‹ De M. Fabio Quintiliano [microform], L. Annaei Senecae judiceChapitre 202 sur 236 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

LA THÉORIE

CAYLLS ET WINCKELMANN

Derniers effets de la méthode : Caylus théoricien malgré hii. Antipathie d'esprit entre Caylus et AVinckelmann. — Ce que Caylus a pu cependant fournir à Winckelniann : 1» des idées générales; 2" des connaissances spéciales. — Dissentiment sur la conception même de l'art. La théorie (ie l'art spontané et la théorie des • communications ». — Pouripioi Caylus es! moins connu que son rival. Supériorité de l'objet étudié, du sentiment et de la pensée chez Winckelniann. — Ce (|ui reste à Caylus : l'apport des matériaux, le tact archéologi(|ue, l'investigation divinatrice, l'esprit moderne.

C'est le propre friine honne méthode de pousser toute recherche à son terme dernier, et de mener son inventeur plus loin (ju'il ne pense, parfois plus loin qu'il ne veut. Le premier hut (]ue Ton se [)roposait vaguement d'atteindre une fois franchi, un second se présente, puis un troisième. Comment hésiter? L'instrument de découverte, l'auteur lui-même l'a créé. A chaque épreuve nouvelle, il en possède mieux le maniement, il en connaît mieux les qualités. Tout ce qu'il a trouvé n'a d'ailleurs sa raison que dans ce qui reste à trouver. Encore un effort, encore un [problème à résoudre, le dernier, à moins qu'il ne soit l'avant-dernier. Bon gré mal gré, il faut qu'il avance. Et il va, guidé par ses découvertes, ne comptant même plus les surprises, uniquement préoccupé d'atteindre ce vrai (ju'il aperçoit làbas comme la ligne fuyante de l'horizon, toujours plus proche, toujours plus insaisissable.

Telle est l'histoire de Caylus. Sans doute dès le premier volume du Recueil il avait un but, qu'il définit nettement dans sa préface. Mais ce but était en quelque sorte immédiat : il n'allait qu'à distribuer les diverses classes d'antiquités en un ordre général et méthodique. Chemin faisant, il vit que c'était là un simple point de repère pour des recherches plus vastes, et ce qui était but devint à son (our point de départ. Le champ d'explorations s'élargissait peu à peu dans tous les sens : comme il arrive, le livre enrichit l'auteur de tout ce qu'il n'avait pas prévu y mettre. Caylus fut, si l'on peut dire, l'œuvre de son œuvre. Il se se rendait compte lui-même de ces accroissements, qui, agrandissant l'esprit, étendent la portée des idées. Il les notait avec son scrupule ordinaire, pour expliquer ses <MTeurs et ses contradictions. Suivant une de ses comparaisons, les idées successives qu'il se fait de l'antiquité ressemblent à ces croquis qu'un voyageur, faisant l'ascension d'ime montagne élevée, prendrait du pays qu'il domine à des hauteurs de plus en plus considérables *. Nous Tavons suivi, autant que possible, dans sa délicate ascension, et nous en avons marqué les stations principales. Le voilà maintenant, sinon au sommet de la montagne (qui peut se flatter d'y atteindre?), au moins aussi haut que ses forces lui ont permis d'aller. D'une telle altitude, que peut-il bien voir? Non plus des objets, ni même <les groupes d'objets, mais de vastes étendues de pays tenant les unes aux autres par des lignes très simples, et ■caractérisées par des accidents très généraux. Pour quitter la métaphore, ce qu'il dégage en fin dernière de ses obser-

1. « Je comparerais en ce cas un antiquaire à un voya{j:eur qui arrive au bas d'une montagne inconnue; il n'a monté que quelques pas, il raconte ce qu'il a vu ; et constamment on doit lui être obligé de sa découverte, et du récit (pi'il en fait. Un autre voyageur plus heureux parvient dans la suite presque au sommet de cette montagne, et la décrit d'une manière plus juste et plus lidèle. » (/îec., IV, 19.)

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ESSAI SUR LE COMTE DE CAYLUS

LA THEORIE. — CAYLUS ET WINCKELMANN

valions, expériences, inductions et problèmes rieoureusemenl conduits et dé<luits, ce sont des idées générales, et ces idées générales, en se pliant Tune à l'autre, en s'accordant ensemble, tendent à former un tout, ou, comme on dit aujourd'hui, une théorie. En pouvait-il être autrement? Si Caylus n'eut cherché dans ses antiquailles que la satisfaction d'une innocente manie, ses regards n'auraient pas porté plus loin que ses vitrines. Mais, s'il v attachait un inténM supérieur à celui de la passion satisfaite — et qui en doute niaiiilenant? — il devait inévitablement trouver au bout de sa loupe quelqu'un de ces problèmes que d'autres trouvent au bout du scalpel ou du microscope.

La théorie, voilà bien ce qui nous intéresse, ce qui est fait pour nous étonner, chez cet industrieux chercheur de guenilles. Comment posait-il le problème de l'art ancien? Comment concevait-il l'origine de cet art et les phases de son développement, avant que la première histoire en eût été écrite, alors qu'il la croyait impossible à écrire? Quesiw\ importante; car la nature de ses jugements indiquera l'ouverture de son esprit, et les considérants marqueront la [trofondeur de son tact d'antiquaire. S'il a fravé la voie à Winckelmann, à quels jalons peut-on la reconnaître? Si Winckelmann, après avoir semblé le suivre, lui échappe tout à couj) et semble le juger de haut, non sans dédain, comment expliquer ces contradictions de conduite? Entre ces deux hommes, un rapprochement s'impose et, de toute façon, on ne saurait l'éluder.

Caylus, il est vrai, semble avoir protesté d'avance contre une telle comparaison. A l'entendre, il se serait borné à l'interprétation des faits tels qu'ils sont prouvés par les monuments ou attestés par l'histoire : il n'aurait pas songé à quitter ce terrain solide pour la région flottante des idées. Les vues d'ensemble le font sourire : la question de l'art antique est si complexe et si mal connue, la vie

humaine si courte pour approfondir un seul genre d'étude, que quiconque prétendra l'embrasser d'un coup d'œil un peu vaste ^'attirera cette réflexion dédaigneuse : « Je me délie de ceux (jui savent tant de choses ». La théorie lui semble un préjugé, une faiblesse de l'esprit. Au premier mot que Paciaudi lui touche de VHistoire de FArt^ nouvellement parue, il fait celte réponse brutale et signilicative : « Il n'y a pas de thèse générale sur les monuments, et un coup de pied donné au hasard est capable de démentir les propositions de tous les antiquaires présents, passés et futurs '. » Il n'a pas lu le livre — et il mourra sans l'avoir lu ; — mais le titre seul suflil j)Our qu'il s'inscrive en faux contre ses conclusions, quelles qu'elles soient. D'instinct, il repousse toute explication générale de l'art, présentée par un esprit dont il sent trop vivement les réels défauts, et dont les qualités lui sont encore plus insupportables. Il ne le connaît, cet émule redoutable, que par la Description du cnhinet de Stosch et par la Lettre au comte de Brilhl sur Ilerculanum -. Mais le premier de ces ouvrages a beau reposer sur line de ses idées favorites — que les pierres gravées sont une mine inépuisable pour la connaissance des chcfs-d'auivre de la plastique aujourd'hui perdus, et pour celle des mythes de la Grèce; — le second a beau étaler une ardeur intelligente pour la défense des monuments maltraités, et un talent d'interprétation déjà très remarquable, — ils ne trouvent pas grâce aux yeux de Caylus : Le catalogue est « très mal fait »; et la lettre montre « le peu de goût de l'auteur pour les arts ». Paciaudi protestera en vain : « Quoi que vous en disiez, je

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