‹ De Mogador à Biskra: Maroc & Alge?rieChapitre 3 sur 25 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Isolement du Maroc. — Contraste avec l'Algérie. — Mœurs arabes et mœurs européennes. — Décadence des Maures. — Gouvernement marocain. — Meschouar. — Les fonctionnaires. — Persécution des riches. — Perception des impôts. — Fertilité du Maroc

— Causedesfamines.— Pourquoi le despotisme peut se maintenir.

— Rôle de la France au Maroc.

De L'autre côté du détroit de Gibraltar, à dix lieues de TEurope, se trouve une contrée à peine connue. Les mœurs européennes n'y ont point pénétré ; les inventions modernes n'existent pas pour elle ; nulle voie ferrée, nulle route ne sillonne son immense territoire ; jamais ses habitants n'ont vu une voiture à roues, ni un bateau de rivière^ ni même un pont : on y traverse les fleuves à la nage, ou au moyen

d' outres en peau gonflées d'air ; on y voyage sur des mulets ou des chameaux, par des sentiers de caravanes. Il semble qu'une muraille chinoise ferme ce pays à toute civilisation : cette muraille n'est autre qu'un despotisme favorisé par une religion qui s'appuie sur la doctrine fataliste du Coran.

Le Maroc offre un contraste frappant avec sa voisine l'Algérie, transformée à l'européenne, sillonnée de routes, de chemins de fer, de lignes télégraphiques. Quand on quitte le Maroc pour entrer en Algérie, il semble qu'on passe instantanément de la barbarie à la civilisation. Un demi-siècle de domination française a opéré ce contraste.

Si l'on veut se représenter ce qu'était l'Algérie avant qu'elle eût subi le contact de nos mœurs, c'est au Maroc qu'on pourra s'en faire la meilleure idée. Le Maroc n'a pas encore été envahi par le flot de touristes qui a gâté l'Orient : de tous les pays mahométans c'est certainement celui qui a le mieux conservé son caractère propre, et rien n'initiera si bien aux mœurs arabes qu'un voyage dans cette contrée.

Quand on voit de près ces mœurs si opposées aux nôtres, on comprend pourquoi les Maures sont rebelles à notre civilisation. Que

de fois j'ai été frappé de la distance qui sépare le Musulman de l'Européen dans la manière de vivre, les usages, les règles de l'étiquette et les moindres actions ! On façonnerait plus facilement à nos habitudes un Chinois qu'un habitant delà Mauritanie. Il semble que le Maure et l'Européen soit deux contraires. Si l'Européen se lève et se découvre devant une personne qu'il honore, le Maure au contraire reste assis et la tête couverte, et il va même jusqu'à se déchausser pour entrer dans une maison ou dans une mosquée, ce qui chez nous passerait pour fort inconvenant. Nous cédons la droite à nos supérieurs ou à nos aînés, tandis que les Maures cèdent la gauche. Nous nous faisons précéder des visiteurs que nous introduisons chez nous, au contraire des Maures qui ne manquent jamais d'entrer les premiers chez eux. C'est chez nous une marque de respect que de baiser la main à autrui : les Maures se la baisent à eux-mêmes. Il n'entre pas dans nos habitudes de manger à minuit : à l'époque du rhamadan les Maures se lèvent à minuit pour dîner. Nous dormirions assez mal en costume de ville : les Maures se mettent au lit tout habillés et n'ôtent que leurs chaussures. Il y aurait un long chapitre à écrire à ce point de vue

sur leur religion, leur morale, leurs lois, qui sanctionnent les principes les plus incompatibles avec nos idées.

La civilisation mauresque, si opposée à la nôtre, a pu cependant prendre autrefois un merveilleux essor ; mais une société qui reposait sur le fatalisme musulman ne pouvait être douée de perfectibilité. Aussi, que reste-il de cette brillante civilisation ? Que sont devenus ces Maures si chevaleresques, si belliqueux ? Quand on s'est trouvé parmi ces barbares duxix® siècle, on se demande si ce sont eux qui ont conquis TEspagne, qui ont édifié les splendides palais, les merveilleuses mosquées que Ton admire encore à Gordoue, à Se ville, à Grenade, à Tolède. L'Europe était encore plongée dans Tignorance et la barbarie, que les Maures excellaient dans les arts et les sciences : et aujourd'hui ce peuple agonisant n'a plus même souvenir de son glorieux passé. Les livres qui retraçaient son histoire ont disparu, les bibliothèques ont été détruites, et il ne s'imprime plus un seul livre dans tout l'empire. Le Goran, l'unique livre qu'on lise au Maroc, s'imprime en Angleterre.

Les Maures n'ont cessé de dégénérer du jour où ils furent chassés d'Espagne. Gouvernés tantôt par des princes faibles et ignorants, tantôt

par des tyrans sanguinaires, ils ont gardé leurs usages^ leur langue, leur religion, mais ils ont perdu les arts et les sciences, et cette nation autrefois si éclairée s'est transformée en une horde de sauvages. Leurs villes qui furent des foyers de lumières à Tépoque où florissait leur civilisation ne sont plus que de misérables tas de ruines. Il n'est peut-être pas d'exemple d'une décadence si pitoyable et si rapide, et c'est un phénomène inouï qu'un pays situé aux portes de l'Europe soit tellement étranger au mouvement des autres nations, que chaque siècle le retrouve semblable à lui-même : il suffit, pour s'en convaincre, de lire les relations de voyage écrites il y a cent ans : il n'y a rien à y changer pour qu'elles puissent s'adapter au Maroc contemporain.

Pour qu'une nation tombe dans une aussi profonde barbarie après avoir atteint l'apogée de la civilisation et de la prospérité, il faut qu'elle ait appris à ramper sous le pire des gouvernements. Il n'est pas, je crois, dans tout l'univers de régime plus despotique que celui auquel est soumis le malheureux peuple du Maroc.

Au sommet règne le sultan , maître absolu de ses sujets et de tout le territoire de l'empire ; lui seul jouit du droit de propriété :

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les immeubles, la fortune mobilière, la vie même, tous ces biens n'appartiennent aux sujets marocains qu'à titre de dépôt, et l'empereur en peut disposer à son gré. Il n'y a pas, comme en Turquie, un corps qui décide des grandes questions civiles et religieuses : au Maroc le sultan décide tout par lui-même et ne consulte que sa volonté omnipotente ; et pour que le peuple sache que tous les ordres émanent de l'empereur, il n'y a point de ministres proprement dits : il n'y a qu'un conseil composé de courtisans, de parents de l'empereur, de cadis ou légistes et des commandants de la garde impériale. Ce conseil approuve toutes les inspirations du sultan. Il n'y a point de ministre des finances, point de gardien du trésor, puisque les finances de l'état se confondent avec celles de l'empereur, et que l'empereur a seul la garde de ses trésors . Les emplois sont presque tous gratuits : c'est à ceux qui les exercent à déployer assez de ruse pour s'enrichir.

Quatre fois par semaine l'empereur donne un meschouar ou audience publique, dans la cour de son palais, monté sur un cheval blanc et entouré de sa cour, à l'ombre du parasol vert qui est le symbole de la souveraineté. Nul n'est admis à ces audiences s'il n'offre un don

proportionné à ses moyens. L'empereur écoute au meschouar les plaintes de ses sujets : il rend des arrêts irrévocables, qui sont exécutés sur rheure, et sous ses yeux. On fustige, on mutile, on décapite en plein meschouar les hommes contre lesquels la justice impériale a prononcé.

Les pachas, les gouverneurs, les cadis, les kalifas, administrent la justice au nom du sultan et imitent en tous points son despotisme. La justice est sévère et expéditive, et chacun sait qu'elle se vend au poids de l'or. Les fonctionnaires ont tous pour principe qu'il faut appauvrir le peuple pour lui ôter les moyens de se révolter. Les gouverneurs .et leurs subalternes sont des concussionnaires autorisés, et ils possèdent généralement de grandes richesses. Il n'est point d'exaction à laquelle ils n'aient recours pour opprimer le peuple et lui soutirer de l'argent. Si parfois l'on punit un magistrat pour quelque prévarication, c'est moins pour satisfaire la vindicte publique que pour ménager les intérêts du trésor impérial : le coupable est destitué, et le sultan confisque tous ses biens pour les faire passer dans sa propre caisse.

Dès qu'un sujet marocain parvient à s'élever par la richesse au-dessus de ses compatriotes, il ne peut plus compter sur un seul instant de

sécurité : il sait que le sultan, maître de sa vie et de ses biens, peut lui ôter sa fortune quand il s'y attendra le moins, et il peut s'estimer heureux si, lorsqu'on l'aura dépouillé de ses biens, on lui laisse la tête sur les épaules, car là-bas on fait tomber les têtes pour les raisons les plus futiles. Aussi les Marocains qui possèdent quelque bien prennent-ils le plus grand soin de cacher leurs trésors ; mais il n'arrive que trop souvent qu'on leur arrache l'aveu de leur fortune par d'épouvantables tortures. Dans ce pays de tyrannie c'est un crime abominable que de thésauriser. Lorsqu'un Maure veut perdre son ennemi, il n'a pas de plus sûr moyen que de proclamer qu'il est riche. Pourquoi ce peuple, indolent par nature, sortirait-il de sa paresse, alors que la fortune, ce stimulant du travail, le livre à la persécution?

La perception des impôts est aussi simple et aussi expéditive que l'administration de la justice. Quand le sultan a besoin d'argent, il ordonne à tous les pachas de prélever la dîme prescrite par le Coran, et de lui remettre la somme nécessaire dans un temps déterminé.

Les pachas ne trouvent rien de mieux que de se payer de leur peine en doublant l'impôt, ce que ne manquent pas de faire à leur tour tous

les subalternes ; et les pauvres contribuables, pressurés par cette chaîne de despotes qui remonte du dernier des fonctionnaires jusqu'au sultan, n'ont souvent d'autres ressources que de se révolter contre l'oppression : Tempereur envoie des troupes pour les châtier, on tranche la tète aux principaux rebelles, et les soldats ont la permission de piller et dévaster le pays. Gomment s'étonner que sous un tel régime le Maroc soit pauvre et dépeuplé, alors qu'il n'aurait besoin que d'une bonne administration pour que son immense territoire, aujourd'hui désert et inculte, devint une des plus riches contrées du monde ! Il serait difficile de trouver sur la terre un sol plus privilégié : il est d'une telle fécondité, qu'un grain de blé en peut produire cent. Les champs, qui ne reçoivent jamais d'engrais, et qu'on laboure avec de misérables socs en bois, rapportent jusqu'à trois récoltes par an. Qu'on donne au Maroc un gouvernement moins inepte, il nourrira une population trois ou quatre fois plus considérable que les huit ou neuf millions d'habitants qui sont disséminés sur une étendue presque aussi vaste que celle de la France, et il pourra exporter encore plus de blé que n'en consommera cette population. Mais par ignorance des lois économiques les plus élé-

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mentaires, le sultan interdit Vexportation du blé, ce qui n'empêche pas d'horribles famines de décimer périodiquement son peuple. Les cultivateurs, à raison même de cette prohibition, limitent leur production et sèment à peine ce qu'il faut pour vivre : pourquoi se soucieraient-ils de récolter ce qu'ils n'ont pas chance de vendre ? C'est ainsi que dans les années d'abondance les céréales se vendent à vil prix, et que dans les années de mauvaise récolte elles se payent au poids de l'or.

On s'étonne souvent qu'un empire aussi barbare puisse se soutenir dans le voisinage immédiat de l'Europe civilisée ; mais les sultans de l'Ouest n'ignorent point que leur despotisme ne se maintient que grâce à la mutuelle jalousie des nations chrétiennes. L'Espagne se croit appelée à régénérer le Maroc, comme la France a fait de l'Algérie ; elle invoque sa glorieuse mais stérile campagne de 1860 pour revendiquer sa légitime influence sur les destinées de cet empire. L'Angleterre, déjà maîtresse de la rive européenne du détroit de Gibraltar, convoite la rive africaine. N'est-ce pas Nelson qui a dit que si la Grande-Bretagne avait la guerre avec quelque puissance maritime, il lui faudrait la ferme alliance de l'empereur du

Maroc, sinon il lui faudrait s'emparer de la ville de Tanger? Cette nation a d'ailleurs à Tanger un diplomate très-habile , sir John Drummond Hay, qui a une grande part dans la direction des affaires marocaines. La France, qui songe à réunir par un chemin de fer le Sénégal à l'Algérie, et qui rêve l'empire du nord-est de l'Afrique, a aussi l'ambition de remplir une mission civilisatrice en Mauritanie.

Le despote du Maroc, trouvant sa sauvegarde dans l'envie réciproque de ses voisins, s'oppose à toute réforme, à toute innovation, car il est convaincu que l'introduction de notre civilisation entraînerait la ruine de son empire, fondé sur un système politique et religieux qui est la négation de la civilisation. Mais que l'empire des shérifs soit réformé ou non, il n'est pas besoin d'être prophète pour prédire qu'il ne restera plus longtemps le dernier boulevard de l'islamisme. Tôt ou tard cette riche contrée inexploitée tombera, comme l'Algérie, sous la tutelle d'une puissante nation.

Le savant M. Hooker, dont le livre récent fait autorité en Angleterre, ne préconise nullement, comme on pourrait le croire, l'intervention anglaise au Maroc. Voici sa conclusion assez inattendue :

« Il n'y a de progrès possible dans Tétai lamentable du Maroc, que si ce pays passe sous * la loi d'un peuple civilisé assez fort pour briser promptement la résistance inévitable de la classe dirigeante, assez éclairé pour avoir à cœur la prospérité de la nation marocaine.

« Si nous nous demandons quel est le peuple européen indiqué par les circonstances comme plus propre que tout autre à réussir dans cette entreprise, c'est évidemment le peuple français.

« La France a déjà mené à bien une tâche semblable dans la portion de l'Afrique septentrionale qui touche au Maroc ; elle a toute espèce de motif d'ajouter à ses possessions un territoire qui offre de bien plus grandes ressources naturelles que celui qu'elle possède déjà ; et sans doute cette conquête serait déjà un fait accompli sans la jalousie de certaines puissances européennes...

« Elle y trouverait un nouveau théâtre pour le déploiement d'énergies qui se resserrent dans le cadre étroit d'une vieille société ; elle se fortifierait en même temps par le sentiment intime qu'elle joue un rôle utile dans le progrès du monde » (1).

(1) Joseph Daltou Hooker & John Bail, Journal of a tour in Marocco and the great Atlas,

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