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Chapitre VI

Francis Picabia

« Il] n'y a rien qui puisse plaire toute la vie, excepté la vie », me disait Picabia, un soir de printemps, doux et nostalgique, où devant l'ennui de tout ce qui est, nous analysions mutuellement nos rêves et nos désirs. Cette parole profondément douloureuse peut servir d'épigraphe à toute son œuvre, à toute sa vie. Résumé exact de ses travaux passés, de ses efforts adolescents, de ses succès, de sa gloire, de ses découragements, de sa solitude.

À plusieurs reprises, dans de courts articles de journaux et de revues, J'ai parlé de Picabia. J'ai dit l'extraordinaire causeur, le virtuose de l'ironie et du paradoxe. j'ai dit l’enchantement de sa parole; sa sensibilité exaspérée, sa bonté qu’il dissimule al J'ai décrit son salon que fréquentent ses ennemis et ses amis les plus intimes. Chronique superficielle ! Aujourd’hui qu’il m'est permis d’en parler longuement, je ne veux pas m'aftarder en de tels détails. Son œuvre passe avant tout; elle est assez importante pour supprimer le reste.

D'ailleurs, ce livre de critique, aussi pessimiste qu'un poème, n’est pas un volume de souvenirs. Un souci d'impartialité fait supprimer le plus que je peux les anecdotes qui risqueraient de mettre un peu de couleur sur mon texte et par là d’atténuer, d’édulcorer la sécheresse de la forme. L'amitié que je porte à Picabia ne pourra pas se deviner au cours de cette étude où son œuvre, sa pensée, ses tendances seront disséquées sans parti-pris d’admiration. Dès le début, pourtant, je ne cache pas que je suis avec lui pour aller toujours de l'avant.

Picabia échappe d'ailleurs à la critique, dans une certaine mesure, parce qu'il se fout de la critique comme du reste. Ce désintéressement perpétuel et absolu qu'il a pour toutes choses empêche la moindre emprise. Il mérite néanmoins d’être étudié. Il est, en effet, un des esprits les plus aigus de notre époque. Il possède “une intelligence hors-ligne ” ainsi que le disait Rachilde dans un article de Comædia et il n'y a plus rien de nouveau qui ne porte sa marque ou Ja marque de sa collaboration.

Depuis trois ans, Francis Picabia est un des hommes dont on a le plus parlé, sur lequel on a le plus accumulé de calomnies; de médisances, de sottises. Ses dernières peintures ont soulevé, au Salon d'Automne et au Salon des Indépendants, des fureurs inouïes ef il est absolument indispensable de remettre les choses au point.

Tout d’abord, cet esprit révolutionnaire qu'on découvre en Picabia depuis trois ans, cet esprit continuellement en lutte contre toutes les barrières, contre tous les préjugés, il l'a toujours eu. Je ne veux pas insister, mais il me paraît pourtant utile de faire remarquer, aux plus farouches destructeurs d'aujourd'hui, qui croient jeter des nouveautés au . public que Picabia, à seize ans, avait les mêmes idées et profèrait déjà de blables blasphèmes. En avant de trente ans, sur son époque, il peut se permettre, aujourd'hui qu'il entend répéter ce qu'il clâmait jadis, d’être dégoûté.

Pour montrer que je n'invente rien, Je vais citer quelques passages d'un roman, de Marie de la Hire, qui depuis, en 1920, a fait paraître une

intelligente plaquette sur Picabia. Ce roman, intitulé ‘* Modèle Nu,’ est avec des noms supposés, l’histoire de l'atelier, dans lequel travaillaient, côte à côte, Marie de la Hire et Picabia. Voici en quels termes elle dépeint son camarade :

€ Luis Péréga (c'est Picabia) venait de monter sur un tabouret pour dominer, et de sa voie haute, claire, presque ironique, il reprit :

— Ce n’est pas l'Ecole, ni le Salon qui sont idiots, c'est vous. Tirez parti de l’un ou de l’autre si vous en êtes capables. Moi, je suis beaucoup plus fort que vous fous, je ne suis Jamais allé à l'Ecole, j Je n’ai jamais eu de patrons comme vous dites, je n’ai jamais fait de l'antique, je n’ai pas gaspillé mes fusains dans la sauce et usé mes doigts à faire de l’estompe... etc.. » Puis cette apostrophe : « Un jour, nous les jeunes, peintres de la vie et de la nature, du nuage qui passe et du soleil rutilant, quand nous serons maîtres de Paris, nous ferons de l’avenue des Champs Elysées une immense place de jeu : en rond, par rangs serrés dans des figures géométriques, nous y rangerons les plâtres de l'Ecole, les marbres du Louvre, les statues des jardins et des musées, et les bourgeois ébahis verront une chose étrange. Nous démolirons, à coups de cailloux, le Discobole, l’Apollon du Belvédère, et les Vénuside DAUIARE et de Médicis, »

Picabia ne passa par l'Ecole des Beaux-Arts.

Il s'empressa de lâcher la tutelle de ses maîtres Cormon et Carrère. Depuis sa première promesse

il était hanté par l’idée de peindre. «C’est l’odeur de la peinture qui a fait de moi un peintre, » disait cet ironiste. Toujours est-il qu’à seize ans, pour la satisfaction de sa famille, il exposa au Salon des Artistes Français son premier fableau qui représentait une vue de Martigues. Pour employer le poncif habituel, ce tableau fut une révélation et l’auteur ne cessa d'exposer aux divers salons.

Le Salon des Artistes Français ne suffisait plus à montrer ses productions. Picabia voyageait beaucoup, vivait en Italie, en Espagne, fraversait la Belgique, visitait la Hollande et même les pays Scandinaves, rapportant de ses voyages des visions nouvelles. Il expose alors chez Petit, où s’empressérent ses admirateurs. |

À trente ans, célébré dans toute la presse d'art, convié à tous les honneurs, n’avait-il pas la joie de recevoir dans son atelier, cas extraordinaire, le sous-secrétaire d'Efat aux Beaux-Arts, à cette époque M. Dujardin-Baumetz, qui lui achetait une toile au nom de l'Etat. Cette toile est, maintenant, au Petit Luxembourg.

Je viens très rapidement de retracer la carrière de Picabia, pendant les trente premières années de sa vie ; J'ai dit quel fut le succès de ce peintre. Edouard André, qui lui consacrait un beau livre, orné de reproductions, consigne ce succés, qu'on peut qualifier d'étourdissant, Mais je n’ai pas encore défini la manière de Picabia.

Elève et ami de Paul-Emile Pissaro, dont il a fait un remarquable et expressif portrait ; disciple

de Sisley, de Claude Monet, Picabia suivait les disciplines de la technique impressionniste. Ses premiers tableaux qui étaient en somme des copies de ses maîtres préférés, copies intelligentes certes, furent vite dépassés. Picabia se maitrisait, étudiait, fouillait la nature et transformait sa manière.

Continuant à employer, il est vrai, les procédés impressionnistes, il donnait à son œuvre un je ne sais quoi que n’ont pas les autres œuvres. Récemment, Salle Drouot, j ai pu voir un paysage datant de cette époque. Il n’y avait pas que la luminosité ; il n'y avait pas que la virtuosité des touches, il y avait une poësie mélancolique, une douceur pleine d’apaisement. Picabia ne copiait plus la nature ; il pensait en l’étudiant.

D’Espagne, Picabia ramena ses portraits de gitanes, de flamencas, de sevillanas, de toreros. Portraits admirables dans lesquels les seuls yeux mis fortement en valeur ontune expression saisissante et donnent avec la ligne d’un dessin impeccable toute la physionomie physique et morale du modèle. Je connais un portrait La Femme Maquillée qui fait mes délices.

L'impressionisme qu’on croyait mort ou du moins expirant allait ressuciter, grâce à ce jeune maître- qui était appelé à dépasser Monet, Manet, Sisley etc... Mais Picabia qui a passé sa vie à ménager des surprises ne voulait pas accorder ce plaisir aux derniers amateurs. Subitement il changea sa manière.

À ce moment Pablo Picasso, dont j'ai parlé dans un chapitre précédent, créait le cubisme,

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