T. VII
ESSAI SLU LE COMTE DE CAYLUS
leur tire de deux ou trois textes bien clioisis justement le secours nécessaire pour se faire comprendre, et rien de plus.
Mais les questions appellent les questions. Elles s'enchaînent, se mêlent; leur ordre peu à peu s'élève. Les objets sont conims, expliqués, démontrés. Toutefois c'est peu de les avoir baptisés étrusques, grecs ou romains (encore que ce soit bien là quelque chose), si l'on ne donne du goût de ces peuples une idée un peu précise. L'art se superpose ainsi à l'industrie, et l'on passe de Tune à lautre par une transition insensible. Il le faut bien, car la forme qui dans les ustensiles révèle l'usage, dit quelque chose de plus à Tesprit. Les formes familières à un peuple, dans les objets les plus humbles, donnent déjà une idée de ce peuple; Voniement y ajoute de nouvelles notions. Caylus tire un parti admirable de cette partie de Tart, secondaire il est vrai, mais révélatrice, et jusqu'à lui ttdalement dédaignée par les anli([naires \ L'espèce de fantaisie dont l'ornement témoigne complète cet alphabet de formes primitives que chaque peuple aiïectionne, et par lequel il se dislingue du peuple voisin. Caylus démêle avec hnessc ces détails qui le font entrer dans le goiït d'une nation, et par le goût dans son style. Voilà qu'en effet plusieurs échelons sont franchis, et que, après avoir jugé en artisan, Caylus prononce en artiste. De la matière il s'élève à l'idée, du travail à l'art : des objets individuels il conclut au grou])e, du groupe au peuple. C'est une vérité dès lors démontrée que Fart est progressif et (pie chaque nation marque le sien d'un sceau qui lui est propre et qu'on peut reconnaître entre tous. Style ou nuances de style, goût particulier ou manière, gont général ou national, autant de notions nouvelles, qui s'affirment et se précisent à chaque page.
1. m, 180-181, et passim dans les autres volumes, ainsi que dans l'ouvrage d'après Barloli.
Conclusions téméraires, disent les dédaiirneux : sur quelles œuvres jugez-vous? Sur celle du plus bas étage, sur ces bronzes (ju'une industrie machinale a multipliés, sur des terres cuites sans valeur, sur des fragments de pierre ou de marbre aussi dépourvus de sens qu'un lambeau de phrase sans contexte, ('ela peut suffire , à la rigueur, pour juger d'une industrie, mais non d'un art. Faut-il parler du goût d'un peuple à propos d'œuvres qui ne témoignent d'aucun? — Justement. C'est bien par ce bout-là que Caylus a pris le problème, et sa grande originalité est de l'avoir logiquement poursuivi *. A traiter les (piestions d'art par la technique, on peut être porté très loin dans la critique, et paraître dépasser de beaucoup ses prémisses quand on ne fait que les appliquer. Il ne faut d'ailleurs [)as exagérer l'insignifiance artistique des objets publiés par Caylus : nombre de bronzes sont vraiment de petites œuvres, sinon des chefs-d'œuvre, ou sont des réductions qui reflètent visiblement l'esprit de l'original. Nous convenons que les pots cassés, les ustensiles, en un mol la « guenille » tiennent une large place dansie recueil; mais pourtant il renferme des morceaux qui font encore aujourd'hui l'ornement du (iabinet des médailles, et ne déparent pas le musée du Louvre ^ L'œuvre moyenne des antiquaires d'alors n'offre pas de spécimens plus riches, et en revanche ils sont moins variés. Celle des collectionneurs est un peu supérieure. Mais que parle-t-on de chefs-d'œuvre? Il n'y en a guère qu'au Vatican, et dans la Vigne du cardinal Albani. Pour les tirer de leur mystère et les révéler aux profanes, il faudra, comme Winckelmann, prendre le petit
1. « Un anlifiuaire doit se promener dans les siècles, et présenter des morceaux qui j>rouvent également leur bon goût et leurs erreurs. • A Paciau<li, 1. XLIL
2. Par exemple le Tihi)i'e jeune du t. VII, p. 230-231, pi. LXV, et le fameux sarcophage déposé aujourd'hui dans la salle Melpomène (non numéroté dans le catalojuc Frœnher).
ESSAI SUR LE COMTE DE CAYLUS
l'oeuvre archéologique de CAYLUS.
collet et pouvoir s'intituler antiquaire de Sa Sainteté. C'est donc le médiocre qui domine dans l'œuvre de Caylus. Mais le médiocre peut faire juger du bon, et suffit en tout cas à établir quelques idées générales parfaitement justifiées. Le mauvais goût d'un peuple est à son art comme la caricature au modèle : en enlaidissant la personne, elle conserve la ressemblance; elle l'accuse même, parce qu'elle n'en retient que les traits dominants. Grimm avait donc raison quand il écrivait les lignes suivantes : « Un homme qui joindrait beaucoup d'esprit et de sagacité h un goût sur et exquis, ferait l'histoire des arts et de la littérature d'un siècle ou d'un peuple par les mauvais ouvrages seuls qui nous en resteraient. L'espèce et la sorte de mauvais qui y domine lui feraient deviner ce que devaient être les ouvrages excellents, et quel genre de beauté y devait régner préférablement à un autre. » Caylus était plus 'apte que personne à ce discernement subtil. On peut le reconnaître sans qu'il soit d'ailleurs nécessaire de lui supposer un sens esthétique exceptionnel. Conclure d'un goût médiocre à un goût meilleur n'implique pas nécessairement la faculté de conclure du bon à l'excellent, et de l'excellent au parfait.
Telle est la série d'inductions qui amène Caylus à conclure que le goiit chez les différents peuples diffère « comme les couleurs primitives entre elles»; et que chez un même peuple il varie « comme les nuances d'une même couleur * ». A chacune de ces couleurs ou de ces nuances se rattache un enseignement. L'art ne renseigne pas moins que la littérature sur le génie des peuples qui l'ont cultivé : « On ne distingue pas mieux le génie de ces peuples, leurs mœurs, la tournure de leur esprit, s'il est permis de parler ainsi, dans les livres qu'ils nous ont laissés, que dans les ouvrages de peinture