‹ De Mallarmé à 391Chapitre 8 sur 28 · CHANT D'AMOUR · texte numérisé non relu

CHANT D'AMOUR

Voici de quoi est fait le chant symphonique de l'amour

Il y a le chant de l'amour de jadis

Le bruil des baisers éperdus des aniants illustres

Les cris d'amour des mortelles violées par les dieux

Les virililés des héros fabuleux érigées comme des pièces contre avions

Le burlement précieux de jason

Le chant mortel du cygne

Et l'hymne viclorieux que les premiers rayons du soleil ont fait chanter à Memnon l’immobile

Il y a le cri des Sabines au moment de l'enlèvement

Il y a aussi les cris d'amour des félins dans les jungles

La rumeur sourde des sèves montanl dans les plantes tropicales.

Le tonnerre des artilleries qui accomplissent le terrible amour des peuples

Les vagues de la mer où naîl la vie et la beauté

Il y a là le chant de tout l’amour du monde. »

Cette forme de vers n’exclut jamais chez Apollinaire le sens du rythme et du nombre. Il sait évoquer par un mot. Je cite ces deux vers du “ Bestiaire ” :

Mer je suis comme toi plein de voix machinées ET mes vaisseaux chantants se nomment les années,

et j écoute se prolonger l’écho d’un atticisme certain. Apollinaire sait aussi bercer par des harmonies désuètes. Il y a dans ces deux vers, d’un modernisme aigu :

Les souvenirs sont cors de chasse Dont meurt le bruit parmi Le vent.

un parfum du XV® siècle qu'on ne peut nier. Apollinaire avait un peu l'âme de Rutebœuf.

Ainsi que Je l'ai dit plus haut, les livres en prose d’Apollinaire témoignent d’un goût très sûr, d’une érudition étendue ; ils sont composés au hasard et dans un style alerte et bon enfant. Parfois, le joyeux noctambule se laisse aller à la mélancolie et il écrit ces jolies phrases : « Les hommes ne se séparent de rien sans regret, et même les lieux, les choses

et les gens qui les rendirent le plus malheureux, ils ne les abandonnent point sans douleur. »

I] conte aussi, du même ton calme et prenant à la fois, des souvenirs glanés au cours de sa vie errante, tragiquement écourtée. Il parle de ses amis avec affection; il se penche vers les humbles et parfois sourit de ses suiveurs, sinombreux. Car la poésie que nous avons aimée ue temps et qui nous lasse aujourd'hui date de Guillaume Apollinaire.

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