PRÉFACE
Toutes choses en place, spontanément hiérarchisées et non d’un ordre arbitraire comme notre sensibilité les doue d’éminence ou d'importance con-. ventionnelle. Parmi toutes les conventions qui agitent ce monde du modernisme, intoxiqués par l’une d’elles selon l'intensité de nos réactions, nous étions nousmêmes mauvais juges d’un état de choses dans lequel nous nous trouvions trop particulièrement impliqués. Je sais bien qu'il eût pu se trouver parmi nous une conscience assez libérée et de l’ambiance et des ménagements pour se placer avec un recul suffisant au point d'incidence qui permet une juste vue des valeurs. Mais ilest probable que cette conscience n’eût pas apparu dans l'exercice du libre-arbitre à ceux qu’elle aurait cherché à renseigner. Le domaine des idées est à ce point un spectacle que le spectateur le plus dégagé risque de n’échapper point à la contagion des opinions manifestées autour de lui, à moins que l'entourage ne lui attribue celles dont Meteo possédé. L'amphithéâtre, pour peu que l'on y soit baigné, baignoire et théâtre, telle est l’éprouvette dans laquelle l'acidité des idées produit les réactions
les plus débordantes d’inconscienee pernicieuse. Pas un de ceux qui acteurs ou spectateurs trop directement empêtrés dans la grande affaire du cubisme par exemple, n’eût senti le vague-à-l’âme l’inonder ou la folie furieuse l’arracher à lui-même, s'il eût fallu voir clair et mettre les choses en leur lieu. Ce milieu artistique si essentiellement cérébraliste et fâcheusement enraciné à des ménagements, à des devoirs, ne fut pas jusqu'ici aisément accessible à la critique s’il ne le fut trop au parti-pris. Il fallait peut-être comme vérificateur des poids et des mesures contemporaines une conscience qui leur fut étrangère par la distance d’où elle les examinait. Voir à la jumelle, tout en n'ôtant rien à l'exactitude du spectacle, situe mieux, je crois, les mouvements et les personnages ; c’est en tout cas la meilleure façon de déterminer les rapports avec précision dans la masse des décors et de la figuration. Il est des ombres d'une grande éminence : il faut, pour les voir, ne pas se trouver couvert par elles.
Pierre de Massot semble avoir été ce spectateur d’un autre astre, qui ne s'était pas encore senti sollicité à déterminer le centre de l’univers en le-plaçant en lui-même. Son ouvrage présente la valeur d'une épreuve par réfraction: ilne manifeste par conséquent d'aucune manière. Jamais l'impression ne s’en dégage qu'il eut la velléité de mettre ou de remettre les choses en place. Il lui a suffi de constater des présences influentes et de nous les montrer, comme en astronomie.
Je ne désire pas abonder dans le sens du
mérite : il est si relatif. Mais je tiens à faire ressortir le détachement du milieu qui permit à l’auteur de mettre Jean Cocteau, par exemple, à son rang et de le situer dans son époque. Avec l’à-côté malicieux du dadaïsme et l’affranchissement unanime du pouvoir temporel de l'ART. L'Art, ce grand Art et ce menu
jouet pour enfants nés vieux, rabougris par le sérieux.
Je sens dans cette suite narrative de personnages un inextricable enchaînement, une main-mise sur la franchise du jugement, quelques libertés maladroitement obtenues, somme toute, de rares indivi- ‘dualités encerclées dans la gangue des amitiés et des préjugés nouveaux. Si plus ou moins nous n'avions pas tous cru un moment au cubisme, nous ne pourrions plus y croire, aujourd hui que la représentation est terminée, tous les lampions éteints. M. Cocteau n’est plus le pontife qu'il parut être à certains, Max Jacob n'est point pape : Picabia eut la prudence de n'être Jamais ce que les déshérités de “ Zulléralure” eussent le plus souhaité qu'il fût.
Il m'apparaît à présent que nous pouvons avec quiétude nous sentir plus libres, et même délivrés. Si vous le voulez, vous pouvez sourire et rire sans fausse honte. Les pions de collège étouffèrent à ce point mon adolescence que je me crus à tout jamais désespéré en les retrouvant au seuil de ma vie d’adulte. Un jeune homme nous montre qu'ils n'étaient pions que par accoutumance et que nul pacte ne nous les imposait. Les pions avancent d’une case et prennent de côté. Quelques-uns d’entre nous ont su biaiser et leur fausser compagnie. Prenez
garde foutefois de ne pas méconnaître ces pièces diverses sur l’échiquier contemporain : chacune eut ses attributions et fut douée d’une puissance agissante. Ne les supprimez point car il ne resterait plus du jeu qu’un damier blanc et noir : il ne subsisterait rien de notre époque sinon l’immobilité poussiéreuse et la cave historique des cathédrales d'autrefois. Nécessairement un livre tel que celui-ci doit faire pierre de touche. Mal interprêté il vous incarcèrera ou dans le doute ou dans une foi prête à établir une église nouvelle, une académie de plus et périmée d'avance. Pour d’autres il ne sera peut-être qu’un jeu du bon-plaisir. C’est sous cet angle que je préfère le considérer. Et par là même il s'impose.