‹ De Mallarmé à 391Chapitre 12 sur 28 · DRE · texte numérisé non relu

DRE

Cendrars aime les Etats-Unis, les machines, les noirs, le jazz-band, sans snobisme. Je n'aurais fait que de le nommer si je n'avais pas eu à citer quelques phrases d'un roman dont des extraits ont paru dans les « Ecrits Nouveaux ». Là, Blaise Cendrars ne ressemble à personne, n’imite personne, montre ce dont il est capable. Une ironie cruelle, voilée avec tact ; une imagination de féerie ; un lyrisme éclatant et sobre; un style ramassé, farci d'images. Ce roman a pour titre « Moravagine ». Cendrars parle à la première personne et s'introduit dans la peau du principal personnage.

« Je suis, commence-t-il, le dernier rejeton de la puissante famille des G.. y, le seul authentique du dernier roi de Hongrie. Le 19 août 1866, mon père fut trouvé assassiné dans sa baignoire, ma mère, prise de convulsions, accoucha avant terme et mourut, et moi Je vins au monde de trois mois en avance sur l'horloge du château qui sonnait justement midi. »

Aïnsi, dans une simple phrase que vous auriez pu écrire, vous ef moi, ou du moins qu'il semble que nous eussions pu écrire, Cendrars situe son roman et fixe l’hérédité de son héros. C’est le vrai talent analytique et descriptif.

Le héros qui toujours eut “la plus grande admiration pour les grands cuirassiers blancs” et qui trouve dans l’impassabilité de ces géants « l'origine de son amour pour la machine », un matin, réveillé à six heures, trouve le palais sens dessus-dessous. On amenait et on lui présente, accompagnée d’un

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vieux général, une petite fille à qui, solennellement, il

prête serment. Il avait alors six ans. On emmène la jolie princesse Rita qu'on ne lui montre à nouveau qu'une année après, et qui repart, pour ne revenir ainsi qu'une fois par an.

Je ne veux pas raconter en détails les fragments de ce beau roman, unique, mais je veux encore, ce qui facilite singulièrement ma tâche de critique, citer quelques passages qui à tous les points de vue témoignent d’une singulière maîtrise et d’une forte originalité.

J'aime cette phrase: « À part un cul, jamais visage humain ne s’est penché sur mon berceau. » Comme j aime tout le récit de la mort de son chien, récit qui se termine par ces phrases rauques et hachées : « Mais je l’ai fait, nom de Dieu, et Le ferais encore, ne serait-ce que pour jouir encore une fois de la tristesse où cette affaire me jeta. Tristesse, commotion nerveuse, décharge de toute la sensibilité. Et maintenant, appelez-moi assassin, démiurge ou sauvage, à votre choix, je m'en fous, car la vie est une chose vraiment idiote. »

Puis, il décrit sa passion pour l'étrange petite princesse, Remarquez la gradation de son délire érotique : « J'étais le peigne qui aimantait ses longs cheveux. Le corsage qui lui moulait le torse. Le tulle transparent de ses manches. La robe mouvante autour de ses jambes. j'étais le petit bas de soie. Le talon qui la portait. La gorgerette exquise. La candide houpette de riz. J'étais enroué comme le sel de ses aisselles. Je me faisais éponge pour rafraîchir ses parties moites. Je me faisais triangulaire et iodé.

Humide et tendre gazon. Puis je me faisais main pour dégraffer sa ceinture. J'étais sa chaise, son miroir, sa baignoire. Je la possédais toute et de partout comme une vague. J'étais son lit. »

Le style est admirable. L’allusionnisme, fréquent chez Cendrars, donne aux images de ce style une vigueur, une passion peu communes. Je vais clore cette étude en citant un passage caractéristique de ce roman : l’auteur y explique l'amour de sa vie ;

« Bientôt œuf. tuyau de poële m'excitèrent sexuellement. Le lingot de plomb avait ce grain doux et tiède au toucher d’une peau de daim. La machine à coudre éfait comme le plan, la coupe transversale d'une courtisane, une démonstration mécanique de la puissance d’une danseuse de music-hall. ..…. La boîte en fer-blanc était un sommaire raisonné de la femme.

Les figures les plus simples, le cercle, le carré et leur projection dans l’espace, le cube, la sphère m'émouvaient, parlaient à mes sens comme les symboles grossiers, linghams rouges et bleus, de barbares, : d’obscures, de rituelles orgies.

Tout me devenait rythme, vie inexploréé:.. etc.,:»

Blaise Cendrars, inimitable romancier de Moravagine, est un grand poète.

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