Voir Correspondance de Grimm
ESSAI SUR LE COMTE DE GAYLUS-
CAYLUS ET LA SOCIÉTÉ DE SON TEMPS
délicates, eut la conscience de se faire donner une éducation. Mais quand, au retour de ce fameux voyage d'Italie *, le (( frérot », suffisamment stylé par ses précepteurs, Soufflot, Tabbé Leblanc, et Cocbin, peupla l'Académie de ses créatures et annonça l'intention de ne pas se laisser « mener » comme son prédécesseur, Caylus se tint dans une réserve de plus en plus diplomatique. Ses rapports avec M. de Marigny ' furent courtois, mais purement officiels. A l'Académie il ne fut pas moins assidu que de coutume; mais il y parlait et y dirigeait moins. Il savait qu'il est de ces courants que Ton ne remonte pas; il préférait feindre ne s'apercevoir de rien, plutôt que de décourager les siens par une défection et d'enhardir les autres par sa retraite. Il resta jusqu'au bout, et jusqu'au bout, les registres en font foi, il fallut compter avec lui.
Tels furent les rapports de Caylus avec les artistes de l'Académie royale. Ces mêmes artistes, il les retrouvait sur une autre scène, d'autant plus intéressants à observer que, mêlés à quelques gens de lettres et mis à l'aise par la suppression de toute étiquette, ils se montraient au naturel. Nous voulons parler du salon de Mme Geoffrin et de ce fameux dîner des artistes ^ le Lundi, où Carie Yanloo cou-
1. Voyage dltalie. ou Recueil de notes sur les ouvrages de peinture et de sculpture qu'on voit daîis les principales villes (C Italie, par M. Cochin. Paris, Jonibert, 1758. Dédié an marquis de Marigny.
2. Sur ce personnage (Abel-François Poisson, devenu M. de Vandières, puis transformé en manfuis de Marigny), voir le portrait tracé par Marmontel {Mém., 1. V). — M. Eug. Plantet, dans sa Collection de statues du marquis de Marigny, a reproduit le catalogue, dressé en 1785, de ses collections rassemblées au château de Ménars, sur la Loire.
3. On sait que, non contente de parler peinture, Mme GeolTrin commandait force tableaux dont elle dictait en quelque sorte les sujets. C'est ainsi que Vanloo (Carie) exécuta la célèbre Conversation espagnole et la Lecture. « Mme GeofTrin présidait alors à ces ouvrages, et c'étaient tous les jours des scènes à mourir de rire. Rarement d'accord sur les idées et la manière de les exécuter, on se brouillait, on se raccommodait, on naît ou pleurait, on se disait des injures, des douceurs; et c'est au milieu de toutes ces vicissitudes que le tableau s'avançait et s'achevait. » (Grimm, Corr. du 15 juillet 1765.)
doyait Boucher, oii l'architecte du Panthéon faisait face au pastelliste Latour, où la gaieté un peu commune d'un Joseph Vernet s'attaquait à la mélancolie d'un Lemoine ; — de ce diner où Mme Geoffrin présidait, où Diderot improvisait, où Marmontel « marmontélisait », où Caylus se taisait. On n'est pas peu surpris, au premier abord, de rencontrer notre bourru dans un salon, en société brillante et bruyante. Sans doute ce qui valut à Mme GeofTrin cette flatteuse assiduité (et elle était femme à sentir le prix d'une telle exception), ce ne fut ni la mode, ni la vanité, ni l'amitié particulière dont l'honorait Caylus, mais son goût décidé pour la conversation et la familiarité des artistes, goût qu'il poussait jusqu'à la manie *. Plus encore que l'enseignement académique, les principes et la théorie, Caylus prisait une boutade, un de ces mots révélateurs comme il en échappe aux gens de métier. Il cherchait à prendre la nature sur le fait. Il savait noter au passage le secret d'un talent, la qualité d'un tempérament; il aimait à surprendre les confidences qui s'ignorent. Et vraiment il faut que cet attrait soit bien fort chez lui pour qu'il déroge ainsi à ses habitudes : car son hôtesse, « la forte dame du Lundi », comme il l'appelle, lui inspire une sympathie plus que médiocre. Que lui reproche-t-il? Peut-être simplement d'être trop habile. 11 ne prend d'ailleurs pas la peine de s'en expliquer. En tout cas, il n'a, aucune confiance en elle ; on sent qu'il ne la croit pas sûre. Plus d'un passage de la correspondance avec le P. Paciaudi confirme cette impression. Outre le surnom malicieux qu'ils lui ont donné, « la Czarine de Paris », les jugements à mots couverts qu'ils échangent sur elle ne sont pas des plus flatteurs.
1. « Je ne crois pas qu'il y ait pour la perfection (de l'Amateur) d'autres moyens (jue ceux dont je viens de vous entretenir, surtout si les études réfléchies sont accompagnées du commerce des peintres, dont la conversation lui sera toujours instructive et profitable.... » (Caylus, de V Amateur, feuillet manuscrit.)
ESSAI SUR LE COMTE DE CAYLUS
II n'est pas probable que ce soit médisance pure. Observateurs caustiques tous deux, mais tous deux botes et obligés do Mme GeofTrin, on sent que cliacun est trop galant bomme pour dire tout ce qu'il pense, et c'est dans cette contrainte môme que perce leur sentiment. Plusieurs lettres de Caylus, écrites aux environs de 1763, et qui portaient certainement sur ce délicat sujet, ont été détruites par le prudent tbéatin * ; c'est dommage. Lui-même, accueilli cbez Mme Geoffrin, lors de son voyage à Paris, avec un empressement et des démonstrations d'amitié qu'il crut sincères, semble avoir été, au temps de sa disgrâce, oublié et délaissé presque sans transition, sans les ménagements que l'adroite femme prenait sans doute avec des amis moins éloignés et plus en vue. Si cela ne ressort pas de l'article cruel publié sur elle par MM. de Concourt aussi clairement qu'ils l'ont cru % il est pourtant difiicile de contester qu'ils aient vu juste. Pour le dire en passant — et sans cbercber le moins du monde à prendre les grandes réputations par leurs petits côtés, — l'accord de ces témoignages avec ceux de certains contemporains est au moins surprenant. Mme Geoffrin a eu des ennemis connus; sa gloire n'y a rien perdu, au contraire. Mais, avec toute' sa libéralité et même sa délicatesse, serait-elle « une fausse bonne femme » ? Serait-il vrai que sa supérieure babileté provint, en définitive, d'un défaut de cœur? Telle est la question que, malgré tant et de si convaincus éloges, on semble pouvoir encore se poser. Si Montesquieu, l'abbé de Guasco, Caylus et Paciaudi eussent pu être plus explicites, peut-être, au lieu de conclure dans le sens consacré par l'admirable étude de Sainte-Beuve ^ conclurait-on avec les