Corr. avec Paciaudi, t. ï
2. En tout cas, ce sont les deux seuls ouvrages dont il ait jamais parlé. Caylus ne connaît guère Winckelmann que de réputation. D'ailleurs, VHistoire de l'Art est de 1764; en septembre 1765 (date de sa mort), Caylus n'avait pu en lire la traduction française, et il n'entendait pas l'allemand. Les Monumenti inediti sont de 1766.
ESSAI SUK LE COMTE DE CAYLUS
LA THÉORIE. — CAYLUS ET WINCKELMANN
soutiens qu'il s'en écliauiïe, mais qu'il ne les entend pas ». Qui connaît le sens prêté par Caylus à ces mots « entendre les arts », sentira qu'il n'y a pas là seulement l'antipathie de <leux caractères, mais encore et surtout celle de deux esprits.
Cependant Caylus prend contre Winckelmann — et €ontre lui-même — des précautions superflues. Il a une telle horreur du système, qu'il afl'ecte de le confondre avec la simple théorie. Lt^s deux choses sont, il est vrai, parentes, et le système est le voisin dangereux de la théorie; ce n'est pas à dire qu'il les faille confondre ou même qu'ils ne caractérisent en général des tendances assez différentes. Il y a loin de ce genre d'esprits qui construisent froidement, a priori un cadre fermé auquel ils assujettiront idées et faits tout ensemhle, au risque de fausser les uns et de stériliser les autres, à cet autre qui, des faits interprétés avec rigueur et sans parti pris, tire des idées variées qui se coml)inent en mûrissant, et, par leur lien avec d'autres vérités d'un ordre supérieur et plus général, forment des ensembles élastiipies et provisoires, librement ouverts aux modilications du savant : sortes de constructions volantes de la pensée humaine dont le plus grand effort, comme le plus grand mérite, est de mesurer la hauteur où celle-ci peut atteindre aujourd'hui par un échafaudage dont elle sait bien 4]u'il ne restera [)Ius trace demain. Ce n'est pas non jdus que ces deux genres d'esprit soient toujours séparés. Il peut arriver qu'ils soient réunis dans un seul et même ouvrage. Mais alors celui-ci aura deux faces, qui pourront provoquer deux jugements ditTérents. Plus que jamais ce sera le cas de les distinguer, de ne pas reprocher au svstème un vice de théorie, ou à la théorie un vice de svstème. L'un peut èlre bon (piand l'autre est mauvais, et tel ouvrage peut périr dans sa forme (jui survit dans son esprit. Caylus a donc fait une confusion regrettable, et <jui tournerait trop
contre lui, s'il fallait l'admettre. Oui, il est l'ennemi déclaré de tout svstème, mais non pas de toute théorie. S'il rétait, il aurait bitfé de son œuvre précisément les déclarations éparses dans des pages — trop rares par malheur — qui nous montrent chez lui le travail du penseur à côté de celui du chercheur. Autre chose sont ses boutades, autre chose ses livres; autre chose ce qu'il a cru faire, et ce qu'il a fait. Les ouvrages d'un auteur le jugent mieux (pi'il ne se juge, et ce n'est pas la première fois qu'on aura plaidé la cause du talent contre l'humeur.
A le défendre contre lui-même, la tache sera relativement facile. On voit clairement la marche qu'a diï suivre son esprit. Caylus n'est pas naturellement théoricien : il Test devenu sans le savoir, par la vertu même de ses recherches. C'est donc qu'il devait, bon gré mal gré, le devenir. Si sa méthode lui avait fait régulièrement franchir les premiers pas, il était impossible qu'il ne cherchât pas au moins à entrevoir les derniers. Capable d'inventer celle-ci, et, ce qui est plus malaisé peut-être, de l'appliquer, il devait la conduire ou se laisser conduire par elle jusqu à celte région des idées qui est le prolongement et le couronnement nécessaire de celle des faits. Il ne pouvait pas plus s'en empêcher que Pascal, une fois trouvées les premières définitions de la géométrie, ne pouvait s'empêcher d'en déduire la série des théorèmes. De ce qu'il n'a pas pris le soin de les coordonner, il ne faut pas conclure qu'elles ne tiennent pas ensemble, mais seulement que Tacquisition en a été successive. Pour être en l'air en quelque sorte, en suspension dans ses livres, moitié questions, moitié soupçons, elles n'en sont pas moins faciles à rattacher entre elles et à grouper. Nul n'aurait fait ce travail mieux que lui-même, s'il avait cru possible ou utile de le faire. Mais quel ouvrage d'ensemble peut se promettre un auteur sur des idées qu'il n'entrevoit que septuagénaire?
ESSAI SLR LE COMTE DE CAYLUS-
D'autre part, quel espoir que quelques lignes d'une théorie, grandes il est vrai, mais vagues encore et trop mouvantes, pourront servir à la postérité quand tout manque pour en ronilder, pour en relier les intervalles? Voilà ce que pensait Caylus, ce qu'il indicpie maintes fois à mots couverts. Et pourtant ce sont bien ces lignes que Winckelmann a su démêler, c'est bien cet esprit dont il a su se pénétrer. (Ju'il le combatte ou qu'il l'approuve, c'est à son contact qu'il a eu l'instinct de certains j>roblèmes et d'une certaine mélliode. Ce qu'il lui doit directement, la comparaison attentive de leurs ouvrages peut le révéler. C'est déjà beaucoup; mais ce n'est pas tout, s'il est vrai que l'hostilité des natures, non moins que leur affinité, peut donner conscience de lui-même au talent qui se cherche : chez certains esprits, rien ne vaut un choc pour réveiller la vocation endormie.
Toute révolution est l'œuvre d'une idée. Celle que Winckelmann proclamait avec tant de retentissement était la valeur absolue de l'art pris en lui-même comme objet d'étude, la réalité de son domaine distinct, indépendant de celui de l'érudition. Il prouvait l'existence de la science nouvelle en la faisant vivre, et il en posait largement les bases sur cette vérité de bon sens que l'art, inventé par l'homme, est soumis comme l'homme lui-même et tout ce qu'il crée aux lois de la naissance, de la croissance, de la maturité et de la vieillesse. Partant, l'art en général a une histoire, et chaque art chez chaque peuple a son histoire particulière, étroitement liée à celle de son développement intellectuel, social, politique et moral. Dès lors l'art ancien naissait à la vie intelligente et libre. Affranchi du joug suranné de l'érudition, il était à jamais sécularisé.
Mais qu'est-ce à dire? Faut-il faire honneur à Winckelmann seul de cette intuition de génie? Nul avant lui
LA THÉORIE. — CAYLUS ET WINCKELMANN
n'avait-il proclamé les droits de l'art à l'étude désintéressée? Déjà, dans le premier volume du Recueil, Caylus avait signalé l'aberration des antiquaires qui ne regardent les moimments « que comme le supplément ou les preuves de l'histoire, ou comme des textes isolés, susceptibles des plus longs commentaires * ». Mieux que cela. L'ouvrage entier, peut-on dire, n'est pas autre chose que la démonstration de celte idée : L'art ancien doit être étudié en luimême et pour lui-même; il existe en soi, il se sufht '. II renferme le chapitre le plus original et le plus inédit de l'histoire de l'antiquité. Il ne lui manque désormais que des observateurs patients et des interprètes fidèles.
D'autre part, le plan de V Histoire de rArt se résume en cette première phrase : « Dans les arts qui tiennent au dessin, ainsi que dans toutes les inventions humaines, on a commencé par le nécessaire, ensuite on a cherché le beau, et l'on a enfin donné dans le superllu et l'exagération : voilà les trois principaux périodes de l'art ». Mais on ne le trouve [)as moins dans ce passage du 7^ecw^// : « On n'est pas étonné de voir que dans tous les pays la marche [des arts] est uniforme, que partout ils suivent la même route, et, s'il est permis de dire, que pour parvenir de l'enfance à l'âge miir ils reçoivent les mêmes accroissements successifs. On dirait qu'à cet égard, comme à tant d'autres, la nature suit constamment la même loi \ » Cette idée du développement régulier, continu, de l'art dans les
1. « Les monuments... meltent les progrès des arts sous nos yeux, et servent de modèles à ceux qui les cultivent. Mais il faut convenir que les antiquaires ne les ont presque jamais envisagés sous ce dernier point de vue : ils ne les ont regardés que comme le supplément ou les preuves de riiistoire ou comme des textes isolés, susceptibles des plus longs commentaires. 11 leur était bien difficile de ne pas abuser d'un savonacquis par la lecture des anciens dont ils étaient remplis; aussi l'ont-ils prodigué quelquefois sur des sujets qui pouvaient tout au plus donner lieu à quelques conjectures. » {Hec, I, ij.)
2. Rappelons encore le mot déjà cité : « Les arts sont en quelque façon l'objet principal de cet ouvrage. » (I, xij.)