‹ De Mallarmé à 391Chapitre 27 sur 28 · POP. 0 +, SE PAIE · texte numérisé non relu

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Picabia, sans cessé attiré par la nouveauté, attiré par tout ce qu'il ne connaît pas et qui l'intéresse, suivait avec passion les travaux et les trouvailles de Picasso. Quittant l’impressionisme, il devenait un des grands peintres du cubisme.

Il ne faudrait cependant pas croire qu'il copiait Picasso, lui qui n’a jamais copié et qu'on a sans cesse imité. Voici ce qu’en dit un peintre, Madame de la Hire, dans son étude sur Picabia. Sa remarque est très Judicieuse : « Picabia échappa de bonne heure aux lisières d’un classicisme qui ne répondait pas à sa nature. L'évolution rapide de sa pensée l’emportait vers une recherche de vérité fortement poussée par l’impressionisme et dont la curiosité sincère courut très en avant du cubisme. Parallelement à Picasso qui découvrait les arcanes du ‘cubisme, Picabia franchit les barrières mais il suivit un autre courant. L'artde Picasso, dans ses recherches géométriques, était purement objectif et fendait à la suppression de l'imagination, tandis que les tentatives de Picabia nous lançaient vers une subjectivité comparables aux formes musicales, sans qu'il y ait pour cela de la part de l'artiste aucune volonté de rapprochement. »

De cette époque, date la grande amitié de Picabia et d'Apollinaire qui ne devait finir qu’à la mort de ce dernier, amitié toute naturelle car on comprend sans difficulté l'attrait qu'ont pu exercer sur eux-mêmes deux esprits d’une si rare valeur. D'autre part, on devine combien Apollinaire, adaptateur merveilleux devait apprécier les facultés créatrices de son ami.

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De cette époque, datent aussi les expositions des œuvres de Picabia, en Amérique, à la Galery " Streglitz et à Modern Galery, où elles rencontrèrent un succès sans précédent. Notamment cette pathétique et synthétique Procession de Séville qui orne les murs de sa salle à manger.

Ces expositions, en raison du succès qu'elles produisaient, incitèrent Picabia à se renouveller Délaissant le cubisme pour l'orphisme, il composa son Unie, jeune fille américaine ; sa Culture physique qui soulevèrent des protestations générales et lui attirèrent la réprobation des cubistes eux-mêmes, devenus peintres officiels. Picabia, en effet, bouleversait les conceptions éfablies, brisait Les normes insfaurées et poussait toujours plus loin.

Plus tard, écœuré par la spéculation cubiste, il devait bien avant même que fut connu le dadaïsme. créer ce que j'appellerai ‘‘ la peinture mécanicienne. ” Nulle copie exacte de machines. Pas de photographies de moteurs. Des schémas, irréguliers parfois, des coupes, des roues, des boulons, autour desquels s'inscrivent des phrases, jetées çà et là. Il donnait à ces toiles des titres bizarres ‘‘ Mécanique de L’ Amour “LH, ONOL ONE PPERENOMMOE OU milieu des soleils >. Comme un plumitif lui demandait pourquoi il donnait à ses tableaux des titres sans rapport avec l’œuvre elle-même, Picabia lui répondit ironiquement « qu'on pouvait bien être blond et s'appeler Brun ».

Cette peinture acheva de discréditer Picabia. Je ne parle pas de ceux qui en comprenaient le sens et suivaient avec intérêt cette nouvelle évolution.

On l’accusa de réclamisme, de fumisterie, de folie enfin. Ne comprenant pas qu'il cherchait à s'évader sans cesse du déjà vu, du déjà fait et que, pour lui durant l’intant qu'il le dessine, n'importe quel engrenage exerce plus d’a{trait que toutes les roses des jardins de France.

Il y a même pour moi, profane, une séduction dans cette peinture que j'aurais mauvaise grâce à dissimuler. ‘‘ La musique est comme la peinture ”, admirable composition qui concrétise une formule chimique, “ l'Enfant Carburateur ” me plaisent beaucoup. Je trouve dans ces tracés mécaniques une saveur extra-personnelle que les grandes toiles du Louvre ou du Luxembourg ont depuis longtemps à Jamais perdue.

e nai voulu, dans cette première partie, qu’étudier le peintre et montrer son originalité. Cette originalité que les sots taxent de folie est un des principaux traits de son caractère. Tour à tour impressioniste, cubiste, dadaïste avec dans’ces diverses formes des ressources stupéfantes, laissant à trente ans toute renommée, s’exposant aux blâmes de ses maîtres, aux foudres de la critique, aux inepties des amateurs pour chercher de nouveau, Picabia n'a jamais été un seul Jour le même. Sa peinture dada quinest pas la moins intéressante nous prépare à d'autres surprises, que j attends, sans les deviner ni les connaître.

Car, depuis que d’autres peintres ont à leur tour décrit des cercles roses ou bleus et inscrit des sentences dans ces cercles, Picabia, à qui le fait de susciter un disciple suffit pour changer, cherche autre autre chose.

La peinture de Picabia a une grande importance et je regrette de n’en pas parler avec plus de détails et de science, mais ce n'est point de ma paroisse et J'espère que d’autres feront cette critique beaucoup mieux que moi. Îl reste à écrire sur Picabia peintre un beau livre.

Si j'ai essayé de faire quelques remarques, de donner quelques aperçus, c’est qu'il ne m'était pas possible de passer sous silence son œuvre picturale avant de parler de son œuvre littéraire car elles sont parallèles et conçues dans un esprit analogue, sans pourtant s’influencer, en aucune manière.

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J'ai fait allusion à la sensibilité exaspérée, presque féminine de Picabia. Il n’est pas étonnant que cette sensibilité, secondée par des dons certains, ne l'ait un jour forcé à extérioriser les sensations que Jui apportait chaque heure. Poëte, il l'était plus que tous les faiseurs de vers, ce sensitif que la vie écorche, que la monotonie accable ef qui ne cesse de penser aux grandes questions préoccupant le cœur de l’homme. Volontairement, il a mis une sourdine à son clavier. Son œuvre n’a rien d'un chant d’amour ou d'un cri de douleur. Elle est tout autre, ainsi que nous allons le voir. — Car Picabia est un écrivain. — Un écrivain comme le peintre, novateur |

Ses premiers poèmes datent de 1914. Il est très curieux de constater, en les lisant, l’avance de Picabia sur les littérateurs de profession. La poésie dite cubiste dont plusieurs revendiquent la paternité, il la pressentait et la pratiquait. Il en connaissait les ressources et les moyens. Ami très infime d’'Apollinaire, je ne doute pas qu'il n'ait eu une forte influence sur l’auteur d’Æ{cools.

| En 1914, Francis Picabia habitait New-York. Il voyait fréquemment Marcel Duchamp, Walter Conrad Arensberg, Stieglitz, Edgar Varèse, Man Ray, etc, etc... Alors que Marcel Duchamp, célèbre dans fous les Etats-Unis par son Vu descendant l'escalier, collaborait à Blind Man et à LP.B.T,. Stieglitz et Marius de Zayas fondaient un périodique qu'ils nommèrent “291”. Le titre était choisi à dessein, ainsi que le disait Picabia dans une lettre à Rachilde, «sans signification, afin d'éviter la formation d’un dogme.» En effet cette revue absolument originale ne relevait d'aucune école, ne suscitait aucune chapelle, n’attirait aucune coterie. Le futurisme ef le cubisme étaient abandonnés.

Cette revue, dont Picabia devint directeur, se transforma en 1917 sous le titre de “ 391” et parut en France en 1918. Elle devenait, pour ainsi parler, l'organe officiel du dadaïsme. On y trouve dans les tous premiers numéros des poèmes de Picabia où la composition typographique joue un rôle important. Voici un poème qui date de 1917 :

DÉLICIEUX Étant tous deux décousus au jour le jour

plus seul que partout pour terminer quelques fois le bout du nez -

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dans ma vie authentique s’il est possible la nécessité matérielle Je suis dir apporte la bonne chance.

et deux formules qui révèlent cette audace, cette indépendance d'esprit par lesquelles il devait se placer au premier rang du mouvement actuel : « Le bonheur pour moi, c’est de ne commander à personne et de n'être pas commandé.» Et: « L’envie me

paraît le plus grand obstacle au bonheur des Fran- çais.» À cette époque, Picabia fit paraître son pre-

mier livre, au titre amusant Raleliers plalonigues qu'il dédiait à Guillaume Apollinaire. Livre écrit dans une prose subtile et parfois nombreuse, à jet continu, sans intermédiaires, presque sans ponctuation.

11 devait, de Suisse, où il soignait une neurasthénie aiguë, produire beaucoup et composer L’ Æthlète des Pompes funèbres ; Poésies Ron-Ron; Poèmes et dessins de la fille née sans mère. Ha dite rascez drôle bien que j'aie juré de n’en pas conter. La Fille née sans mère était dédiée à trois neurologistes de haut talent : les docteurs Brunschwiller, Collin et Dupré Flammarion, sans ouvrir le livre, ne crut-il pas qu'il s'agisssait d'un volume de médecine étudiant un cas d'exception : une fille conçue sans mère ?

De Poésies Ron-Ron Jaime le début, volontiers ron-ron, qui n’est pas de la manière habituelle de l’auteur, non qu'il soit incapable de s’attarder

sur de tels sujets, lui qui connaît tous les replis du cœur humain mais parce quil en évite l’occasion. Maîtrisant sa sensibilité. Bridant ses sentiments. Voici ce passage : |

imez-mot je le permets

Cela sera pour vous le plus grand des bonheurs Aimez mes poèmes qui caressent l’otre, corps délicieux

qui parfument votre cerveau

en chantant l'union impure

des besognes inutiles

Je suLS immodéré

la brise de l'amour

fixe de jour el de nuit

le sourire des corps caprices etc.

Le dadaïsme dont nous parlerons dans une annexe, batfait son plein quand parut, en janvier 1920, Unique Ennugue, Hivre de poésies, fortement

préfacé par Pascal et par Tristan Tzara. Trois épi- At. au livre. Je veux les citer parce qu’elles justient l'esprit et les tendances de Picabia. La première était d'Oscar Wilde: « Ce qui est inhumain dans la vie moderne, c’est l’officialisme. L'autorité est aussi destructive pour ceux qui l'exercenf que pour ceux pour qui elle est exercée.» La deuxième de Nietesch : « L'homme rend précieux une action: mais comment une action rendrait-elle précieux un homme. » La troisième de... Picabia : « Toute conviction est une maladie. »

Outre l’étrangeté rythmique du titre, ny a rien de plus ahurissant que ce livre qui doit être lu à l'envers et qui est semé de justes pensées. C'est un livre mouveau. Francis Picabia a en effet inventé «les mots dans le chapeau ». Il faut expliquer cette expression pour ceux qui ne la connaïtraient pas. Picabia, c’est une des origines multiples du dadaïme, trouvait les mots usés, rebattus et n ayant plus, tous, qu'une valeur bien médiocre. En vain, des sertisseurs de phrases les rejoignaient-ils, suivant certaines règles, pour leur donner un el éclat, comme un Joaillier dispose les pierres d’une parure; les mots demeuraient fernes. Picabia, pressentant la fin d’une époque, eut cette idée pour rajeunir les modes d’expression, fût-ce pour quelques minutes seulement : écrire des mots sur des papiers différents, les mettre au fond d’un chapeau, secouer le chapeau, sortir ces papiers, un par un, au hasard. Puis RES la phrase dans l’ordre EN RAR Quelle folie »! ont crié les amateurs de beau style. Mais pour ceux qui, méprisant la prétendue beauté d'un art singulièrement vieilli, cherchent surtout des SR En et de la nouveauté, il y avait là une riche veine à exploiter. Elle le fut. Nous verrons même qu'elle fut épuisée.

Après avoir été lethéoricien de cette nouvelle doctrine qui permettait de pousser beaucoup plus loin que Mallarmé, que Rimbaud, qu Apollinaire, Picabia écrivit à son tour, pour donner l’exemple. Unique Funique est l'archétype de ce genre. Quelques extraits vont le prouver :

L’illusion est belle L'éternité Est un regard éclair De AE L'espace sans cesse pressé de loin 2 Ne possède rien...

L’horloge est insuffisante

Pour marquer les heures qui se cachent | On a l'impression peu à peu Rue, Que l'intelligence est un procès-verbal | Victor Hugo LES CR directement LR .

À l'écho rétroactif du cœur ........ LEE Re

Les fleurs prinlanières sont des vêtements pauvres A côlé d'un miracle divin La mort de jade

Dans une tasse d'or ...…

couvrent ir de NAS

Il faut aller au cirque SENS Pour faire lire ses poèmes par des clowns NE

ou :

Les villages sont les échos miniscules - Des baisers des grandes villes

ed 410

Baisers donnés pour évoquer les souvenirs Du silence ;

Comme l'honneur

L'honneur est une lächeté.........»

Unique Eunugue avait été précédé, en 1919, d’un autre livre auquel je trouve de grandes qualités, . Pensées sans langage, préfacé par Udhnie, bien connue de ceux qui savent la vie de Picabia. Ce livre se compose de courts poëmes, personnels au dernier point. Dans un post-scriptum, Picabia répondait d'avance à ceux qui tentent les faciles plaisanteries : « À tous ceux, dit-il, que démange l'envie de dire que ce langage est sans pensée, je conseille la visite dangeureuse du jardin zoologique. »

. Je ne puis résister au désir de citer plusieurs de ces poèmés aux qualités si différentes. D'abord une notation frémissante :

Tendresses de poèmes dans la solitude Qui déshabille les rires du théâtre,

une peinture cursive, bizarre, évocatrice :

Matelots éveillés aux souterrains intimes 15 mètres de large

Sur 23 de long une vision délicate, aux procédés orphistes ;

La pointe du printemps ouvrier À l'obligation d'ouvrir les persiennes du soleil

Galopades de vaches et valets de ferme AMoissonneurs avant l'hiver

D'un beau soir bousculant

Les coquelicels d'un songe. »

de la philosophie amère et railleuse :

1; homme cerveau cntroduisil dans la vie ae que Dieu n'a pu faire

1, L'intelligence

Dieu invenla les maladies

L, bomme les médecins

Dieu inventa la reproduction

L'homme l'amour... »

Pensees sans langage ; Unique Eunuque, écrits en 1919 et 1920, participaient au mouvement dada et suscitaient des œuvres équivalentes : les proses, les poèmes de Georges Ribemont-lessaignes, de Tzara, d'André Breton, etc., ressemblent plus ou moins à ces livres.

Mais Picabia n'aime pas ce qui dure. Alors que ses camarades cherchaient à éferniser cette forme, il devait, en- plein dadaïsme, sans pour cela quitter Dada, poursuivre son évolution et donner un livre qui, à beaucoup de points de vue, est une des œuvres maîtresses de ce temps-là. Non que, nous qui plaçons tout dans la relativité,nous donnions àce mot « œuvre maîtresse » un sens absolu ; nous savons assez qu'elle est discutable. Plus que d’autres ouvrages sans importance ou du moins sans son im-

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portance, elle aurait dû, si elle n'avait pas eu contre elle la triple coalition d’un éditeur ridicule et couard, du silence et du parti-pris, soulever les discussions les plus violentes et même les luttes, étant par essence une œuvre de combat.

Cette œuvre que j'ai quelque part appelée un flacon d'essence d'intelligence, c'est Jésus-Christ Raslaquouère.

Délaissant les mots sans liens, les rythmes

inégaux, les poèmes dadaïstes, Picabia, tenté par

les plus hauts problèmes, s’essayait à la philosophie et d'un seul coup, sans aucune peine, parvenait à dominer. Je sais que son livre, conçu dans une forme originale, avec des comparaisons surprenantes,

des paradoxes, des images cocasses, ne ressemble

en rien aux livres classiques de philosophie et qu il serait difficile de le comparer à l'Æthique ou à la Critique de la Raison pure: La philosophie, d'ailleurs, est chose si inutile. Il faut rappeler à cette occasion le mot de Montaigne : « La philosophie est le plus sublime effort de la science humaine ; mais que produit cet effort ? Un vain conflit d'opinions également incertaines, une lutte bruyante et stérile, pur tinta-

mare de cervelles. » À ce point de vue, les auda-

cieux paradoxes émis par Picabia ont une valeur analogue à la Monadologie de Leibniz. Il n’y a pas de doctrine qui dure pas plus qu'il n’y a de doctrine qui passe : il y a une doctrine qui est. Ceux-là seuls qui ont quelque notion du temps à défaut d’un clair savoir de l’espace peuvent parler d’une philosophie à pérennis.

Les théories de Picabia qui fixent les idées d'une époque nouvelle, peut-être en désarroi comme le clament certains néo-classiques, sans doute en gésine, époque au moins froublante et troublée, pleine de contradictions et de sagesse, ont la Culee des théories scientifiques d’£instein et ouvrent un champ illimité aux discussions. D’autres théoriciens viendront qui bouleverseront ces doctrines, à moins qu’il ne les bouleverse lui-même.

Contre toutes les philosophies d'ordre susci-

tées par la Somme de Saint-Thomas et cultivées par les scoliastes, en passant par l’empirisme et par le « caporalisme prussien » de Kant, suivant l’expression de Cresson, Picabia établit une philosophie dada qui sans être anarchique n’en est pas moins une philosophie d'extrême indépendance. La destruction de toutes les croyances, la dispersion de tous les préjugés, la suppression de toutes les valeurs ne sont pas les moindres des propositions établies dans ce livre. Je m'excuse mais il est utile ici de beaucoup citer.

Le livre, ce qui ne s'était jamais fait, commence par un entr'acte d’une minute. Cet entr’acte est précédé de deux apophtegmes de l'auteur, significatifs : « La pudeur se cache derrière notre sexe, » et : « J’ai connu un roi atteint de démence précoce, dont la folie consistait à se croire roi. » :

Comme dans toute son œuvre, les intermédiaires immédiats sont supprimés ; les liens sont invisibles pour ceux qui ne savent pas lire. De courts poëmes coupent de temps à autres par un air gouail-

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