‹ De Moise à DavidChapitre 105 sur 106 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Deux années s'étaient écoulées, Saûl et son fils Jonathas avaient remporté des avantages marqués , quoique non décisifs , sur les Philistins ; tout Israël semblait désormais entre les mains du nouveau roi. Les Philistins résolurent de tenter un grand coup avec toutes leurs forces : ils comptaient trente mille chars de guerre , six mille cavaliers et des fantassins aussi nombreux, dit FEcriture, que les sables du rivage de la mer. De toutes parts, on fuyait devant cette armée formidable; on se cachait dans les cavernes, dans les crevasses des rochers, dans les broussailles et jusque dans les citernes. Il y eut même des Hébreux qui passèrent le Jourdain et s'expatrièrent en Galaad.

Dès l'entrée en campagne des Philistins, Saûl avait ordonné de sonner dans tout le pays la trompette d'alarme; il rassembla son armée à Galgala. Samuel avait promis d'y venir offrir des sacrifices solennels. On ne devait point marcher à l'ennemi avant l'arrivée du prophète, lequel ne tarderait pas

plus de sept jours ^ On l'attendit six jours avec une impatience croissante ; plusieurs même , croyant à un ajournement , s'en retournèrent. Le septième jour était déjà très avancé , et Samuel ne paraissait point. Saûl fit amener les victimes de l'holocauste, et il offrit lui-même le sacrifice ^

L'acte de Saûl n'était pas seulement un manque de convenance, la violation d'une convention formelle : en couronnant son élu, le prophète avait fait cette réserve cpi'aucun grand acte , aucune cérémonie, aucune entreprise ne s'accomplirait en son absence. C'était un droit que la nation avait toujours reconnu à l'homme de Dieu : on n'offrait point de sacrifices solennels, on ne s'asseyait point, pour manger les parts des victimes, sans qu'il eût béni l'holocauste et donné le signal du festin ^

Des commentateurs ont pensé qu'on avait averti Samuel d'un dessein qu'aurait eu Saûl de réunir en ses mains les deux pouvoirs royal et sacerdotal. Les monarchies païennes qui entouraient Israël ne plaçaient-elles pas ces pouvoirs, comme deux couronnes, sur la tête de leurs rois? Si Saûl eut vraiment l'ambition d'usurper le sacerdoce , sa faute était une véritable trahison. La constitution qu'il

^ I Rog. X, 8. Se rappeler ce que nous avons dit jilus haut de ridentification probable de Galgala avec Nobé ou Gibéon, lieu où se trouvait le tabernacle. Les sept jours dont il est ici question sont, selon les commentateurs, les jours que duraient les grandes fêtes d'Israël, où Ton venait de tous les points au sanctuaire de Jéhovah.

2 Non lui-même, sans doute, mais le grand prêtre qui desservait le tabernacle auprès duquel on se trouvait.

3 I Reg. IX, 12-13.

avait juré d'observer était violée, et par cette brèche pouvaient passer les usages et les pratiques des Gentils. Le pouvoir spirituel était livré aux entreprises et aux empiétements du pouvoir politique , avec prédominance de celui-ci sur l'autre *.

La faute de Saûl ne fut point seulement de ne pas tenir assez compte de l'autorité du prophète, au début d'une constitution nouvelle. L'Ecriture laisse croire que l'investiture du pouvoir royal n'était pas définitive; Samuel voulait la consacrer, à la veille de la bataille qui allait s'engager. Sous la désobéissance du roi se cachait la rébellion. Les paroles que lui adresse le prophète prouvent qu'il n'y avait pas de sa part un simple manquement aux convenances, mais un fait d'une gravité exceptionnelle : « Si tu m'avais attendu, Jéhovah eût confirmé ta royauté à jamais-. » En se passant des dernières cérémonies de l'investiture dont, sans doute, il était convenu avec Samuel, il s'installait lui-même, sans se préoccuper de la constitution théocratique ^.

^ Nous voyons ailleurs Saiil offrir des sacrifices sans qu'il en soit repris : Samuel même le lui ordonne (I Reg. x, 8 ; xiv, 3). La Bible ne reproche ni à Élie, ni à David, ni à Salomon, d'en avoir offert (V. dom Calmct, I Reg. xiii, 12).

- I Reg. xiri, 13.

^ Dom Calmet, Corneille Lapierre et un grand nombre d'interprètes pensent que le rejet de Saiil eut pour cause une grave désobéissance au prophète. On sait que la première fois qu'il vil Saiil, il lui ordonna de l'attendre sept jours à Gilgal (I Reg. X, 8); mais deux années s'étaient écoulées depuis. A moins d'admettre que ce verset n'est pas à sa place , il faut donc penser que cet ordre : « Tu attendras sept jours, jusqu'à ce que je vienne » était une règle générale, d'après laquelle le roi ne devait offrir aucun sacrifice national sans avoir attendu le prophète au moins

Ces considérations expliquent la suite du récit et les graves conséquences de l'acte de Saiïl.

Le sacrifice prenait fin, lorsque Samuel parut. Le roi se porta à la rencontre du prophète pour le saluer : « Qu'as-tu fait? lui dit celui-ci. Tu as désobéi aux ordres de Jéhovah, ton Dieu. Ecoute : si tu les avais observés, l'Eternel eût confirmé à jamais ta royauté sur Israël. Cela n'est plus possi])le : déjà le Seigneur a trouvé un homme selon son cœur, et il l'a constitué chef de son peuple, en punition de ta désobéissance *. »

Pour juger comme il convient les sévérités du prophète, il faut se représenter Saûl tel que sa conduite envers David le fait connaître. C'était un homme foncièrement jaloux , superstitieux et cruel.

sopl jours (dom Calmct, xiii, 8; Abulensis). La Bible ne laisset-cllo point entendre que Finvestilure royale devait être renouvelée dans chaque occasion importante, et être renouvelée à Gaigala, c'est-à-dire en présence de l'arche (xi, 14 et xiii, 13"*"? 11 faut, en effet, remarquer que la mention de Galgala est liée avec rinjonction d'attendre sept jours l'homme de Dieu.

' I Reg. XIII, 1-lb. On s'est demandé comment ces paroles de Samuel : « Si tu avais obéi, Jéhovah eût confirmé à jamais ton règne, » s'accordent avec la prophétie de Jacob, qui promettait à Juda un règne éternel : « Non auferetur sceptrum de Juda. » Les rationalistes en concluent que la prophétie de Jacob est postérieure à David. Saint Jérôme a depuis long-temps répondu à cette objection : « Saûl, dit- il, fut créé roi par l'erreur du peuple (in Os. VIII ). » Dieu permit que l'essai de la royauté fût tenté dans une famille autre que celle de Juda , parce que cette royauté ne devait pas être durable. La promesse de Samuel à Saûl eût pu se réaliser conjointement avec la prophétie de Jacob, si Saûl s'en était montré digne : la Providence y eût pourvu. Il faut rapprocher les paroles de Samuel de celles qu'adressa à Jéroboam le prophète Ahias (III Reg. xi, 38).

DÉr.HEANCE DE SAUL 505

La Bible ne nous dit pas tout ce que ses agissements avaient accumulé de craintes au cœur de Samuel : la déception était complète.

Rien de ce qui venait de se passer entre le Voyant et son élu ne transperça au dehors; Saûl avait tout intérêt à se taire. Il continua de commander les troupes et d'agir en roi. Son armée remportait victoire sur victoire. Les Philistins, les Ammonites, les Iduméens, les Syriens de Saba, furent tour à tour défaits par lui, et mis pour longtemps hors d'état de nuire. Sous ses ordres, Jonathas, son fils, et Abner, son général en chef ou sarsfiha, accomplirent des prodiges'.

Samuel voulut-il, après une secrète réprimande, fournir à Saiïl l'occasion de se réhabiliter ? Les Pères l'ont pensé ^. Des commentateurs, comme M. Munk, croient, au contraire, que le prophète attendait une occasion pour rompre ouvertement. Un jour, il ordonna au roi de marcher contre les Amalécites, ces anciens et implacables ennemis des Hébreux. Rien ni personne ne devait être épargné : le roi avait juré de tout détruire. L'expédition fut couronnée de succès ; mais , au lieu de tout exterminer, Saûl ramena, comme butin, les meilleurs bestiaux et une quantité d'objets précieux , et il fil grâce de la vie à Agag, le roi des Amalécites, ainsi qu'à un grand nombre de ses sujets.

Samuel ne voulut pas attendre le retour du vainqueur, il courut à sa rencontre. En l'apercevant,

' I Hcg. XIV, 47-D"2.

- Gregor. in (Jomr)i.: (]oiii. a Lapide, I Hog. xv, I.

Saûl s'écria : « Je te salue au nom de Jéhovah. J'ai exécuté l'ordre de Dieu. — Cependant, lui demanda Samuel , quels sont ces mugissements de bœufs et ces bêlements de brebis que j'entends? — Le peuple, répondit Saûl, a choisi ce qu'il y avait de meilleur dans les troupeaux des Amalécites pour les immoler à Jéhovah , ton Dieu ; le reste , nous l'avons détruit. — Dieu, répliqua le Voyant, aime mieux l'obéissance que les holocaustes : tu as rejeté l'ordre de Jéhovah, il rejette ta royauté. » Saûl voulut fléchir le prophète : il s'était vu dans la nécessité d'obéir au peuple : « Maintenant, ajoutaitil, pardonne -moi, et allons ensemble nous prosterner devant Jéhovah. » Mais Samuel lui tourna le dos et partit sans mot dire. Le roi, pour le retenir, saisit le pan de son manteau ; le manteau lui resta dans la main : « Ainsi, dit aussitôt le prophète, Jéhovah t'arrache en ce jour la royauté d'Israël, et la donne à un autre meilleur que toi. »

A dater de ce moment, la rupture fut définitive. « Samuel, dit l'Ecriture, ne vit plus Saûl jusqu'au jour de sa mort'. » Il ne faut point croire ici à l'éclat d'une haine lentement accumulée dans le cœur du Voyant par les actes peu sincères et les jalousies du roi : Samuel ne cédait à aucune animosité personnelle. Loin de là , il avait longtemps

* I Reg. XV. Nous lisons cependant, xix, 24, au sujet de Saûl : « Proplietavit coram Samuele. » Mais il n'y a pas contradiction entre ce verset et xv, 33, qui signifie proprement, d'après l'hcbrcu : « Samuel ne vint plus voir Saiil. » Il ne le vit plus tard à Rama bu'accidentellement ; peut-être même ne le vit-il pas du tout; en tout cas , il ne lui adressa pas la parole.

gémi sur le sort réservé à celui qui avait été l'élu de Dieu et le sien. Jéhovah inflexible avait déclaré à Samuel qu'il se repentait d'avoir fait Saûl roi d'Israël. Une mélancolie profonde s'empara dès lors de l'âme du prophète.

Le rejet de Saûl a paru dur à maints historiens*. L'histoire, disent-ils, nous le montre sous un jour beaucoup plus favorable que bien d'autres rois, successeurs de David , et cependant eux ne furent pas rejetés. Les deux fautes qui lui sont reprochées ne leur paraissent pas graves, rapprochées des précieuses qualités dont il donna de si nombreux témoignages.

Soldat habile et intrépide , Saûl manquait de qualités indispensables à un roi. La défiance, la jalousie rongeaient son cœur. Sa religion était peu éclairée et versait facilement dans la superstition. C'était un faible et petit esprit. Parce que l'ordre avait été donné aux soldats de ne pas prendre de nourriture, avant l'extermination des ennemis, il faillit un jour égorger son fils Jonathas , pour avoir trempé son bâton dans un rayon de miel sauvage et l'avoir porté à sa bouche. Interprétant d'une façon puérile et cruelle son serment de mettre à mort tout transgresseur, il ne voulait rien entendre. « Il faut que tu meures, disait- il à son fils. — Comment! répliqua Jonathas, j'ai goûté un peu de miel avec le bout

" M. Renan se refuse à croire à cette énormité : « Rien, dit -il, dans les textes vraiment historiques, ne prouve que Samuel ait voulu nuire à Saûl. C'est là un récit conçu au point de vue théocratique d'un âge postérieur. » i T. 1, p. 400.)

d'un bâton, et je mourrais! » Le père demeurait inflexible, si la foule révoltée n'eût menacé le roi. « Quoi donc ! vous feriez périr Jonathas, lui à qui on doit la victoire ! Gela ne sera point. Pas un cheveu de sa tête ne tombera, car Dieu est avec lui * . »

Jaloux, superstitieux, étroit, dissimulé, cruel, tel était Saûl. Au lieu de chercher auprès de Dieu des conseils de sagesse, il interrogeait les devins. Il avait défendu de recourir à ces trompeurs, et il les consultait*. « Malheur, dit Bossuet, malheur aux princes qui recherchent ces moyens ! Il n'y a rien de plus faible ni de plus timide que ceux qui se fient aux sorts ; trompés dans leurs vains présages ils perdent cœur et demeurent sans défense ^ » A la fin, possédé du sombre génie du soupçon, il avait des accès de dangereuse mélancolie ; on le voyait en proie à une agitation qui se traduisait par des gestes désordonnés *. « Un mauvais esprit » jetait le trouble au plus profond de son àme : l'esprit de Jéhovah, esprit de calme et de sagesse, l'avait quittée

« Ainsi, dit Hanneberg, le rejet de Saûl s'explique d'abord parce que, dans ses entreprises belliqueuses, il compta plus sur les forces humaines que sur l'assistance divine ; ensuite , parce que , dans la sphère de

' I Reg. XIV, 24-4(3.

2 I Reg. xxviii, 9 et seqq., où nous voyons Saûl chez la pythonisse.

^ Bossuet, Polit, nacrée, 1. V, c. iii, p. I. " I Reg. XVIII, 10.

■' I ïiGfj^. XVI , 14.

DÉCnEANCE DE SALL 509

la religion, il chercha à éliminer l'autorité légitime. Il hait les Philistins, il les combat à outrance, mais il veut que la religion soit à ses ordres; il la subalternise. Il meurt en brave, mais l'esprit dominé par les oracles d'une vieille pythonisse. Un pareil guide était peu fait pour assurer le triomphe de la religion et la fortune d'Israël. Il était trop loin de l'idéal d'un roi d'Israël. »

Dieu sans doute aurait pu inspirer un autre choix, et Samuel connaissait mal l'homme qu'il avait préposé aux destinées de la nation. Mais, disent les commentateurs, l'insuffisance du premier roi des Hébreux était prévue par Dieu et entrait dans l'ordre de ses conseils. Les erreurs de Saûl contribuèrent à prémunir David, et sa fin malheureuse était une leçon pour ses successeurs. Samuel, en définitive, avait entrepris de fonder la royauté, non une dynastie. Il fallait un soldat à Israël menacé de périr sous les coups d'armées redoutables : Saûl fut ce soldat, il ne fut que cela.

La Providence, qui voulait donner à la monarchie israélite le caratère théocratique , montra d'abord, sur le seuil de la royauté , ce que serait sans Dieu un roi d'Israël, puis elle montra en David ce que peut un roi qui s'appuie sur Jéhovah. La fin tragique de Saûl apprit en outre que le courage et les talents militaires ne suffisent pas à un prince : il lui faut d'autres mérites encore , il lui faut surtout l'amitié et la protection de Dieu. Jéhovah voulait que son représentant ne ressemblât pas aux despotes orientaux qui gouvernent selon leurs caprices

un peuple prosterné. Il destinait David à être le vrai type du roi théocratique ; mais celui-ci ne le serait jamais devenu , s'il ne s'était appliqué à prendre le contre-pied des errements de Saûl. Il écouta le prophète Nathan avec autant de respect et de simplicité que Saûl avait montré d'orgueil et d'artifice pour contredire les avis de Samuel. En plaçant David sur le trône d'Israël. Dieu voulait j asseoir, à côté du roi, l'autorité des prophètes.

Enfin Saûl n'appartenait pas à la tribu au sein de laquelle était déposé le germe des promesses messianiques : c'est à Juda que le sceptre avait été promis pour toujours.

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