Mot profond, dont Winckelmann a fait bon profit
ESSAI SUR LE COMTE DE CzVYLUS-
a SU, mais on oublie même que Ton ait su ' ». Nombre de découvertes ont été ainsi « perdues dans Tabime des siècles », et les arts ont été « plusieurs fois perdus et retrouvés ». Nous créons, il est vrai, encore quelquefois, mais sans savoir si nous inventons ou si nous retrouvons. Si Tbistoire de Tart est celle d'un accroissement sans lin, elle est aussi celle d'un perpétuel recommencement. Aussi Caylus ne parle-t-il de Tépoque primitive qu'avec une gravité, une admiration presque attendries ^ : cette ancienneté, cette longue série d'obscurs efforts le confondent. La nature lui apparaît avec son plan immuable et ce temps illimité sur lequel elle trame éternellement la même œuvre silencieuse. Enfin, pour conclure, Tbomme lui apparaît dans ses œuvres tel autrefois qu'il est aujourd'bui : quelques efforts de plus, quelques notions de moins, voilà toute la différence. De sorte (ju'il pourrait donner h son ouvrage pour épigraphe le mot d'un cardinal à Gassendi : // mondo è molto vecchio, « Le monde est bien vieux », avec cet autre détaché d'une de ses préfaces : « L'bomme est et sera toujours le même ».
Cette curiosité intelligente qui dans les monuments démêle le caractère de Tliomme, cette sympathie qui s'étend des œuvres à leurs auteurs, qui embrasse l'humanité dans son ensemble comme une personne et s'attache aux phases diverses de son développement, étaient choses assurément nouvelles. L'antiquité, cessant d'être une matière « livresque », devenait objet d'étude vivante et passionnée. Dirat-on que de telles indications sont ou trop rares ou trop vagues dans les travaux de Caylus? et qu'à les rassembler ainsi on leur prête un air de doctrine qu'elles n'ont pas dans l'original? Le contraire serait plus près de la vérité.
1. Mém. de VAcad. des inscr., XXXVII, p. 59. Réflexions somynaires sur les connaissances physiques des anciens.
■2. Ihid.
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Oui, le Recueil contient dix ébauches d'une histoire de l'art, et non pas une seule; mais cette histoire est toujours la même, prise tantôt d'un j^oint, tantôt d'un autre, aussi claire, aussi évidente que peut l'être le sujet d'un tableau dans les esquisses que multiplie un peintre avant d'en fixer sur la toile la forme définitive. Et ces divers remaniements, loin de brouiller l'idée qu'on se fait de l'ensemble, n'en font que mieux jouer toutes les formes, valoir tous les détails.
Caylus par ces croquis n'eùt-il éveillé dans l'imagination si vive de AN'inckelmann que l'idée du tableau à faire, celui-ci lui serait encore beaucoup redevable, et d'autant plus qu'il a moins eu l'air de s'en douter. On se demande en effet ce qui l'emporte chez Winckelmann, de l'inconscience ou de l'ingratitude, surtout lorsqu'on le voit profiter ailleurs du travail d'autrui sans un seul mot qui prévienne le lecteur.
Nous voulons parler de ces chapitres si curieux, si pleins, dans lesquels Winckelmann expose la technique des arts avant d'étudier le stvle des œuvres. L'inffuence de Cavlus est ici évidente : nul avant lui ne s'était sérieusement préoccupé de la technique; et l'on a vu qu'il en avait fait le pivot de ses études. Dans Vllistoire de VArt, nous retrouvons, habilement mis en œuvre et rattaché à un vaste ensemble, le résumé des principales recherches ou découvertes de Caylus. Sans l'exemple du savant français, Winckelmann eùt-il fait une part si grande à la pratique? S'il eût voulu la faire, l'eùt-il pu? Pour qui connaît ses travaux, son tour d'esprit, la réponse n'est pas douteuse. Winckelmann n'est qu'un « antiquaire » médiocre, et s'il a pu jusqu'à un certain point suppléer à son incompétence technique, c'est qu'il a fait son apprentissage dans le Recueil. Cela saute d'autant plus aux yeux que dans ces chapitres spéciaux le nom de Caylus se fait remarquer, sinon par une absence totale, du moins par une étrange rareté : eo insi-
ESSAI SUR LE COMTE DE CAYLLS-
LA THEORIE
CAYLL'S ET WLNCKELMANN.
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f/nius f/uod aherat. Il manque où on Tatlendait, et, par contre, s'il vient, c'est souvent oiî on ne l'attendait pas. Winckelmann met une sorte de coquetterie méchante à ne le nommer que pour le chicaner sur un détail, et les épithètes obligeantes de « savant » et d' « immortel » placées en bel endroit justement pour souligner une critique, masquent imparfaitement ce que le procédé a de peu loyal *. Il lui emprunte le fond même de son développement, il s'approprie ses idées et ses remarques; il donne comme siennes des explications dont certains mémoires spéciaux de Caylus ont fourni évidemment la matière, et qu'il ne cite pas. Bref, il manque à tous les devoirs de la reconnaissance et même de la convenance. C'est à chaque page, presque à chaque phrase, qu'on devrait être renvoyé au Recueil ou aux Mémoires sur le travail du bois, de la pierre, du marbre, du por{)hyre, sur la gravure en creux et en relief, sur les pAtes de verre, sur les opérations de la fonte, de la soudure, sur le fer, le bronze, et tous les métaux en général; de même pour les questions tl'enduits, de colles, de dorures, de peintures par des procédés spéciaux, de patines, d'incrustations, etc. Or à peine trouve-ton çà et là Caylus mentionné dans une note, et celte note n'est pas de Winckelmann, mais de son commentateur, Carlo Fea.
On dira peut-être qu'il n'a pas à se défendre de ce chef, et que, puisqu'il portait la discussion sur les textes mêmes, il était par là dispensé de nommer les intermédiaires. Le détour est adroit, mais il reste un détour. Si Winckelmann
1. Liv. IV, chap. vu, j; 21 : « C'est ce qui a trompé le savant comte de Caylus. » —Liv. IV, chap. m, j" 30 : w L'immortel comte de Caylus, en parlant des tètes des figures anti(iues, avance qu'elles sont en général très grosses et très fortes; mais, autant que j'en puis juger, cette remar(jue est destituée de preuves. » — Une seule fois Caylus est loué sans restriction (liv. II, chap. Il, S 25). 11 est vrai (|u'il s'agit de la peinture égyptienne, où Winckelmann était fort peu expert : or, sur celte matière où Caylus était le premier homme de son siècle, il lui était aussi difficile de l'omettre que de prétendre à le recommencer.
a cru politique, pour échapper à tout rapprochement, de ne s'en référer qu'aux sources, et de paraître tenir le reste pour non avenu, on peut admirer l'érudition qui lui permet d'adopter une telle méthode, mais on n'en constate pas moins l'artifice. Sa science des textes est à lui; mais ses conclusions sont à d'autres. Son exégèse ne serait pas si claire, ni ses détails si bien enchaînés, ni ses jugements si surs, si d'autres yeux que les siens n'avaient scruté chaque <]uestion, et habitué les siens à distinguer dans l'obscurité. (Test pourquoi cette adresse, dont nous ne sommes pas dupes, se retourne contre l'auteur. Ne pouvant nier qu'il connaît Caylus, et ne voulant pas avouer le profit qu'il en a tiré, Winckelmann afYecte de le traiter avec un certain air indifférent et supérieur, qui est une pure hypocrisie. Il comptait avec ce rival redoutable, ses lettres en font foi '. Mais il fallait dérober au public le secret de cette préoccupation. En feignant de ne pas voir Caylus alors même qu'il s'assimilait ses travaux et s'emparait de sa méthode, Winckelmann espéra persuader que Caylus était en effet étranger aux questions qui l'occupaient et que tout ce (ju'il donnait pour sien était bien à lui.
Enfin, on retrouverait aussi rinffuence de Cavlus sur un sujet d'ordre plus relevé et plus délicat, la question du goût proju-e à chaque peuple. Ici encoi^e Winckelmann s'inspire de lui, soit qu'il définisse les caractères généraux de l'art égvptien, j)hénicien, étrusque, grec ou romain *, soit qu'il distingue à sa suite les genres et les « manières » propres à chaque époque. Dans cette obscure question de l'art étrusque si obstinément fouillée par Caylus, Winckelmann croit pouvoir discerner comme lui deux, puis trois périodes (lleyne allait jusqu'à cinq); il le cite, avec honneur cette