Lundis, II, 309 et suiv
CAYLUS ET LA SOCIÉTÉ DE SON TEMPS
auteurs des Poitrails intimes. La vérité se trouve probablement entre les deux, plus près cependant des seconds que du premier. Peut-être est-ce Marmontel, le médiocre Marmontel qui en a le plus approclié, dans le portrait d'elle que nous donnent ses Mémoires \ Il n'était ni ami ni ennemi. Avec assez de talent et d'usage pour bien voir ce qu'il observait, il avait juste l'élévation moyenne àe pensées et de sentiments nécessaire pour prendre la mesure exacte de son modèle, sans l'embellir. Ajoutons une certaine parité de nature entre l'un et l'autre, qui n'implique nullement la tendresse de l'un pour l'autre, et l'on comprendra comment ce portrait, très nuancé, plus pénétrant qu'on ne l'eût attendu, nous donne le fort et le faible de l'avisée bourgeoise qu'il connaissait par une sorte de conscience instinctive. Lui-même, par les points qu'il touclie, et la façon dont il les touclie, se peint en la peignant. C'est qu'il nous figure assez bien, lui aussi, dans le monde des lettres, au milieu de ces écrivains brillants, osés, à scandale ou à génie, qui sont les du Deffand ou les ïencin de la littérature, le bourgeois plus adroit que droit, calculé dans sa bonliomie, sensuel sous sa carrure, sans prétention au début, puis ambitieux en raison môme des satisfactions inespérées qui lui ont ouvert l'appétit. Heureux homme à coup sur, jouissant de ses triomphes et croyant à leur éternité , faisant tache d'huile dans les salons et à l'Académie, arrivé plutôt que parvenu, gardant pourtant quelque chose de médiocre et de gourd qui est bien la marque de son humilité native. Marmontel n'est pas de race, non plus que « la Geoffrin' ». Nommé secrétaire des bâtiments dès 1753, sousMarigny, et dès lors en rapport avec la troupe légère des intendants des Menus-Plaisirs, Marmontel frayait volontiers avec les artistes. Il n'avait garde de manquer les lundis de
l.L. VI.
2. C'est ainsi que l'appellent Guasco et Montesquieu dans leurs lettres.
ESSAI SUR LE COMTE DE CAYLUS-
Mme Geoffrin, bien qu'il fut déjà Je ses mercredis ^ Sans doute il se prit lui-même pour un artiste, étant de ceux qui croient qu'un brevet vous confère toutes les connaissances qu'il suppose. En tout cas, il tenait, suivant son babitude, largement sa place, et même un peu plus, dans cette compagnie d'esprits et de talents divers qu1l nous a fort joliment dépeinte. C'est l'endroit le plus vivant et le plus intéressant de ses Mémoires, tour à tour trop admirés et trop oubliés ^ On y voit les discussions de Carie Vanloo, l'endormi, avec Mme Geoffrin, la même qui faisait ajouter une perruque au buste de Diderot; on y voit Soufflot, dont la pensée « était inscrite dans le cercle de son compas » ; Bouclier, qui « n'avait pas connu les Grâces en bon lieu », et pas mal d'autres originaux. Tout ce monde d'artistes, en général assez ignorant, s'accommodait fort de Marmontel, homme en place, homme à principes et à citations, et, pour tout dire d'un mot, philosophe. Quant aux amateurs qui assistaient à ces dîners, « et il y en avait d'imbus d'assez bonnes études », ils faisaient aussi bon visage à ce littérateur. « Un seul, ajoute-t-il, ne me marquait aucune bienveillance; et dans sa froide politesse, je voyais de l'éloignement : c'était le comte de Caylus. »
Ici, il faut citer le portrait tout entier; car Marmontel fait à cet ennemi muet l'honneur d'une peinture très étudiée : il y a loin de ce morceau aux croquis brefs et légers dont nous parlions tout à l'heure. L'auteur a quitté le crayon pour prendre le pinceau :
« Je ne saurais dire lequel de nous deux avait prévenu l'autre; mais à peine, avais-je connu le caractère du personnage, que j'avais eu pour lui autant d'aversion qu'il en avait pour moi. Je ne me suis jamais donné le soin
1. Il logeait chez elle à celte époque, mais il payait son loge tout cas, il l'affirme très haut.