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Chapitre IF

Max Jacob

O N a dit beaucoup de mal de Max Jacob.

Son attitude si étrange, parfois si haufaine ; ses mots sarcastiques ; son mépris des médiocres laisse comprendre que d’obscurs critiques aient essayé de le mordre, sans y parvenir d’ailleurs. Je dis sans y parvenir car Max Jacob fascine les serpents. En dehors de ces attaques bilieuses et insincères, le public, du moins ce qu'il est convenu d'appeler le grand public, si l'on excepte ce noyau de la Société parisienne qui est au courant de tous et de tout, connaît mal ou connaît peu ou même ne connaît pas du tout Max Jacob.

Il faut avouer que parfois, il s’est difficilement prêté à la compréhension de tout le monde ; il s'en

est même fait une attitude

“et du vulgum pecus méprisons la critique”

Son nom s'accompagne en général du qualificatif hermétique. Car il est convenu que Max Jacob n’écrit que pour les initiés. Il y eut, d'autre part, cette époque, avant sa conversion, où Max Jacob s’occupait de magie et invoquait les divinités du

Sabbat.

En 1900, eut lieu cette conversion à laquelle J'ai fait brièvement allusion et qui fut retentissante Des livres comme Saint-Matorel ; le Siège de Jérusalem marquèrent cette date depuis laquelle le poète, non content de délaisser ses pratiques kabbalistiques, montre une exemplaire pièté et édifie le quartier du Sacré-Cœur.

Ecoutez ce portrait de Max Jacob, tracé par Jean Cocteau, avec un art consommé de la pointe sèche : « Max Jacob danseur de corde, Max Jacob à table d'hôte, Max Jacob, sa grande mélancolie juive, sa conversion, sa bonne humeur de moine, sa foi qu'il n’exploite jamais, ses diablotins bretons, sa mauvaise langue, son cœur d’or, Je l’aime, je l'admire et nous lui devons tous quelque chose. » Plus loin, parlant du Cornet à Dés, Cocteau ajoute : « Max Jacob organise des visions mystérieuses et lointaines jusqu'à nous les rendre familières. »

Ami infime de Georges Braque, de Pablo Picasso, de Guillaume Apollinaire et de cet ami d’'Apollinaire, Henri Rousseau, il a promené une existence à la fois fabuleuse et familiale dans tous les coins de Paris, dans tous les recoins de Montmartre, de l'atelier des peintres au studio des poëtes, composant des vers compliqués et dessinant des

St AO RS S

images naïves, comme celles qui illustrent le Voyage en Autobus, de Marcel Sauvage.

On doit prendre au sérieux Max Jacob ; ce n’est pas un poète ordinaire. Non qu'il nous intéresse de façon définitive, puisqu'aucun poète ne parvient plus à nous intéresser, mais on ne peut nier ses vues originales, ses heureuses alliances de mots, ses expressions pittoresques : ses dissociations d'idées et de syntaxe.

Il est un de ceux qui ont le mieux conçu ce qu’on appelle à tort le poème en prose. Il est utile, à ce propos, de dire la vérité au sujet de cette expression. Le poème en prose ne peut pas être jugé puisqu'il n'existe pas. On peut parfaire, fignoler, ciseler, ainsi que des sonnets, de petites proses mais la prose n’en reste pas moins prose, malgré, çà et là, l'exemple volontaire d'expressions poétiques qui donnent à cette forme littéraire l’air hybride que les plus habiles sertisseurs n'arrivent pas à lui ôter. Le poéme en prose appartient à M. Jourdain ; la mode seule a laissé croire qu'il changeait de maître.

Dans le “Cornet à Dés”, un des ouvrages les plus remarquables de Max Jacob, on trouve de ces proses, aux raccourcis saisissants.

LA MENDIANTE DE NAPLES Quand j'habitais Naples, il y avait à la porte de mon palais une mendiante à laquelle je jetais des

pièces de monnaie avant de monter en voiture. Un

jour, surpris de n'avoir jamais de remerciements, Je regardais la mendiante. Or comme ïe regardais je vis que cé que j avais pris pour une mendiante c'était une caisse de bois peinte en vert qui contenait de la terre rouge et quelques bänanes à demi-pourries. »

Mais je tiens surtout à parler du dernier livre de Max Jacob, le Laboratoire Central, dans lequel il a réuni la plupart de ses poèmes depuis 1900. Cet ouvrage qui, je le sais, a beaucoup déçu, dès sa parution, de fervents admitaleurs Un poète et peut-être le poète lui-même, m'a néanmoins, moi qui suis en dehors de toutes les coteries et de toutes les chapelles, intéressé. Je ne répondrai à ces désillusionnés que par cette phrase, très profonde sous une apparence paradoxale, tirée d’une lettre que Jean Cocteau m'adressait : « le beau livre est le livre qui ne donne pas ce qu’on attendait de lui.»

Les qualités comme les défauts de Max Jacob, se donnent libre cours dans ce livre. L ‘originalité, le pittoresque, le sens du burlesque mais aussi l’outrance dans l’image, même le mauvais goût. Souvent, un seul vers, ténu, simple comme un accord de flûte. Cela suffit. L'intérêt réside dans la qualité ; la quantité conduit, hélas, au bric-à-brac.

L’amplification est d’ailleurs un des principaux défauts des générations actuelles. L'abus des détails mesquins, pas foujours nécessaires, la minutie des descriptions font partie des impressions crispantes que suscife la lecture des copieuses analyses de M. Marcel Proust, considéré cependant par ceux

qui veulent des maîtres à fout prix, comme une des têtes de la génération. On retrouve le même défaut dans l’“ Anicet ” de Louis Aragon.

Il y a, dans le “ Laboratoire Central”, une Villanelle charmante que Je ne cite pas et qui prouve les qualités rythmiques, je dirai musiciennes, de Max Jacob. Ces qualités, je les retrouve à Es d’une poésie -intitulée “ Les Volontaires Espagnols quittent Paris ” ainsi que la note humoristique, pincesans-rire, en vogue depuis Apollinaire, et qui est une des caractéristiques de Jacob :

Echo d'échos si lu m'entraînes Dolent sous le bleu firmament C’esl au se vice de ma reine Fais-moti voir aussi ma maman.

Le courlis ne se prend qu'en plaine Je l'ai bien chassé dans le lemps !

— L'élang —

Ainsi le veul ma souveraine Nous saurons chasser le Birman

$ A lous buffets, de toutes gares Nous irons chanter des péans Demain, mourons ! aujourd'hui gare !

Ne lachons pas nos pantalons

Pierpont Morgan, le milliardaire Donne des fonds pour Les blessés Ma nourrice est infirmière

Elle en touchera la moilie.

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