CHANT D'AMOUR
Voici de quoi est fait le chant symphonique de l'amour
Il y a le chant de l'amour de jadis
Le bruil des baisers éperdus des aniants illustres
Les cris d'amour des mortelles violées par les dieux
Les virililés des héros fabuleux érigées comme des pièces contre avions
Le burlement précieux de jason
Le chant mortel du cygne
Et l'hymne viclorieux que les premiers rayons du soleil ont fait chanter à Memnon l’immobile
Il y a le cri des Sabines au moment de l'enlèvement
Il y a aussi les cris d'amour des félins dans les jungles
La rumeur sourde des sèves montanl dans les plantes tropicales.
Le tonnerre des artilleries qui accomplissent le terrible amour des peuples
Les vagues de la mer où naîl la vie et la beauté
Il y a là le chant de tout l’amour du monde. »
Cette forme de vers n’exclut jamais chez Apollinaire le sens du rythme et du nombre. Il sait évoquer par un mot. Je cite ces deux vers du “ Bestiaire ” :
Mer je suis comme toi plein de voix machinées ET mes vaisseaux chantants se nomment les années,
et j écoute se prolonger l’écho d’un atticisme certain. Apollinaire sait aussi bercer par des harmonies désuètes. Il y a dans ces deux vers, d’un modernisme aigu :
Les souvenirs sont cors de chasse Dont meurt le bruit parmi Le vent.
un parfum du XV® siècle qu'on ne peut nier. Apollinaire avait un peu l'âme de Rutebœuf.
Ainsi que Je l'ai dit plus haut, les livres en prose d’Apollinaire témoignent d’un goût très sûr, d’une érudition étendue ; ils sont composés au hasard et dans un style alerte et bon enfant. Parfois, le joyeux noctambule se laisse aller à la mélancolie et il écrit ces jolies phrases : « Les hommes ne se séparent de rien sans regret, et même les lieux, les choses
et les gens qui les rendirent le plus malheureux, ils ne les abandonnent point sans douleur. »
I] conte aussi, du même ton calme et prenant à la fois, des souvenirs glanés au cours de sa vie errante, tragiquement écourtée. Il parle de ses amis avec affection; il se penche vers les humbles et parfois sourit de ses suiveurs, sinombreux. Car la poésie que nous avons aimée ue temps et qui nous lasse aujourd'hui date de Guillaume Apollinaire.