‹ De Mogador à Biskra: Maroc & Alge?rieChapitre 4 sur 25 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

De Gibraltar à Tanger. — Costumes marocains. — La traversée. — Arrivéd à Tanger. ~ Premier aspect de la ville. — L'hôtel de rUnivei-s. — Le guide Mohammed. — Promenade à mule. — Mauresques et Juives. — A travers les rues. — La campagne de Tanger. — Un café maure. — Portrait de Mohammed. — La

kasbah. — Le tribunal. — La prison Panorama de la ville. —

Le drogman Abraham. — Un jardin. — Aspect des rues. — Le Zoco. — Les échoppes. — Les écoles. — Les porteurs d'eau. —

. Tanger au clair de lune. — Le marché. — Les chameaux. •— Un conteur arabe. — Musique nègre. — Charmeur de serpent.

— Le grand jour de marché. — Le cadi. — Plaideurs arabes. — Le kaliCa. — Chez le pacha. — Portrait du caid Djiraldil-ben- Almo. — La salle d'audience. — Supercherie de Mohammed. — Un village arabe. — Le chemin du cap Spartel. — Une procession.

— Le chérif de Tanger. - Fanatisme des Maures. — Histoire de l'horloger. — Les Juifs. — L'adafina. «-La colonie européenne*

— Le climat de Tanger.

Tanger, la Tinjiah des Arabes, est la résidence du corps diplomatique et consulaire accrédité près Fempereur du Maroc. Elle a des communications régulières avec FEurope par Gibraltar: deux fois par semaine, un petit bateau à vapeur fait la traversée du détroit. Quand le temps est beau, c'est une des plus charmantes promenades maritimes qui se

14 DE HOGADOR A BISKRA

puissent imaginer. On s'embarque dans la matinée à bord du Jackal ou du Lion belge, et, après avoir été bercé pendant quatre heures sur les vagues bleues où se mêlent les eaux de r Atlantique et de la Méditerranée, on débarque sur le sable d'Afrique avant que la semelle des souliers ait pu secouer la poussière d'Europe. Parmi mes rares compagnons de traversée se trouvaient quelques Marocains qui se faisaient remarquer par leur parler haut et sonore. Leur costume indiquait assez leur nationalité. Ils portaient le turban, le cafetan (1) et la djilaba (2) ; ils avaient les jambes nues. Leurs pieds étaient chaussés de babouches en cuir jaune qui laissaient le talon à découvert : ces amples chaussures, que le Maure quitte cent fois par jour, ne déforment point les pieds comme nos abominables instruments de torture. Le pied d'un Arabe est beau comme celui d'une statue antique. Jamais il n'est déformé par les . cors. C'est à ces stigmates européens qu'Ali Bey, ou Badia l'Espagnol, fut reconnu au bain pour

(1) Longue tunique d'étofTe aux couleurs vives.

(2) Tunique de laine, longue et ample, avec capuche, qui se porte au-dessus du cafetan. Cette partie du costume marocain rappelle assez bien le firoc des moines, qui sans doute l'empruntèrent à l'Orient. La djilaba ou gelab est souvent remplacée parle c selham > ou burnous. Le c haïk > est porté par les riches : c'est une pièce de soie qui enveloppe tout le corps.

un imposteur et chassé de la cour du sultan du Maroc, où il avait su conquérir une haute position.

A peine eûmes-nous quitté Gibraltar, qu'une violente discussion s'éleva entre Tun de ces Marocains et le capitaine. Le Marocain prétendait ne pas payer son passage, et il soutenait sa thèse avec une véhémence digne d'une meilleure cause. Il fallut l'intervention de ses compatriotes pour décider mon Arabe à s'exécuter.

Nous nous éloignâmes rapidement des côtes d'Europe. Pendant tout le trajet je n'eus de regards que pour cette côte marocaine où j'allais aborder bientôt. Les montagnes d'Afrique sont plus sévères, plus abruptes que celles qui ' dominent le détroit sur la rive espagnole. Je me rappelle encore un mont isolé d'une indicible majesté, dont la haute cime se voit des deux extrémités du détroit : c'est la fameuse montagne qui portait autrefois le nom d'Abila ou montagne de Dieu. Cette respectable colonne d'Hercule s'appelle aujourd'hui la montagne des Singes.

Quand nous fûmes sortis de la magnifique baie d'Algéciras, nous naviguâmes en pleines eaux du détroit, luttant contre les courants et

16 DE HOGADOR A BISKRA

contre le vent impétueux qui y règne presque toujours. Notre léger batelet glissait vaillamment sur les lames, qui se succédaient courtes et frangées d'écume, au grand dommage de quelques estomacs peu aguerris.

Trois heures après avoir quitté Gibraltar, nous commençâmes à distinguer une tache blanchâtre qui indiquait la place de Tanger.

C'est ainsi que se présente de loin toute cité arabe. De près, la ville offre un coup-d'œil fort pittoresque. Elle se développe en amphithéâtre sur une montagne couronnée par une vieille forteresse. Tanger, de même que Gibraltar, est situé au fond d'une petite baie à Tabri des fureurs de l'océan. Comme nous y entrions, nous croisâmes le Lion belge qui ramenait à Gibraltar le prince de L***. Nous saluâmes un navire de guerre au pavillon français, arrivé récemment pour régler une affaire pendante entre la France et le Maroc, et nous jetâmes l'ancre à 200 mètres de la plage, car le port est dans le plus piteux état.

Nous voilà aussitôt entourés d'une multitude de canots montés par des indigènes. Chacun doit, dans ce moment, veiller à ses bagages, car TArabe possède l'instinct de l'appropriation. J'empoignai ma valise légère et sautai dans une

chaloupe. Quelques coups de rames, et je m'élançai joyeux sur le sol africain. Un indigène me fit en franco-espagnol la proposition de me conduire à un hôtel. Je me mis à le suivre par les ruelles les plus impossibles, les plus incroyables.

J'avais déjà vu, dans mes voyages précédents, les villages assez étranges des Lapons et des Iroquois ; mais c'était la première fois que je pénétrais dans une ville arabe. C'était pour moi un monde tellement nouveau, ressemblant si peu à tout ce que j'avais vu dans mes plus lointaines périgrinations, que je me demandai tout d'abord si j'avais débarqué dans la lune ou dans quelque autre pays extravagant. Tous mes sens étaient affectés par des impressions inusitées. Mes yeux s'arrêtaient surpris sur une infinité de scènes que je n'avais jamais vues qu'en peinture. Un mélange de sons bizarres, de syllabes gutturales entièrement étrangères aux^ langues européennes, frappait partout mes oreilles. Il n'était pas jusqu'à l'odorat qui ne fût impressionné par l'odeur caractéristique du kiff et par je ne sais quelles émanations inévitables dans un pays où les égouts sont inconnus.

Après avoir arpenté la moitié de la ville,

18 DE MOOADOR A BISKRA

j'arrivai, précédé de mon guide indigène, devant une porte basse au-dessus de laquelle s'étalait celte enseigne d'une orthographe fort excusable en pays arabe : Hôtel d'Universe. Cet hôtel, tenu par un juif originaire de Calais, servit autrefois de résidence au pacha. En entrant, je fus agréablement surpris de me trouver dans un palais mauresque de la plus charmante architecture. Un élégant patio à ciel ouvert, autour duquel étaient distribués les appartements ; des murs ornés de ces jolies faïences arabes que les Espagnols appellent azulejos ; des plafonds en bois de cèdre, des portes ornées de dessins géométriques dans le genre de ceux que j'avais vus à l'Alhambra de Grenade et à l'Alcazar de Séville. Au premier étage une galerie régnait autour du patio. On m'introduisit dans une chambre d'un haut goût arabe, au parquet en faïence, aux murs blanchis à la chaux, éclairée par deux petites fenêtres s'ouvrant sur le patio intérieur, car jamais les appartements arabes ne prennent jour du dehors. Apeine installé, jereçus la visitede Mohammed, un type de cicérone qu'on n'oublie pas. Outre le dialecte marocain ou maugrebbin, qui constitue une des nombreuses variétés de la langue arabe, il parle convenablement l'espagnol, écorche

l'anglais et assassine le français. Il porte le cafetan, le burnous et les babouches, et sa grosse face basanée, toujours riante, est encadrée dans un magnifique turban. Il me propose « oune promenade » . Pendant qu'il va me chercher les mules, j'expédie un déjeuner dans Tancienne salle d'audience du pacha : on me servit des plats assez étranges, mélange atroce de cuisine arabe et espagnole, qui trouvèrent cependant bon accueil chez un infortuné touriste qui venait de faire, à jeun, quatre heures de mer.

Voici Mohammed avec les deux montures sellées à l'arabe. J'enfourche la mienne, et en route. Je devais donner à rire, monté sur ma mule arabe, les jambes grandes ouvertes sur un bât deux fois plus large que nos selles anglaises, les pieds engagés dans des étriers marocains en forme de sabots, marchant derrière mon musulman, et traversant les ruelles de Tanger. Au Maroc, tout homme vêtu à l'européenne est censé être un personnage considérable. Aussi la population mâle me regardait avec une curiosité mêlée de respect. En revanche, les femmes se voilaient la face à mon passage, en soulevant jusqu'aux yeux leur tunique blanche : une musulmane ne peut

20 DE HOGADOR \ BISKRA

laisser contempler ses traits par un mécréant. Les plus vieilles sont, on le conçoit, les plus empressées à se voiler. Je n'ai guère vu d'ailleurs de jeunes Mauresques : la jalousie musulmane les confine chez elles. On voit cependant de jeunes femmes dans les rues de Tanger, mais le sang maure ne coule point dans leurs veines : ce sont des enfants d'Israël, et leur costume ne permet point de les confondre avec les mahométanes. Leur religion ne leur défend pas de marcher le visage à découvert, et elles semblent fières de leur beauté. Leurs traits, bien qu'ils manquent un peu d'expression, sont d'une régularité, d'une pureté de lignes vraiment antique, et en les voyant dans une pose classique sur le seuil de leur porte, les bras et les pieds nus, le corps drapé à l'orientale, on songe involontairement aux femmes de la Bible. Malheureusement, la belle et ignorante juive de la Barbarie n'est, on l'a dit, qu'un superbe animal.

Mon guide me conduisit à travers un dédale de ruelles tellement étroites, qu'un âne chargé en occupe toute la largeur. Au premier abord, il vous semble difficile de passer en même temps que l'âne ; mais, à Tanger, hommes et animaux sont doués d'une telle élasticité, qu'ils passe-

raient par le trou d'une aiguille. Nous arrivâmes ainsi.au marché, petite plaine située en dehors des murs : elle est déserte aujourd'hui, mais nous y reviendrons jeudi, grand jour de marché.

Mohammed m'entraîne epsuite en rase campagne, par des sentiers de mulets tracés entre des haies de roseaux énormes ; ce sont les seules grandes routes des environs de Tanger. Et encore, en maints endroits, ces sentiers sont-ils horriblement escarpés. A quoi bon les routes carossables , puisque les véhicules, même les plus primitifs, sont absolument inconnus au 'Maroc ! Le cheval, le mulet et le chameau, voilà les seuls modes de locomotion en usage chez les Maures. Quant aux chemins de fer, le sultan du Maroc n'en veut pas davantage que l'empereur de la Chine, et pour les mêmes raisons politiques.

La campagne de Tanger est ravissante. Les figuiers de Barbarie y croissent aussi nombreux que les étoiles du ciel. Ça et là des champs de fèves et de pois, boMés d'aloès et de nopals. Le pays est très accidenté, et, partant, très-pittoresque : l'horizon est borné par des montagnes aux contours graves, qui font au paysage, d'un aspect tout oriental, un cadre

22 DE M06AD0R A BISERA

d'une merveilleuse beauté. L'air est d'une telle pureté, qu'on se croirait à une portée de fusil de cimes éloignées de plusieurs lieues. De magnifiques échappées s'ouvrent sur la mer, dont la nappe bleue miroite au soleil. Par delà le détroit, s'estompent vaguement les monts lointains d'Espagne. Il me semble que cette vue d'Europe doit donner parfois la nostalgie aux membres de la colonie diplomatique de Tanger, car si Tanger est situé sous le plus beau ciel du monde, c'est, en somme, une abominable résidence pour des Européens.

Ma première promenade fut courte. Je n'étais pas encore habitué aux selles arabes, qui exigent un écart considérable des jambes, et je fus assez satisfait, en entrant en ville, de mettre pied à terre pour prendre avec mon guide une tasse de café. Les cafés de Tanger n'ont rien qui réponde aux idées trop brillantes que nous nous faisons des cafés orientaux. Ce sont d'affreux bouges, très-noirs, très-sales, où l'on ne trouve pour tout ameublement que des nattes de jonc et un banc graisseux couvert de vieux morceaux de tapis. Dans un coin est le fourneau, avec le matériel de cuisine, cafetières, tasses et autres accessoires, notamment un seau d'eau qui sert à rincer les tasses, et dont

le contenu pourrait être aisément confondu avec le café, dont il a la couleur. Veut-on humer sa tasse, c'est Tafifaire de cinq minutes de patience. Le kaheuadji saisit une petite cafetière de métal ayant exactement la contenance de la tasse désirée, y jette la fève moulue, y verse de Teau jusqu'au bord, et place le bidon sur des braises ardentes. Bientôt le liquide bout; l'opérateur retire le bidon du feu, y jette du sucre brun, fait bouillir de nouveau le mélange, puis le transvase dans une tasse de porcelaine et sert brûlant.

J'avoue que ce ne fut pas sans répugnance que j'acceptai la tasse mal nettoyée que me passa Mohammed. Ce breuvage noir, épais, fumant, m'inspirait peu de confiance. A peine y eus-je porté les lèvres, que je l'avalai presque d'un trait, et que je réclamai aussitôt une deuxième tasse, puis une troisième, m'égosillant à crier « encore ! encore ! » comme les enfants qui goûtent pour la première fois au miel. C'est que le breuvage était tout-à-fait délicieux, et qu'il n'y a que les Maures qui sachent faire du café, comme il n'y a que les Espagnols qui sachent faire du chocolat. Je ne m'étonne plus que les Arabes passent les trois quarts de leur vie à boire du moka.

ZI-ri£TT . ti:.' .''i- ^^

:rrrF:t-> c Jt jesol

z. T.i.~.;TT li 'haiïmigL io£ iiri]}]oa

aur.'.'Ur CiL l-zigTfTnqn riammsnsBr : mais, en liimmiç ii^s. FTisL li^ùaninngL {!\id; Tmiûii me sitm;rsf îi rarnpafTH^ ethu; j& xilkL anémia t'U^ Je -v'Ife es: îtHnn.K xn?.. s gt'im càcénone 1. îûtu*^ jiÉCE i iaiier fiii.c s& pràsu ftn" la suite ' ifiUt l v^;o*ttJ:iL dî- î:-aD52£îsr si» cse rasé dSâcâiile

4J^ y'^:^j:àm u«^ du istêsote troc à lê^vii de tous J/^fc d//f^thsM Hrad^TB qm ^iâleail Tanger. Un hhin: (//li 4/i; Motiammed. c'est de se lancer à |//;f'(i^ sm iSnm la poliUqoe, qn^îl traite tour à inny tUn^ Ui l/iri(^MO de Cervantes, dans celle de

ÏANGEH 25

Shakespeare, dans celle de Corneille. Lorsqu'il en vient à parler de la question d'Orient, il s'anime et parle toutes ces langues à la fois, si bien qu'on ne le comprend plus du tout. Pour achever le portrait de mon héros, je dois dire qu'il cultive beaucoup trop la bouteille pour un sectateur de Mahomet. Un jour que je le surpris à vider d'un trait une grande pinte de vin de Malaga, je lui fis sentir combien j'étais scandalisé de cette façon d'observer les préceptes du Coran. Pour toute réponse, il se versa une nouvelle pinte qu'il but à ma santé, en disant que le Coran n'avait voulu défendre que l'usage des spiritueux.

La kasbah est l'acropole de Tanger. Elle est située sur une hauteur qui domine toute la ville. Dans son enceinte se trouvent le palais du gouverneur, la prison, le tribunal et la citadelle, armée de neuf pièces de canon depuis longtemps hors d'usage. Entrons au tribunal, sorte de péristyle d'un aspect fort délabré, où s'administre la justice criminelle et correctionnelle. Je n'ai pas en l'occasion de voir fonctionner ce tribunal, ni de voir infliger la bastonnade, qui se donne séance tenante sitôt après le prononcé du jugement. Au fond d'une petite pièce aux murs crépis à la chaux et dé-

pourvue de tout ameublement, un personnage était couché de tout de son long sur des nattes. Mohammed me dit que c'était le pacha en personne. Il me mena devant lui, déclina ma nationalité, et lui dit le but de mon voyage. Le personnage me regarda d'un air nonchalant et dédaigneux qui sied à un pacha et adressa à Mohammed quelques mots que celui-ci traduisit sans froncer le sourcil. Le pacha, disait-il, m'engageait à faire une excursion dans l'intérieur du Maroc et à me rendre à Fez et à Mequinez.

Je sus plus tard à quel pacha j'avais eu affaire. A deux pas du tribunal est la prison. C'est un vieil édifice en fort piteux état, précédé d'un portique soutenu par des colonnes mauresques. L'intérieur est divisé en deux salles : l'une renferme les détenus natifs de Tanger, l'autre ceux des différentes provinces du Maroc. Tous sont traités avec la même indignité. La porte de chaque local est percée d'une ouverture ronde par laquelle j'ai pu jeter un coup d'œil dans l'intérieur. J'ai visité nombre de prisons, mais je n'ai jamais vu de plus infect réduit. Les malheureux détenus croupissent dans l'ordure et dans une honteuse promiscuité : il en est qui végètent là depuis des années dans l'inaction la plus absolue. Comme je me retirais le

cœur plein de pitié et de dégoût, le gouverneur de cet infâme cachot n'eut pas honte de me demander une obole « para comprar el café >. Je lui donnai une poignée de cette monnaie du Maroc dont il faut cent vingt pièces pour faire un franc, et il me remercia par toutes sortes de bénédictions (1).

En sortant de la kasbah, je m'arrêtai à considérer le panorama de la ville qui se déployait à mes pieds. Ce coup d*œil est celui qu'offre toute cité arabe. Imaginez- vous un entassement confus de petites constructions de formes cubiques, blanches comme la neige, terminées par des terrasses quadrangulaires crépies à la chaux et percées d'une ouverture carrée qui donne l'air et la lumière au patio ; hérissez toutes ces masures crayeuses de petits belvédères , toujours d'une blancheur immaculée ; faites surgir du sein de cette ruche compliquée quelques rares palmiers et deux minarets élancés qui indiquent la place des mosquées ; enfin , enlacez cette agglomération dans une étroite enceinte fermée d'un côté par la mer azurée^ de l'autre par une ceinture de murs cré-

(1) Cest dans les cachots de Tanger qu'est mort dernièrement, empoisonné, dit-on, cet aventurier qui se faisait passer à Paris pour un prince marocain.

28 DE UOGADOR À BISKRÂ

nelés qui T emprisonnent comme un corset, et vous aurez une vague idée de cette citée arabe située à quelques lieues de l'Europe .

Mais comment rendre Téclat chatoyant, aveuglant de cet enchevêtrement de terrasses revêtues de leur centième carapace de badigeon, et dont pas un nuage n'altère la crudité ? Les champs de neige des Alpes ne sont pas plus éblouissants que Tanger contemplé à la clarté de ce soleil du Maroc dont on n'a aucune idée sous nos cieux blafards. Et puis, tout ce blanc tranche sur l'impitoyable bleu de la mer et de la voûte céleste.

Qui n'a pas vu Tanger n'a nulle notion ni du bleu ni du blanc.

Au surplus la ville n'est pas grande. Dans un pays où il n'y a point d'état civil ni de recensement, on ne peut évaluer la population qu'approximativement : c'est tout au plus si Tanger renferme dix mille musulmans et sept mille israélites, qui grouillent à l'étroit dans un espace aussi restreint que possible, à peine deux fois la contenance du Champ de Mars.

Quant à la population européenne, elle ne dépasse guère quarante à cinquante personnes.

Après midi, je fis une promenade à cheval en compagnie d'Abraham, drogman attaché à la

légation. C'est un Israélite fort intelligent, parlant couramment le français, l'espagnol, l'anglais, l'arabe, Thébreu. Il accompagna en qualité d'interprète l'ambassade marocaine qui visita plusieurs cours d'Europe en 1875. Il me parle avec enthousiasme des tramways à vapeur, qui semblent l'avoir particulièrement émerveillé. Je puis aborber avec lui tous les sujets, pourvu que je ne lui parle point des Arabes, qu'il déteste cordialement, de même que tous ses coreligionnaires. Les Arabes d'ailleurs le leur rendentbien. Montés sur des chevaux arabes sellés à l'européenne, nous parcourons la huerta de Tanger, qui me paraît d'une fertilité admirable. A une demi-lieue de la ville nous mettons pied à terre pour visiter le jardin de notre ministre : j'y ai admiré une végétation toute tropicale, des magnolias, des dattiers, des bambous, des bananiers, des lauriers-roses et une infinité de plantes qui ne se voient chez nous que dans des serres chaudes. Abraham me fît goûter de délicieuses tangerines , oranges parfumées , grosses comme le poing, et d'autres fruits succulents qui se cueillent sous ce beau ciel au cœur de l'hiver. Tous les consuls qui résident à Tanger ont un semblable jardin d'été dans les environs et y passent la saison chaude. Ces jar-

dins sont toujours placés dans des sites pittoresques d*où Ton a vue sur la mer et les montagnes d^Europe. Abraham possède lui-même une petite résidence dont il m'a fait les honneurs: il m'a offert un verre d'eau minérale puisée dans sa propriété ; mélangée d'anisette, cette eau constitue une boisson excellente. L'eau minérale se rencontre partout dans cette région, et Ton prétend qu'elle ferait fureur si elle était connue en Europe. Elle contient une grande quantité de carbonate de soude. L'eau ordinaire ne manque pas non plus dans les environs de Tanger, mais elle fait absolument défaut dans l'enceinte de la ville. Abraham m'a expliqué qu'autrefois la localité était abondamment pourvue d'eau ; mais quand les Portugais en firent la conquête, les Arabes qui l'occupaient alors détruisirent tous les aqueducs qui avaient été construits pendant l'occupation romaine. Ces aqueducs n'ont jamais été rétablis depuis, et aujourd'hui encore l'eau est transportée à dos d'homme à Tanger, dans des outres en peau de chèvre.

J'ai dit les sensations qu'éprouve le touriste nouvellement débarqué à Tanger. On est au

premier abord si désorienté, si ahuri, au milieu de ce monde qui n'a plus rien de commun avec l'Europe, qu'on éprouve quelque peine à ordonner les multiples impressions qui vous assiègent toutes à la fois. Tant d'objets nouveaux se présentent à la vue, qu'on ne sait où donner la tête. On ne voit plus, on n'entend plus, on croit rêver tout éveillé. Il me fallut deux ou trois jours pour revenir à mon état normal.

Une fois acclimaté à cette atmosphère de contes des Mille et une Nuits^ j'éprouvai un véritable charme à flâner dans les ruelles, à observer les habitants, à étudier leurs mœurs sur le vif, à aller à l'aventure à la recherche de la couleur locale, que je trouvais d'ailleurs à chaque pas. Grâce à la présence des consuls, l'Européen peut se promener à Tanger seul et en toute sécurité, sans crainte d'être molesté par le fanatisme musulman. Nul ne lui défendra de jeter des regards indiscrets dans l'intérieur des échoppes ; il peut circuler dans les marchés et les bazars ; il ne lui est défendu que de pénétrer dans les mosquées.

Les rues de Tanger ne sont que d'étroits boyaux , tortueux , montueux , horriblement pavés, étouffés entre deux rangées de maisons basses, sans étage, auxquelles donnent accès des

32 DE HOGADOR A BISKRA

portes de bois où se trouve grossièrement représentée en rouge l'empreinte d'une main ouverte, signe cabalistique destiné à conjurer le mauvais sort. Point de fenêtres sur la rue : vue du dehors, une maison arabe n'est qu'un mur blanc, percé d'une porte toujours ouverte, par la raison qu'il n'y a rien à voler au dedans ; le Maure cache ses richesses. Dans ces ruelles grouille une population déguenillée et disparate. Le musulman coudoie le juif, la femme mauresque se glisse mystérieusement le long des murs, la femme Israélite s'avance lentement avec son bébé sur l'épaule, le nègre découpe sa face noire sur le Wanc des maisons. Une foule de races de l'Asie et de l'Afrique sont représentées à Tanger, mais c'est la race maure qui forme le fond de la population. Ces Maures descendent pour la plupart des anciennes familles arabes qui se réfugièrent au Maroc après leur expulsion d'Espagne. Quelques-uns conservent encore religieusement les clefs des maisons de Tolède et de Grenade où vécurent leurs ancêtres et où ils espèrent retourner un jour avec l'aide du Prophète.

A Tanger les rues sont absolument dépourvues de noms ; les maisons n'ont pas ombre de numérotage, si bien qu'une fois que l'étranger

TANGËll 33

s'est aventuré dans cet inextricable et capricieux dédale, tracé sans aucun plan, il doit se résoudre à perdre son chemin jusqu'à ce que le hasard veuille bien le reconduire à la petite place du Zoco, qui occupe le centre de la ville, et à laquelle d'ailleurs on arrive toujours après un certain nombre de circuits plus ou moins compliqués. La ville est, en effet, trop petite pour qu'on puisse s'y égarer tout de bon. J'avais cependant toujours la plus grande peine à retrouver mon hôtel, situé justement dans la partie la plus embrouillée de ce perfide labyrinthe.

La petite place centrale à laquelle je viens de faire allusion est grande au plus comme la moitié du carrefour du Zocodover, à Tolède. Si je cite cet exemple, c'est que je ne connais pas ailleurs une place assez petite pour faire une comparaison juste. C'est là que se trouvent les boutiques des marchands juifs et arabes. Ces échoppes n'ont pas de vitrines, par la raison que la fabrication du verre est inconnue au Maroc : les carreaux de vitre seraient d'ailleurs un luxe inutile sous un climat aussi délicieux. Le marchand se tient à Tintérieur, accroupi sur ses talons à la façon des tailleurs, et le chaland examine et achète de la rue. Vendeur et achc-

teur opèrent avec un flegme imperturbable.

Régulièrement, le vendeur réclame un prix trois fois trop élevé, et Tacheteur offre un prix trois fois trop bas ; mais on finit par tomber d'accord, après de mutuelles concessions. Ces échoppes sont sales, pauvres, dépourvues de tout mobilier et d'une extrême exiguïté: à peine quatre mètres carrés de superficie. Le marchand y passe sa journée à fumer le kiff et à priser du tabac contenu dans un boîte en forme d'oeuf percée d'une petite ouverture.

Dans beaucoup d'échoppes, on voit l'ouvrier au travail. Rien ne m'intéresse comme ces ateliers ouverts sur la rue. Ici un cordonnier fabrique des babouches en maroquin, qu'il orne de broderies en crin ; là un tailleur confectionne des burnous ; ailleurs un artiste promène habilement son pinceau sur des objets en bois façonnés par son voisin le menuisier ; plus loin, une atroce odeur de graisse brûlée se dégage d'une friture en plein vent ; voici une boulangerie où se font ces pains plats, de couleur brune, d'une digestion si difficile pour des estomacs européens ; voilà deux vieillards vénérables qui jouent une partie d'échec, jeu en grand honneur parmi les Maures. Quel est ce grave personnage qui écrit sur ses genoux des

caractères arabes, en promenant de droite à gauche sa plume faite d'un éclat de roseau ?

C'est un notaire public. Il y a des notaires au Maroc, mais il n'y a pas d'état civil constatant les naissances et les décès. Si vous demandez son âge à un Marocain, il vous répondra qu'il l'ignore ; tout au plus pourra-t-il vous dire qu'il naquit lors de la prise de Tétouan par les Espagnols ou lors du bombardement de Mogador par les Français. Pour se marier, on fait une simple déclaration au scribe. Mari et femme ont la liberté absolue de se répudier mutuellement sans aucun motif.

Rien n'est plus facile que de surprendre sur le fait l'enseignement primaire à Tanger. On ne peut guère faire un pas sans entendre des voix d'enfants sortir de l'intérieur d'une école. Comme la porte de ces écoles est toujours ouverte, on peut voir de la rue ce qui s!y passe. A l'entrée de la classe sont déposées les babouches des écoliers. Au fond de la pièce, un maître, plongé dans une somnolence rêveuse, est couché de tout son long sur le sol, la tête appuyée sur la main. Autour de lui une douzaine de bambins à tête rasée sont assis sur leurs talons, et apprennent leurs prières en chantonnant avec un balancement uniforme.

36 DE HOGÀDOtl À BISKRA

Pourquoi ce balancement ? Est-ce un préservatif contre le sommeil ou bien une prescription du Coran? Je n'ai pu le savoir, mais je puis affirmer que du matin au soir ces pauvres enfants se livrent sans cesse à cet exercice. Les écoles sont nombreuses à Tanger : les Marc cains savent tous lire.

La population de Tanger est généralement sale et misérable ; mais les plus pauvres senties porteurs d'eau : ils sont si nombreux, que ce doit être de toutes les professions la moins lucrative. Ils portent sur le dos, dans une outre en peau de chèvre, leur marchandise transportée de bien loin, et signalent leur présence en agitant constamment leur sonnette. On leur paye pour un verre d'eau une de ces pièces de monnaie dont six ne font qu un sou. Ils sont dans un tel dénûment, qu'ils ont à peine de quoi couvrir leur nudité. Impossible de les voir sans être ému de pitié.

Je parcourais souvent les rues de Tanger le soir, au clair de lune. Sous ce beau climat l'astre des nuits a un éclat inconnu dans nos froides contrées, et semble être à une courte distance de la terre. Vue du haut de la kasbah la ville semble couverte d'un étincelant manteau de neige, tant les blanches terrasses sont vive-

ment éclairées par les flots de lumière nocturne. Les nuits du Maroc m'ont paru presque aussi lumineuses que celles des régions boréales, à Tépoque où brille le soleil de minuit.

On n'a pas la moindre notion, à Tanger, de l'éclairage des rues. La lune et les étoiles y suppléent. Quelques rares boutiques sont éclairées par des lampes fumeuses. Vers dix heures du soir, Tanger prend un aspect mystérieux. Les femmes entièrement vêtues de blanc, la figure soigneusement voilée, vont, comme des fantômes, à travers les rues. Sur la place du Zoco, d'horribles vieilles se tiennent immobiles comme des statues, accroupies par terre devant des piles de pains plats. Les pavés des ruelles sont jonchés de vagabonds qui couchent à la belle étoile ; à chaque pas on risque de heurter du pied ces dormeurs.

Revenons au grand jour, et courons au marché. C'est là qu'on observe les mœurs sur le vif. Imaginez une petite plaine d'un peu plus d'un hectare de superficie, située au sud de la ville, au delà de la porte par

laquelle les caravanes se rendent à Fez. Les marchands venus de Tintérieur campent là avec leurs mulets et leurs chameaux, ces chemins de fer du Maroc. La place est couverte de tentes basses disposées sur deux bâtons fichés en terre. Ça et là flambe un feu de branches sèches.

La première fois que je visitai ce marché arabe, plus de deux cents chameaux y étaient réunis, serrés les uns contre les autres, et accroupis sur le sol, les jambes repliées sous leur corps bossue. C'était Theure du repas de ces animaux. Les uns mangeaient du blé, les autres ruminaient. Le chameau m'a toujours intéressé. Son œil intelligent est d'une douceur ineffable. Sa patience est sans bornes, et je me suis senti touché jusqu'au fond de l'âme en voyant avec quelle résignation il se laisse martyriser par son maître brutal. J'ai été révolté de la cruauté des Maures envers les animaux.

Pour un rien, ils leur infligent d'atroces coups de bâton. Le cheval, qu'ils considèrent comme un animal noble, échappe seul à leurs mauvais traitements.

Laissons là nos chameaux pour contempler ce vénérable Arabe à barbe blanche, autour duquel fait cercle une foule attentive. Il récite

quelque conte arabe, et je donnerais beaucoup pour le comprendre. Sa parole est pleine de mouvement et d'énergie; on devine ce qu'il dit, rien qu'à observer le jeu de sa physionomie, son geste, les intonations de sa voix. Nos orateurs pourraient aller prendre des leçons chez ces improvisateurs arabes, qui ont cette qualité essentielle de Tart de bien dire : le naturel. Aussi, avec quelle attention ses nombreux auditeurs accroupis autour de lui suivent son discours ! Ils sont suspendus à ses lèvres, et captivés au point que ma présence n'est point remarquée. Le conteur tient une baguette dans sa main droite, et cette baguette joue tout un rôle dans sa mimique expressive. Ces conteurs parlent des heures entières sans se fatiguer et sans lasser leur auditoire, qui grossit au fur et à mesure que l'intérêt du récit augmente. Le récit dure souvent plusieurs jours, et l'orateur a toujours soin de le suspendre au moment où la curiosité est excitée au plus haut point sur les événements qui vont suivre. Chaque jour je retrouvais mon conteur qui continuait, sans doute, le récit de la veille. Un jour, je le trouvai en compagnie d'un nègre. Ils jouaient ensemble une sorte de comédie improvisée, et semblaient se livrer à je

ne sais quelle discussion désopilante qui provoquait, à chaque instant, la bruyante hilarité de l'auditoire, surtout quand le nègre triomphant venait à lever son bâton sur la tête du vieil Arabe, en guise d'argument frappant.

Pendant que ces champions s'escriment de la langue, à quelques pas de là deux vigoureux athlètes s'escriment au bâton avec une dextérité et une souplesse qui feraient l'admiration de nos plus habiles bâtonnistes. Ailleurs, une bande de nègres se livrent à une musique infernale pour obtenir quelque obole des âmes charitables. L'un souffle dans un instrument indescriptible ; un autre fait vibrer des espèces de castagnettes en fer, qui rendent un bruit de casseroles ; un autre, armé d'un bâton recourbé à angle droit, frappe à grands tours de bras sur une formidable grosse caisse. La musique nègre consiste uniquement à faire beaucoup de tapage. Ailleurs encore, un charmeur de serpents attire autour de lui les badauds : il prend les reptiles par la queue, leur fait pousser la langue, se les passe autour du cou, se fait mordre le bras jusqu'au sang, tout cela au son d'une espèce de tambourin. Quand il dépose les serpents sur le sol, ceux-ci commencent une course à fond vers les spectateurs, dont le

cercle s'élargit tout-à-coup avec une élasticité extraordinaire. Mais le charmeur rattrape les reptiles et leur fixe la queue sous une grosse pierre. Le grand jour de marché est le jeudi.

La ville présente alors une animation extraordinaire. Dans la rue qui mène du Zoco à la place du' marché , il y a une indescriptible tohu-bohu d'Arabes, d'ânes, voire même de chameaux : on ne peut s'y frayer un chemin qu'en se laissant à-demi écraser par les bêtes et les gens. Au marché même, j'ai vu plus de deux mille individus, y compris les animaux, réunis dans l'espace d'un hectare.

C'est le coup d'œil le plus pittoresque, et aussi le désordre le plus complet qui se puisse imaginer. On se bouscule, on marche les uns sur les autres*, on parle à grands éclats de voix, on crie, on gesticule, et tout ce vacarme est dominé par le bruit des sonnettes qu'agitent les nombreux porteurs d'eau et par la musique discordante des nègres : un vrai Capharnaùm.

J'ai vu là exposés en vente tous les produits du Maroc, du blé, de la laine, des montagnes d'oranges, des dattes, des raisins, des figues, des légumes de toutes sortes, de la viande, des pains d'orge, et maints produits indigènes qui me sont parfaitement inconnus.

Un tableau que je n'oublierai point, c'est l'aspect de ce marché au clair de lune : ces Arabes campés à la belle étoile, ces feux qui flambaient ça et là, ces chameaux qui paraissaient démesurément grands à la blanche clarté de la lune. Le silence de la nuit donnait à cette scène je ne sais quelle solennité, et un moment je me suis figuré que je me trouvais au milieu d'une caravane dans le désert. Tout-à-coup je fus assailli par une meute de chiens qui vinrent me tirer de ma rêverie : c'étaient les gardiens du camp, qui avaient mission de chasser les intrus. Je ne me le laissai pas dire deux fois.

Abraham me proposa un jour, au nom de notre ministre, de me présenter aux principaux fonctionnaires de la ville, depuis les simples juges jusqu'au pacha, gouverneur de Tanger.

Inutile de dire si je fus enchanté de cette gracieuseté.

Nous allâmes assister d'abord à une audience du cadi. Ce fonctionnaire siège en face de la mosquée principale, dans une salle d'une grande simplicité, dont la voûte est soutenue

Cette dispute, accompagnée de toutes sortes de gestes menaçants, se prolongea pendant plus d'une demi-heure. Quant au notaire public, il écrivait aussi impassible que s'il n'eût rien compris à tous les gros mots qui pleuvaient autour de lui. Abraham me dit que ces querelles entre plaideurs sont de règle, même pour une bagatelle d'un sou, et que le bon droit appartient d'ordinaire à celui qui crie le plus fort. D'ailleurs, la justice est une chimère dans ce bienheureux pays ; les juges, au Maroc, ne résistent pas à l'appât d'un ducat.

Du cadi nous sommes allés chez le kalifa.

Celui-ci est le juge militaire ; il condamne à la prison et à la bastonnade pour les peccadilles ordinaires et à la mutilation pour des méfaits plus graves. On m'a fait voir l'instrument qui sert au supplice de la bastonnade. Ce n'est pas un bâton, comme on pourrait le croire, mais une lanière de cuir qui déchire affreusement les chairs. Un jour de marché ne se passe guère sans bastonnade. Le kalifa , voulant m'être agréable, m'offrit de m'en donner une en spectacle ; je me hâtai de décliner cette gracieuseté arabe. Cet excellent kalifa eût trouvé tout naturel de faire fustiger un pauvre diable pour le plaisir d'un étranger, de même

que le roi M*tésa faisait couper des têtes en rhonneur du colonel Chaillé-Long.

Abraham m'a procuré ensuite une audience du plus haut personnage de Tanger, le pacha.

Il habite un palais situé dans la kasbah. Pour se rendre à la salle d'audience, on traverse un beau patio pavé de faïences et entouré d'un portique mauresque supporté par des colonnes de marbre blanc à chapiteaux corinthiens qui datent de l'époque portugaise (1). Ce patio est orné d'une charmante fontaine du plus pur goût arabe, toute couverte d'azulejos bleus. Au fond de la cour s'ouvre la salle où trône le pacha.

Lorsque je lui fis la révérence, il me tendit la main, que je me bornai à toucher ; Abraham la lui baisa en signe de sujétion. Après les compliments d*usage, le gouverneur m'invita à m'asseoir sur un fauteuil destiné aux visiteurs européens, — les musulmans n'usent jamais de sièges. Le vieillard était nonchalamment couché sur un large coussin recouvert d'un riche tapis de Fez. Il tenait à la main un chapelet à grains d'ivoire (2).

(1) Tanger passa successivement au pouvoir des Romains, des Arabes, des Portugais, des Anglais, et finalement resta aux Arabes.

(2) Le cbapelet des musulmans se compose de quatre-vingt-dixneuf grains, correspondant aux quatre-vingtrdix-neuf noms qu'ils donnent à Dieu, le Juste, le BienÊiiteur, le Protecteur, etc.

46 DE M06ÂD0R A BISKRA

Imaginez-vous une majestueuse physionomie ornée d'une barbe argentée, un front ridé, des yeux très-noirs, auxquels une sombre bordure de kohol (antimoine) donne une expression étrange ; un teint basané, un nez épaté, des lèvres épaisses ; encadrez cette tête de mulâtre dans un turban d'un tissu aussi fm que la dentelle, et vous aurez une^idée de ce pacha marocain. Il portait une robe de soie rouge, qui disparaissait en partie sous un haïk de la plus grande blancheur. Ses pieds étaient chaussés de bas de laine blanche ; chez les Maures les hauts personnages portent seuls des bas.

Gomme il n'y a point de registres de naissance au Maroc, il serait difficile de dire l'âge exact de ce pacha ; mais il m'a dit qu'il a vu régner cinq sultans, et Ton peut en conclure qu'il doit être âgé d'environ quatre-vingt-treize ans, longévité assez commune chez les Arabes. Son nom est Djiraldji-ben-Almo. Il fut autrefois le meilleur général du Maroc et occupa longtemps une haute position à la cour du sultan ; mais il fut éloigné de la capitale à cause de dissentiments avec le ministre des affaires étrangères. Il n'a dû d'ailleurs son élévation qu'à ses talents militaires. Les détails que j'ai recueillis sur sa personne sont assez peu édifiants. On

prétend qu'il a fait tomber quinze mille têtes de sujets marocains dans le temps où il était tout puissant à la cour. C'est à lui que le sultan avait recours lorsqu'il fallait terroriser les tribus insoumises qui refusaient de payer l'impôt. Ce digne serviteur d'un cruel despote décimait des populations entières : les têtes coupées étaient immédiatement salées et envoyées en hommage à l'empereur ; et, pendant plusieurs jours, elles ornaient les murs de la capitale.

Voilà, en raccourci, le portrait du personnage qui me faisait Thonneur de m' admettre devant lui. Cet ex-général n'entend pas un mot de français ni d'espagnol ; il paraît même qu'il parle fort mal l'arabe, car, en dehors de l'art de couper les têtes, il est de la plus crasse ignorance, comme la plupart des fonctionnaires de ce beau pays.

Pendant que le pacha s'entretenait en arabe avec Abraham, je pus considérer à loisir tous les détails de la salle. Elle ne le cède guère, pour la richesse de Tarchitecture, à celles de l'Alhambra, et il ne me fallut pas un bien grand effort d'imagination pour me croire au sein du merveilleux palais de Grenade, à l'époque où il était habité par les rois maures. Ce vieux pacha efféminé, mollement étendu sur sa couche

orientale, me faisait involontairement songer au roi Boabdil. Je remarquai, au fond de la salle, un lit à colonneltes garni de rideaux de soie rouge. Un pacha trouve tout naturel de recevoir ses visiteurs dans sa chambre à coucher. Derrière le vieillard s'ouvrait une alcôve, où trois antiques pendules de fabrique européenne étaient accrochées au mur. Ces pendules , qui marquaient chacune une heure différente, constituaient, avec trois chaises, tout le mobilier. Les murs étaient ornés d'élégants arabesques entremêlés d'inscriptions arabes. Le plafond offrait un dessin compliqué, exactement semblable à ceux que l'on admire dans les palais que les Maures ont laissés en Espagne. De petits esclaves noirs de Guinée allaient et venaient dans le patio et montraient parfois, à l'entrée de la salle, leurs curieuses petites têtes, aussi noires que la suie.

Après un quart d'heure d'audience, je me levai avec l'interprète. Le gouverneur m'offrit une nouvelle poignée de main. Comme nous traversions le patio, je pus voir à la dérobée, dans une salle voisine, trois femmes du harem jouant aux cartes. Il lui faut un harem, à ce nonagénaire qui branle la tête.

En quittant ce palais, je restai longtemps

SOUS rimpression de ce que je venais de voir. J'avais entrevu les splendeurs d'un intérieur oriental. Et puis, cette fois, j'avais vu un vrai pacha , et non pas un pacha de fantaisie, comme celui que m'avait fait avaler Mohammed quelques Jours auparavant. On se rappelle, en effet, que lorsque Mohammed me conduisit à la kasbah, il me présenta à un personnage d'une quarantaine d'années, qu'il me dit être le pacha. On n'a pas tous les jours l'occasion d'admirer les traits d'un pacha, et Mohammed connaît son métier de cicérone. Je découvris la supercherie lorsque j'appris l'âge du vrai pacha, et ne manquai pas de semoncer mon coquin pour s'être joué de ma crédulité. Mohammed me répondit, sans trahir le moindre embarras, que je l'avais mal compris : il n'avait jamais été question de pacha, mais bien de vice-pacha.

Qu'est-ce qu'un vice-pacha? Au dire de Mohammed, c'est un ministre de la justice.

Pour tirer l'affaire au clair, je consultai mon fidèle Abraham , qui m'apprit qu'il n'y a point de ministre de la justice dans tout l'empire du Maroc.

Cette fois, je croyais confondre ce digne émule du menteur illustré par le génie de Corneille ;

maïs un Arabe est plus fin qu'on ne pense. Quand je reprochai à Mohammed sa nouvelle fourberie, il se tira d'affaire en disant qu'il s'était servi de ce mot pour désigner le kalifa, sachant bien qu'un Européen se fait une idée plus claire d'un ministre de la justice que d'un kalifa. Le jour même, ô malheur ! me promenant en compagnie de ce précieux Abraham, je rencontrai le susdit personnage, et il se trouva qu'il n'était pas plus kalifa qu'il n'était ministre ou pacha ; ce brave homme n'était autre que le frère du kalifa, mais n'exerçait aucune fonction malgré sa haute parenté. Croyez-vous que Mohammed fut poussé dans ses derniers retranchements? Ah ! que non. L'individu déjà tant descendu en grade exerçait en ce moment les fonctions de kalifa en l'absence de son frère. Mais voici qui devient fâcheux : le jour qui suivit cette nouvelle explication, je serrai la main au kalifa titulaire, celui même qui voulut me faire voir une bastonnade, et qui n'avait depuis longtemps quitté Tanger. Mohammed l'a peut-être su, et voilà pourquoi je ne Tai plus revu. Cette histoire peint assez bien l'Arabe. Ces gens-là en remontreraient aux rusés descendants d'Ulysse.

Par une belle après-dînée, je fis seul une promenade pédestre à la campagne^ et m'aventurai jusqu'à deux lieues de la ville. Je ne rencontrai sur mon chemin que des gens bienveillants et inoffensifs. Les environs de Malaga offrent certainement moins de sécurité. Ce ne fut qu'en traversant un village que je fus assailli par une bande hurlante de chiens affamés, qui me poursuivit pendant un quart d'heure.

Ces villages arabes ont un aspect bien africain : les habitations sont faites d'argile et couvertes en chaume ; entres elles courent des haies d'aloès et de cactus. L'ensemble est pittoresque et rappelle assez bien les villages nègres que nous ont dépeints les explorateurs de l'Afrique centrale.

En quittant le village, je descendis dans une riante vallée, au fond de laquelle coule une petite rivière (rivière des Juifs) , traversée par un joli pont arabe. En ce moment, un superbe cavalier, coiffé du turban, franchissait justement le pont. Ce tableau eût tenté le pinceau de Descamps. Près du pont se voient les vestiges croulants d'un ancien aqueduc romain. Après avoir laissé derrière moi la rivière, j'escaladai le versant opposé de la vallée, où s'étagent, les unes sur les autres, de charmantes

villas, construites dans le goût mauresque ; ces villas servent de résidences d'été aux consuls européens.

Ne prenant pour guide que le hasard, je découvris un délicieux sentier, qui côtoie la mer à une grande hauteur, courant tantôt à Tombre de grands chênes touffus, tantôt à ciel ouvert, sous les rayons brûlants du soleil d'Afrique. A droite s'ouvrent de splendides échappées sur la nappe bleue de l'Atlantique et sur les monts lointains de l'Espagne. Ce chemin mène au cap Spartel, la pointe extrême de l'Afrique septentrionale, au-delà de laquelle Hercule n'osa point s'aventurer. Aujourd'hui la légendaire colonne est remplacée par un phare, érigé récemment aux frais des nations qui ont des représentants à Tanger.

Je revins par le même chemin ; mais, aux approches de la ville, je m'égarai dans la buerta. Ce sont des champs cultivés et des jardins, où s'épanouit une végétation luxuriante, en dépit d'une sécheresse persistante.

La sécheresse est le fléau de ces contrées méridionales. Au Maroc la pluie est presque aussi rare qu'en Egypte. Durant mon séjour les rivières étaient presque à sec. Un jour je vis défiler dans les rues un interminable cortège

d'hommes et de femmes encapuchonnés dans leur tunique blanche, précédés de drapeaux et d'une musique sauvage, flûte et tambour. Ces braves gens allaient porter au chérif un mouton et dautres offrandes, pour obtenir la pluie, qui n'avait pas tombé depuis plusieurs mois.

Je les suivis jusqu'au sortir de la ville. Là, le cortège s'engagea dans la campagne, déroulant ses longs replis dans un chemin bordé de cactus, qui mène à la résidence du chérif.

Quels sont donc ces chérifs, qui sont maîtres de la pluie et du beau temps? Ce sont les descendants du Prophète. Ils constituent la seule noblesse du pays. Ils vivent des offrandes que leur font les croyants, et possèdent généralement de grandes richesses. Le chérif de Tanger est l'un des plus opulents seigneurs du Maroc. Il y a quelques années, il s'éprit, à Gibraltar, d'une jolie gouvernante anglaise, qu'il épousa au grand scandale de ses coreligionnaires, après avoir répudié toutes les femmes de son harem. Chose étrange, son autorité reUgieuse ne s'en est pas trouvée diminuée.

De tels faits sont rares au Maroc, où la haine des chrétiens est plus vivace que chez toute autre nation mahométane. En Algérie, les chrétiens peuvent visiter les mosquées en se dé-

chaussant, à la manière des musulmans ; mais au Maroc l'accès des mosquées leur est interdit sous peine de mort , et le coupable ne peut obtenir grâce de la vie qu'en embrassant l'islamisme et en se faisant circoncire.

Quelque impurs que soient les chrétiens aux yeux des croyants, ceux-ci ne dédaignent cependant pas de recourir à eux à l'occasion. A preuve, le fait suivant. Il y a quelques années, l'horloge de la grande mosquée de Tanger était dérangée. Or, il n'y avait, dans toute la ville, qu'un chrétien qui pût la réparer. Les docteurs de la mosquée mirent en discussion le point de savoir si un chrétien pouvait traverser le temple et monter à la tour. Ils décidèrent que l'infidèle pourrait entrer dans l'enceinte sacrée, à condition qu'il se déchausserait comme tous les croyants. Mais l'infidèle à qui l'on notifia cette décision, répondit que, n'ayant pas l'habitude de se déchausser dans son église, il ne pouvait se résoudre à le faire dans la mosquée. Après de longues délibérations, et voyant que l'horloger s'obstinait , un taleb fit le discours suivant : « Lorsque nous construisons une mosquée , nous y laissons entrer les ânes chargés de chaux, de briques et d'autres matériaux, et cependant nous ne leur ôtons point leurs

sabots. Considérant donc que Thorloger est un âne des plus têtus et qu'il n'y a rien à obtenir de lui, et vu Turgence, je suis d'avis qu'on le laisse entrer comme il voudra. »

Les israélites de Tanger, qui pour la plupart descendent des juifs expulsés d'Espagne, sont tout aussi fanatiques que les musulmans. Ils passent d'ailleurs pour être beaucoup plus intelligents. Si cet élément de la population venait à disparaître, il est certain que le Maroc tomberait dans la plus profonde misère par suite de l'indolence et de la paresse musulmanes.

C'est entre les mains des juifs que se concentre le commerce, et ce sont eux qui occupent la plupart des emplois du gouvernement. L'empereur leur confie la perception des impôts et les emploie dans les négociations avec les chrétiens.

Les juifs et les musulmans comptent à Tanger une population à peu près égale, et ce n'est pas une des moindres curiosités de cette ville que de voir mêlées ces deux races qui se détestent cordialement. Les musulmans considèrent les juifs comme des animaux immondes ; s'ils appliquent aux chrétiens l'épithète d' « impurs » , ils vont jusqu'à refuser aux juifs les sentiments de la nature humaine.

Dans les autres cités du Maroc, les Israélites sont toujours relégués dans un quartier séparé, le mellahy où ils se retirent pour passer la nuit, sans qu'il leur soit permis d'en sortir jusqu'à l'heure où ils vaquent à leurs occupations. Mais à Tanger il n'y a point de quartier juif: les enfants d'Israël y vivent au milieu des sectateurs de Mahomet, et leurs maisons ne diffèrent point de celles des Maures, si ce n'est qu'elles abritent autant de familles qu'elles ont d'appartements, et que le patio sert de lieu de réunion à tous les habitants : c'est là qu'ils cuisinent, mangent, cousent, lavent.

On reconnaît les juifs à leur costume. Leurs habits sont généralement de couleur sombre; ils portent , au-dessus d'une chemise ornée de broderies , ime longue tunique ajustée par une ceinture, se coiffent d'une calotte et se chaussent de babouches. Jamais ils ne vont à cheval : le mulet seul leur est permis ; aux yeux des musulmans le cheval est un animal trop noble pour être monté par des êtres qu'ils considèrent comme vils.

Les musulmans se reposent le vendredi et lesjuifs le samedi. Un samedi Abraham m'invita à manger avec lui Vadaûna, mot hébreu qui veut dire : « Voilà ce que nous avons cuit pour le sab-

bat. » Les juifs, ne pouvant toucher au feu le jour du sabbat, mettent bouillir l'adafina dès la veille, et la laissent dans la marmite durant vingtquatre heures, Abraham me conduisit chez lui à onze heures du matin et me présenta sa femme, qui portait le costume du sabbat, une riche tunique toute brodée d'or. La conversation se fit en espagnol, langue parlée par tous les juifs du Maroc. Au commencement du repas. Abraham, suivant T usage hébraïque, trempa dans le sel un morceau de pain et m'en offrit une part.

Ensuite il versa le vin, sans me faire grâce d'aucun cérémonial. Puis vinrent, l'un après l'autre, les différents mets, qui tous avaient bouilli dans la même marmite, et qui constituent l'adafma. Ce n'est pas un plat unique, mais une série de plats très-substantiels, qui se succèdent avec une effrayante continuité. Je ne les décrirai point. Qu'il me suffise de dire que cela me rappelait le puchero des Espagnols, et que dès le second service, je fus rassasié au point que je pus à peine toucher aux autres viandes. Au dessert on servit une confiture de Guinée d'un goût aussi fort qu'étrange, qui sert à faire digérer l'adafina. Une tasse d'excellent café clôtura ce repas de Gargantua. Et voilà comment, au Maroc, se pratique la sobriété.

Pendant les dix jours que je passai à Tanger, je fus introduit parmi toute la société européenne. Elle comprend, outre le corps diplomatique , quelques artistes peintres parmi lesquels j'ai découvert un compatriote. Il m'a fait les honneurs de son atelier avec une urbanité charmante, et m'a montré les innombrables études qu'il a faites à Tétouan, à Tanger, à Fez. Je m'étonne que ce pays de la lumière et des vives couleurs n'ait pas été plus exploité. C'est au Maroc qu'il faut aller voir le ciel bleu et le soleil étincelant qui donnent à tous les objets ces teintes chaudes et lumineuses que nous sommes toujours tentés de croire exagérées lorsque nous les voyons reproduites par la peinture.

Il ne se passait guère de jour sans que je fusse invité à passer la soirée chez l'un ou l'autre membre de la colonie. Le café et les cigarettes, le vin de Malaga et les grogs chauds, la musique et la conversation me menaient toujours jusqu'à minuit. Ces soirées de Tanger ont ceci de particulier, que l'on y parle toutes les langues. La plupart des résidents s'expriment indifféremment en français, en espagnol, en allemand, en anglais : il n'y a que Tarabe qu'ils n'aient pas le courage d'apprendre.

C'est d'ailleurs une langue tellement gutturale, qu'elle défie les efforts d'un gosier européen.

Ne parlerait-on tant de langues à Tanger que pour mieux s'adonner au plaisir de la médisance ? Il y a tout au plus cinquante Européens, y compris les dames, et au lieu qu'une parfaite harmonie règne entre ce petit monde perdu au milieu des barbares musulmans, c'est à qui s'entre-déchirera le mieux à coups de langue. On se voit, on prend le thé l'un chez l'autre, on se fait mille démonstrations d'amitié, mais tout cela n'empêche pas les cancans d'aller leur train. Je me garderai bien de publier ici toutes les horreurs que j'ai entendu raconter par les plus jolies bouches du monde sur les faits et gestes d' autrui.

C'est là un des petits inconvénients du séjour à Tanger. En revanche, on y jouit d'un climat délicieux. L'un des résidents, qui a habité le Caire, me disait qu'il préfère mille fois le climat du Maroc à celui de l'Egypte. En hiver, la moyenne de la température est de 16 degrés centigrades, et en été le thermomètre ne monte pas au-delà de 33 degrés. Le séjour de Tanger est très-sain , en dépit de l'incroyable saleté de la ville. C'est au voisinage de la mer et surtout à la fréquence du vent d'est, qu'elle doit sa

60 DE MOGÂDOR Â BISKHA

salubrité. Sans le vent d'est, qui balaye les miasmes, la ville serait décimée par la peste, tant est grande Tinfection des rues.

Tanger serait une excellente station d'hiver pour les malades, si l'on y avait plus de confort. Mais les plus affreuses posadas de l'Espagne valent mieux que les hôtels de l'endroit, où l'on a la compagnie peu agréable des rats et d'autres animaux beaucoup plus petits.

Pour résumer mes impressions , je dirai de Tanger que c'est une de ces villes éminemment curieuses que l'on visite le plus vite possible et et que l'on quitte sans regret.

Page 1