Le mot est de J.-J. Ampère
'i. Relevée par M. Collignon, Archcnl. f/recffue, 141.
les ait replacés depuis au rang des belles œuvres, mais non des chefs-d'œuvre, il serait superflu de le montrer \ Il suffit que de telles productions, comparées à celles du XYU!*" siècle, frappassent les modernes par une incontestable supériorité ; il suffit que leurs yeux, habitués au spectacle d'un art corrompu, aient puisé dans la contemplation d'oHivres grandes, et d'une beauté déjà très relevée sinon encore idéale et simple, une admiration qui a pu aller jusqu'à l'enivrement. On découvrait l'art avec le Laocoon, comme naguère la nature avec Jean-Jacques. La fin du xviu® siècle est pleine de ces découvertes, accueillies chacune avec un nouveau débordement d'amour et de foi. L'enthousiasme de Winckelmann a donc été sincère : au lieu de lui reprocher l'excès, on peut dire qu'il n'a valu que par son excès même. Il fallait que ce qu'il avait à dire fût dit une fois pour toutes, d'un ton, d'un accent que l'on ne pût oublier. A suivre ainsi l'inspiration plus que le raisonnement, on sait ce qu'il gagna. Le coup d'aile qui tout à coup, au milieu de son œuvre laborieuse, l'enlève de terre pour le placer en face de la beauté, Fa débarrassé pour toujours de la médiocre appréciation des œuvres médiocres. On comprend quelle subite clarté dut éblouir les contemporains à la vue seule des titres de ces chapitres fameux : De Vessence de Varl , De V expression et des proportions , De la beauté des parties du corps Itiunain, etc. — C'est proprement l'alphabet du sublime que Winckelmann apportait à une foule avide de le connaître et qui le cherchait à tâtons dans les ténèbres. Aussi quels applaudisse -
1. « On ne connaissait pas les marbres du Parthénon et la Vénus de IMilo, «piand on voyait le terme suprême de l'art dans l'Apollon du Belvçdère et la Vénus de Médicis. » J.-J. Ampère, VUistoire romaine à Rome {Revue des Deux Mondes, lu juin 185o). — Depuis cette date, que de découvertes non moins significatives à inscrire! Voir notamment : G. Ravel, Monuments de l'art antique, passim, et G. Perrot, les Études d'archéolor/ie classique depuis Winckelmann jusqu'à nos Jours {Revue des Deia- Mondes, l^"" août 1880).
ESSAI SUR LE COMTE DE CAYLUS-
ments, quels cris de joie! Vingt ans après, l'émotion n'était pas calmée, et (iœllie ne pouvait fouler le sol italien sans évoquer à chaque pas le souvenir de Wlnckelmann \
(Vesl qu'en elTel Winckelmann avait trouvé dans la méditation et la contemplation ce qu'on cherclierait vainement dans les livres, un moyen de sentir et d'interpréter la beauté. Cette vérité, que l'art est un langage, il l'apprit en détail sur le front de ses jeunes dieux, dans le regard de ses déesses, sur les lèvres, le corps de ses héros et de ses iiymi)hes. Il put démontrer, par la plus délicate analyse des formes et des contours, si tel marbre était dieu ou héros, nymphe ou déesse, discerner les divers genres de l)eauté d'une Vénus, <l'une Junon, d'une Diane, définir également le tout et les parties, depuis les grandes lignes qui circonscrivent un groupe jusqu'aux moindres détails du ciseau , aux commissures des lèvres, au clignement des paupières, aux boucles de la barbe et des cheveux. Il n'était pas moins nouveau ni moins démonstratif, malgré d'inévitables lacunes, trop voyantes aujourd'hui -, quand il caractérisait les divers styles qui conduisent l'art de la période archaïque à la décadence, l'ancien style, le style sublime, le beau style, la gràcr, et la manière qui annonce la chute. Encore une idée, si l'on veut, indicjuée }>ar Caylns : mais quelle comparaison entre un axiome sèchement énoncé, et cette vivante définition, incarnée dans des œuvres que l'on voit et que l'on louche, et parée du double prestige de l'érudition et d(^ l'éloquence'. En abordant ces régions supérieures où la haute criti({uc se combine si librement avec l'esthétique, en fondant ses remarques sur qu(dques exemples d'une immortelle beauté, Winckelmann échappait d'un bond aux recherches mes(|uines qui pou-