Chapitre IIT
L'Influence d'Ap ollinaire
] ’ A1, dans le premier chapitre de ce livre, parlé de l'influence mallarméenne, influence qui peut se résumer par cette déclaration de Léon- Paul Fargue, cité par Daniel Halévy dans le numéro de mai 1921 de la Revue Universelle : « De même qu'il a été impossible de philosopher après Kant comme on avait philosophé avant Kant, fout de même ilest impossible d'écrire en vers après Mallarmé comme on écrirait en vers avant Mallarmé. » Il faut montrer maintenant l'influence d’Apollinaire et indiquer la transformation de la poésie eilemême.
Le symbolisme, avec seslégendes, ses brumes, ses mystères, avait chanté les anges aux blonds cheveux, les ancolies, les iris noirs, les sortilèges; les licornes « ruant du feu comme une nixe», « l’ibis rose qui rêve entre les roseaux d’or », une chevalerie dorée
et diadèmée etc...; on ne parlait, comme des Esseintes, que de rubis, de chrysolithes, de chrysoprases, de béryls, d’opales etc... La poésie était une belle dame, parée de joyaux rares, à l’âme assez germanique, qui souriait de trop loin, derrière ses voiles, à des initiés en extase. Cette dame, perdue à travers ses rêveries, Guillaume Apollinaire eut le génie de la mettre en automobile |
Depuis, la poésie a fait des kilomètres ! Pour mieux apprécier la vitesse, elle a jeté sur la route les lourdes gemmes et les tiares encombrantes ; 6ôtant sa robe à traîne, elle s’est vêtue “ au goût du jour”. Les poëtes ont délaissé les ateliers d’orfèvre, les chapelles de magie pour chanter des émotions inéprouvées, des émotions si simples qu’on ne les connaissait pas.
La science, prenant de l'importance, il y eut un commencement de litttérature scientifique. Ce n'était pourtant pas encore la poésie mécanicienne dont il sera parlé plus tard.
La poésie, en changeant d'objet et de sujets, a changé de forme. Elle a mis bas les règles de la prosodie qui gênaient sa marche rapide, en accord avec le mouvement actuel de la vie, si fièvreux: la ponctuation est abolie ; les rimes, les assonnances supprimées ; le rythme suspendu. L'effet vient du mot seul et de la place de ce mot.
Laurent Taïlhade, en 1913, s’indignait de ces libertés, en ces termes : «...les éphèbes lyriques se répètent à l’envi, même quand ils abolissent les signes de ponctuation à l'exemple de Mallarmé ou de
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M. Guillaume Apollinaire, même quand ils inventent une prosodie, une syntaxe ou tout ce qu’il vous plaira, leurs œuvres donnent toujours quelque impression de réminiscence et de « déjà vu». La faute en est, sans doute, au vers libre, à cette forme balbutiante, hybride qui permet à la médiocrité de singer le talent. Il n’en allait pas de même avec les rythmes traditionnels. Dix vers suffisaient À classer un homme : entre les alexandrins, les octosyllabes d’un génie et ceux d'un navet, aucun doute n’est possible, tandis que la confusion des langues semble, à présent, dominer sur la chose poétique. »
À un certain point de vue, il n'avait pas tout à fait tort; il manquait cependant de perspicuité. La poésie, débarrassée de son costume archaïque, était comme une nymphe sauvage et nue sous le soleil. Quoi qu’en dise le vieux pamphlétaire, amoureux fervent du bien-dire, il n’est pas donné à tout le monde de maîtriser cette nymphe et d’en faire son épouse. Quelques écrivains, subissant la captieuse influence d'Apollinaire, ont à leur tour supprimé ces règles et sont arrivés néanmoins à donner à la poésie un vêtement nouveau, si nouveau, si nouveau qu'il devançait la mode.
Parmi ces poètes, l'un des plus remarquables est Pierre Reverdy, disciple à la fois de Max Jacob et de Guillaume Apollinaire. La valeur de Reverdy est incontestable et ce poëte n’occupe pas la place à laquelle il a droit. Il a poussé fort en avant dans le sens des théories d'Apollinaire et est arrivé par des tours de force d’ellipses et de raccourcis à donner
des visions d’une éfonnante précision. Tel ce petit poème : 3