Cf. liv. I, chap. III
de justifier cette distribution en « antiquités égyptiennes, étrusques, grecques, romaines et gauloises » », on sent trop que le basard seul a placé côte à côte tant d'objets, tantôt trop ressemblants, tantôt trop dilTérents. Ces notices, rédigées à mesure et comme détacbées d'un calepin, nous fatiguent moins encore par la monotonie de certains refrains, que par leur décousu. Aucun fil conducteur, si léger soit-il. Caylus décrit aujourd'bui un bronze; sait-il ce qu'il décrira demain? Si le courrier lui ménage une bonne surprise, ce sera une patère, une cornaline, un miroir; sinon, un tesson, une « guenille ». Car tout se fait au fur et à mesure des arrivages. Il ne faut pas que sa table soit trop longtemi)s encombrée : il a bâte d'arracber à cbaque objet le mot nouveau qu'il peut dire, et de le renvover sur ses rayons, en compagnie des autres monuments déjà « expliqués », c'est-à-dire indifférents, dont il n'a plus que faire. D'autres envois sont en route, qui doivent prendre la même place, en attendant d'être relégués à leur tour. Celte nécessité de faire table nette explique la véritable rage avec laquelle Caylus étudie tout et décrit tout, ne sacbant jamais ce qui le menace le plus, la surabondance ou la disette. D'autre part, il sent bien que, s'il lui faut cboisir et ordonner, il n'aura jamais fini d'attendre pour classer; et, outre que le résultat risque de ne pas répondre à la peine, sa passion sera mal satisfaite, et le fruit de ses expériences en grande partie perdu pour le lecteur.
En cela, il a peut-être raison; mais il a tort d'augmenter encore la confusion, en cbercbant d'abord à composer des planches, et en subordonnant ainsi l'ordre des notices à l'arrangement pittoresque de certains objets, souvent fort étrangers les uns aux autres. Il cbercbe plus à tlalter l'œil qu'à éclairer l'esprit par un rapprocbement qui vaudrait
1. Les anli<iniiês gauloisas ne forment une classe particulière qu'à partir du 5« volume.
292 ESSAI SUll LE COMTE DE CAYLUS-
parfois une (lémonslration. De là ces dispositions de gravures agTéablonienl variées, tantôt en triangle, tantôt en carré, en losan-e ou en étoile, avec cinq, six, huit ou dix objets. Il ne faut [>as nier que Caylus ne soit parvenu ainsi à donner une sorte d'intérêt artistique à des objets qui par eux-mêmes ne semblent pas d'abord en inspirer beaucoup. Cet (( elfet » servait admirablement son but. Rien, au reste, ne prouve mieux chez Caylus l'absence de système ou d^idée préconçue au début de sa publication, ([ue ce point de départ : préoccupation de la [danclie à tirer. Mais aussi qu'arrivera-t-il? A mesure que l'auteur, entrant tous les jours plus avant dans le génie des anciens par ses recbercbes, attachera aux monuments une autre valeur que celle de la curiosité ou du pittoresque, quand il s'élèvera jusqu'aux idées, astreint par son plan, tenu par ses habitudes, il devra aussi disséminer et jeter celles-là comme au hasard des g-ravures, perdues, noyées dans un océan de notices
sans valeur.
A ce défaut capital s'en ajoute naturellement un autre : les ré[)étitions, le fatras, conséquences de la manie de décrire pour décrire; l'ennui de trouver épari)illée dans sept volumes, remaniée chaque fois à l'occasion d'une vingtaine de variétés peu différentes, l'explication d une classe d'objets ([ui tiendrait aisément en huit lignes; sans compter la foule des objets simplement encombrants, dont le moins (pfon (lise est (pi'ils n'apprennent rien et ne peuvent rien ai^prendre. Pages oiseuses, soin perdu dans des futilités, contradictions forcées, attention également attirée sur ce qui intéresse et ce (jui dégoûte, voilà bien les reproches que peut faire à ces gros volumes le lecteur à la recherche des nouveautés que recèlent ces vieilleries. Ces volumes mêmes sont très inégaux, forcément, pour la valeur et l'intérêt. Dans le premier — l'un des plus intéressants et où il règne un semblant d'ordre, — Caylus nous montre
ks plus beaux objets de son cabinet; dans le second, nous n'avons guère que ce qui a paru indigne du premier, et l'auteur est trop heureux de faire main basse sur les marbres de Cyzique pour enfler cette maigre contribution; le troisième se relève brillamment, ainsi que le quatrième : c'est le temps où le bon Paciaudi est la providence de Caylus. Mais le cinquième, le sixième, languissent, et de plus en plus Caylus est obligé de se rabattre « sur notre pauvre Gaule », jusqu'à ce qu'enfui diverses largesses lui fournissent la matière de ce beau septième volume, qui le dispute même au premier.
Les gravures ne sont pas moins inégales. A côté d'excellents morceaux, d'une exécution sincère, dus pour la plupart à Caylus lui-même, l'œil est souvent choqué par des défaillances ou des invraisemblances du plus fâcheux effet. Bouchardon et Vassé, quoi qu'on en ait dit ', ne sont guère responsables de ces fautes. Les planches dont ils sont les auteurs, et qu'ils ont toujours signées, ne se montent pas à plus d'une dizaine (il est vrai que ce sont les plus jolies, c'est-à-dire les moins antiques du Recueil). Les vrais coupables sont sans doute les jeunes « élèves » de Cavius. Entre les exigences de la mode et celles du modèle, entre le beau de convention et les réalités crues qu'ils avaient .sous les yeux, ils ne surent à quel \mv{\ s'arrêter, consultant tantôt leur éducation, tantôt leur œil. De là de bizarres gaucheries, à côté de franchises inattendues. En somme, l'irrésolution domine; malgré sa volonté d'être vrai à tout prix, Caylus ne peut rendre ses jeunes aides qu'à moitié oxacts. II faut convenir que, pour des élèves de notre xVcadémie, l'épreuve était dure. Cavius dut souvent faire recommencer; il dut retoucher plus souvent encore. De guerre lasse, parfois il laisse tirer des clichés incorrigi-