout débat, mettre en question une autorité comparable pour les beaux-arts à celle d'Aristote naguère pour la littérature, c'était des nouveautés la plus dangereuse. Aussi un fougueux partisan des anciens, La Nauze, n'attendit-il pas au delà du troisième mémoire pour répondre à Caylus. Nulle part n'éclate avec plus d'évidence le conflit entre les deux métbodes, entre Cavlus et l'ancienne érudition. Division symétrique et artificielle \ éloges outrés, admiration aveugle, ou négation de toute critique, voilà tout ce qu'on trouve dans ce Mémoire sur la manière dont Pline traite de lapeititure. Pline y est exalté comme philosophe, comme citoyen; il est justifié par ses « intentions morales ». Il est précisément loué pour sa « méthode exacte », que l'auteur confond ici avec les divisions du discours. Il est éloquent : comment ne serait-il pas le meilleur des critiques? « On sait que les savants, quand ils sont amateurs et véritablement connaisseurs (et Pline
2. Pline est tour à tour loué comme : r philosophe et citoven; r phvsuien et naturaliste; 3» amateur et connaisseur; 4" historien et chronôlogisle.
était par définition l'un et l'autre pour La Nauze), parlent des grands principes d'un art encore mieux que ceux qui l'exercent; la théorie elle raisonnement sont particulièrement le partage des uns, — la pratique et l'exécution, l'affaire des autres.... » Voudrait-on par hasard qu'un écrivain se compromit à des études d'artisan? « Ces sortes de connaissances pratiques, indispensables pour un ouvrier, ne sont pas de celles qu'on exige d'un connaisseur. » — Mais la vérité, mais l'exactitude? — « En matière de style comme en matière de peinture \ les savantes exagérations, bien loin de donner atteinte à la fidélité de l'imitation, sont quelquefois nécessaires pour lui imprimer le caractère de l'exacte vérité. »
A ce credo, qu'un Batteux, un Gédoyn, un Marmontel durent accueillir avec enthousiasme, opposons la simple et nette déclaration de Caylus dans son premier mémoire : « Personne ne respecte plus les anciens et ne les étudie plus volontiers que moi; mais ils demandent quelquefois de l'examen, et le bon sens autorise les restrictions ' ».
Mais Caylus ne s'en tient pas à la critique des textes. Si lumineuse, si exacte qu'elle soit, l'exégèse ne lui suffit pas. Sans doute elle précise et rectifie nos notions de l'art ancien; mais elle ne nous fait rien voir, rien toucher; elle ne donne qu'une satisfaction intellectuelle. Un tel résultat peut contenter le savant. Caylus veut quelque chose de
1. Toujours cette confusion des deux arts! La prétendue maxime d'Horace, d'ailleurs tronquée et toujours incomprise, aura été le fléau du XVIII* siècle.
2. Caylus ne répondit pas autrement à la diatribe de l'abbé La Nauze qu'en continuant son enquête. Peut-être cependant peut-on voir une allusion malicieuse dans cette conclusion du 4« mémoire : « Plus je lis, moins je puis établir de certitude sur les auteurs par rapport aux arts! Il faut voir les ouvrages pour en parler, et avoir une connaissance solide et bien établie pour en écrire. Les anciens eux-mêmes, et le plus grand nombre des înodernes, n'ont pas toujours admis ces principes. Ce reproche, aussi bien mérité, me donnera du courage pour présenter les doutes que les récits des anciens auteurs me fournissent assez souvent sur les arts. •
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plus : son eiïort tend à transporter les questions d'art du domaine de la discussion pure dans celui des faits. Parler, cest bien; montrer, c'est mieux. Pas d'argument qui tienne devant une expérience. Aussi Gaylus ne serre-t-il les textes d'aussi près que pour reconstituer après coup, sur leurs données strictement observées, l'objet qu'ils décrivent, et dont la vue seule peut éclairer. Nous tondions ici à sa tentative la plus originale. Démontrer ou démentir l'assertion d'un auteur par une série d'expériences, voilà ce dont personne avant Caylus ne s'était avisé. Par là il trahit bien ses origines. Comme il était naturel qu'un pur savant ne songeât point à franchir le pas qui sépare la critique de la pratique, il était inévitable qu'un praticien, en devenant savant, le franchît sans s'en douter. La main si experte à manier le pinceau, le crayon ou l'aiguille ne ferait, en pétrissant cires, terres ou métaux, que changer d'outil. Et Caylus devait s'y prêter d'autant plus volontiers, qu'il trouvait là le moyen d'accréditer auprès d'un nouveau public ses idées favorites. On sait l'importance qu'il accordait à la technique : chaque procédé nouveau enrichissant l'art d'un effet nouveau, ayant sa beauté et son langage propres, il ne lui était pas difficile d'établir entre les deux une connexité si naturelle, et de se complaire dans cette découverte jusqu'à transformer en cause déterminante une simple condition. Sa langue s'en ressent : u les arts », sous sa plume signifie presque toujours « les opérations des arts » ; comme le mot « opération », dont il use et abuse, désigne parfois ce qu'il y a de plus intellectuel dans l'œuvre d'art, savoir l'idée première ou la composition. — Quoi qu'on pense d'une telle confusion, et quelques scrupules qu'elle puisse inspirer, Cavlus, en ai)pli(|uaut aux (luestions d'archéologie la méthode pratique, expérimentale en quelque sorte, qu il appliquait naguère aux questions d'art moderne, n'en
réalisait (juc mieux sa double ambition : faire toucher du doigt, eu les reudant concrètes, les diverses opérations des anciens sur les arts, et ouvrir du même coup à l'art moderne une nouvelle carrière, par la démonstration des procédés perdus qu'une étude attentive peut restituer.
Voilà donc les sciences, chimie, mécanique, histoire naturelle, etc. ; puis les métiers, art du potier, du forgeron, du verrier, etc., appelés en consultation. Ce n'est plus de g-oùt, de lio-nes et de formes seulement que parlera l'antiquaire, mais aussi de fabrication, de trempe, de pâte, de couleur, d'outil. A l'éducation de l'esprit il devra joindre celle des sens; au tact de l'œil, celui de la maiu. Il devra non seulement savoir, mais opérer : et dans ce but, il s'assimilera successivement des .liverses sciences et des divers métiers la dose nécessaire pour parler de chaque objet en savant, en ouvrier, et enfin en artiste ou en critique. C'était tracer à l'archéologie un tel programme, qu'elle passait au rang de science du premier ordre. Mai.s c'était aussi l'enrichir si subitement, qu'elle dut ressentir quelque embarras de l'excès même de ses richesses.
Lui-même, bien que de beaucoup le mieux préparé Caylus ne put suffire à tout. Il avait d'ailleurs trop de sens pour croire que l'antiquaire puisse être universel. Ce serait le mal comprendre. Il voulait seulement que celui-ci, dominé par l'idée du but à atteindre, fit servir à ce but non pas uniquement tout ce qu'il savait par lui-même, mais tout ce qu'il pourrait savoir par les autres. A lui de diriger l'enquête, et de la faire dans un certain sens, pour confirmer ou infirmer une idée : mais la prudence exige (ju'il s'entoure d'hommes spéciaux pour certaines reche^rches trop particulières, et que ses conclusions reposent sur leur autorité. Ainsi fit-il lui-même quand il jugeait ses lumières insuffisantes, ne s'adressant jamais qu'aux plus compétents, tantôt à des savants, tantôt à des artisans.
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A Jussieu, il demande la véritable nature de la j^ieii-e obsidienne \ ou la manière de préparer le papi/rus \ — et à son forgeron la trempe des armes de cuivre ^ A un ingénieur, il demandera la coupe iVun chemin romain, et ranalvse des divers lits de construction ; avec Rouelle, il étudiera les embaumements des Égyptiens; mais, au lieu de se contenter d'une description, il expérimentera, auteurs en main, les propriétés des bitumes et des asphaltes employés à cet ol)jet, et ce lui sera une occasion de déclarer Hérodote plus exact que Diodore *. Majault sera son collaborateur préféré pour les questions de couleurs appliquées à chaud ou incorporées '; pour les autres questions, ce sera le D' Roux. A cette liste il ne manque pas môme un mathématicien : Camus l'aidera par ses calculs à montrer la machine tournante du théâtre de Curion ^
Dans ces diverses restitutions, Caylus dirige tout et ne laisse rien au hasard. C'est lui qui pose les conditions du problème, qui en marque les points principaux et limite rigoureusement à ses divers collaborateurs le champ de leurs recherches. Lui-même se fait tout à tous, suit de Tœil l'expérience, la suspend, la prolonge, la varie. Étant lui-même un peu physicien, un peu chimiste, d'ailleurs doué d'adresse et de sang-froid, il saisit tout, et en parle si bien, qu'on se demande si ses aptitudes scientifiques n'égalaient ou même ne surpassaient pas les autres. Tantôt il encadre dans son mémoire le rapport de son opérateur; tantôt il l'abrège et l'accommode à son sujet, avec
1. Explication iVunpassarje de Pline dans lequel il est question de la pierre obsidienne, XXX, 457-503.