INSTITUTION DE LA ROYAUTÉ. SAUL
L'âge de la grande activité était passé pour Samuel; sa tâche était achevée. Il avait magnifiquement accompli son œuvre de juge et de prophète, en secouant la torpeur d'Israël, en réveillant partout le patriotisme et l'amour de la religion, en posant la base morale sur laquelle pouvait désormais s'élever la royauté héréditaire. Des guerres longues et difficiles étaient imminentes; des chefs, soldats par état, revêtus d'une autorité souveraine indiscutable, pouvaient seuls briser la ceinture de petits Etats toujours prêts à se relever de leurs défaites, Samuel, le lévite, ressemblait à Moïse : il n'aimait pas la guerre et ne s'y résignait que difficilement. D'ailleurs ses pouvoirs de juge étaient restreints : il ne possédait aucun moyen coercitif pour forcer les tribus récalcitrantes à combattre.
Il avait en vain associé à son pouvoir ses deux fils, Joël et Abias'; mais ceux-ci s'étaient attiré une réputation aussi détestable qu'autrefois les deux
' Samuel, comme Samson, était marié. Le naziréat n'imposait pas nécessairement le célibat, et c'est à tort qu'on a comparé les iiazirs aux moines.
fils d'Héli^ Les plaintes qu'ils provoquaient rejaillissaient sur Samuel et minaient sa popularité. Il perdait peu à peu son ascendant à l'intérieur, et, en présence des ennemis de l'extérieur, la situation devenait précaire : la royauté apparaissait de plus en plus comme une nécessité. Israël finissait par se croire humilié d'être le seul de toutes les peuplades sémitiques qui eût jusqu'alors conservé le régime des nomades?
Afin d'éclairer le peuple, de prendre ses précautions contre les reproches , et aussi de rappeler à la sagesse un parti devenu puissant, qui semblait avoir plus de confiance dans les combinaisons politiques que dans la protection divine, Samuel crut de son devoir de tempérer l'effervescence populaire par les considérations suivantes. La royauté sera une entrave à la liberté : adieu pour toujours à l'indépendance du temps des patriarches. On veut placer à la tête d'Israël un monarque avec sa cour : quelles seront les suites de ce changement de constitution? Le roi fera des jeunes Hébreux ses satellites et ses courriers ; il faudra labourer ses champs, forger ses armes et celles de ses soldats. Il choisira, parmi les plus belles jeunes filles, les femmes de son harem ; il en fera des parfumeuses,
* I Reg. VIII, 1-5. « Voici, dit dom Calmet, les fils de Samuel qui ne font pas jdIus d'honneur à leur père que les fils d'iléli. Serait-ce que ces grands hommes, tout occupés des affaires publiques, auraient pu moins s'intéresser à l'éducation de leurs fils? ou plutôt que ceux-ci, trop fiers de leur fortune et de leur famille, auraient néglige de se rendre rccommandables par leur vertu ? ))
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des cuisinières, des boulangères. Les champs d'oliviers et les vignes deviendront la récompense et Fapanage de ses capitaines. La dîme s'ajoutera à la corvée'. Qu'on y prenne garde enfin : il existe chez les plus ardents partisans de la royauté des dispositions d'esprit injurieuses au vrai roi de la nation, à Jéhovah,
A toutes ces observations , le peuple répondit : « Il nous faut un roi qui nous gouverne , afm que nous soyons , nous aussi , comme tous les peuples , que nous ayons un capitaine marchant à notre tête, lorsque nous irons au combats »
Samuel sentit bien ce qu'il y avait de blessant pour sa personne dans cette réponse ; cependant il n'hésita pas à donner un bel exemple de désintéressement, se réservant toutefois de consulter le Seigneur avant de rien conclure , comme c'était son devoir, et de n'agir que selon les inspirations du Ciel.
Il importait de trouver un homme capable de réunir les suffrages du peuple , et possédant les aptitudes du soldat, mais qui ne fût pas tenté d'exagérer son rôle, et de se placer au-dessus des prophètes : ces derniers demeureraient toujours chargés d'enseigner ses devoirs à l'élu du peuple et de les lui rappeler.
Samuel pria le Seigneur d'indiquer lui-même son choix. Jéhovah ne tarda pas en effet à lui envoyer l'homme qu'il appelait à la royauté.
* Nous voyons les impôts établis dès les premiers temps de la royauté (I Reg. xvii, 25).
2 I Reg. vm, 6-22.
Un jour que le Voyant se trouvait à Kiriath , il fut abordé par un jeune Benjaminite , nommé Saûl, fils de Gis, qui lui demanda, sans le connaître, où logeait le prophète : il voulait le consulter au sujet des ânesses de son père , qui s'étaient perdues et dont il cherchait vainement la trace. Samuel fut frappé de l'air et de la stature de cet inconnu , et une voix intérieure lui dit : « ^'oici celui qui doit commander à mon peuple. » Le prophète répondit à Saûl : « Je suis le Voyant que tu cherches; » et il l'invita à assister au sacrifice qu'il allait offrir, ainsi qu'au repas qui devait suivre, sans plus s'inquiéter des ânesses de son père, qui, lui apprit -il, étaient retrouvées.
Au repas, Samuel donna à Saûl la place et la part réservées aux chefs du peuple ; il l'emmena ensuite sur la plate-forme de sa maison, à Uama, et s'y entretint longuement avec lui. Dès le lendemain matin , il procéda à la cérémonie provisoire de l'onction royale. Prenant une fiole d'huile, il la répandit sur la tête du jeune Benjaminite, el l'embrassa en disant : « Jéhovah t'a oint pour être le chef de son héritage. » En même temps il lui indiqua plusieurs signes auxquels Saûl pouvait reconnaître que tout ce qui s'était accompli l'avait été par la volonté de Dieu ' .
Restait à faire connaître au peuple le roi que la Providence lui avait elle-même désigné, et à lui concilier les suffrages. Le prophète convoqua une
^ I Reg. ix-x, 17.
assemblée nationale à Mispa : « Voici, dil-il aux Israélites , voici la parole de Jého\ ah , le Dieu d'Israël : Je vous ai fait sortir de TEgypte, je vous ai sauvés de la main des pharaons et délivrés de toutes les puissances qui vous opprimaient ; mais vous , aujourd'hui, vous ne voulez plus pour unique chef le Dieu qui vous a délivrés de tous vos maux, et vous lui dites : « Nous voulons un roi à notre tète. » Eh bien donc, rangez-vous devant l'Eternel par ordre de Iribus et de familles. » Ils obéirent, et Samuel consulta l'oracle de Jéhovah , qui désigna pour roi le fils de Cis ' . On le chercha en vain dans l'assemblée : Saûl avait réfléchi à tout ce qui s'était passé entre lui et Samuel; et espérant peut-être se dérober à une charge pour laquelle il ne se croyait pas né, il était resté chez lui^ Gabaa, où il demeurait, était tout près du lieu que la Bible appelle Alispa. On courut le chercher, el lorsqu'on le présenta à l'assemblée, on remarqua qu'il dépassait les autres Israélites de toute la tête. Samuel le fit observer
' Pour consulter le sort, les Hébreux se tiennent niiT' 'ZE'l, « devant la face de Jéhovah. » Cette expression, qui revient plusieurs fois dans l'Écriture, équivaut à celle-ci : " devant l'arche de Jéhovah » (cf. I Reg. ii, 18; x, 23; xxi, 6, etc.). L'assemblée se tenait donc aupi'ès de l'arche. Nous avons dit, au chapitre précédent, les raisons que l'on a d'identifier Mispa et Nobé.
- On traduit ordinairement l'hébreu par : latet ad vasa : « il est caché parmi les bagages. » Au lieu de 0'''?2n~'7N, la Vulgale a lu ÎT'Zn;»^, et a traduit par : Abscondiias est domi, « il est caché chez lui. » Cette version semble la meilleure. On sait d'un côté, par le contexte (I Reg. x, 21), que Saiil n'est pas venu à l'assemblée. Comment aurait-il pu se dérober, aj^rès que le sort l'eut désigné? Les versets 26-27 indiquent d'ailleurs que Gabaa , patrie de Saiil, était tout proche de Mispa.
dans une phrase où l'on a cru démêler une nuance d'ironie : a Voilà, dit- il, celui que l'Eternel a élu ! Il n'a pas son pareil. » Le peuple, pour qui souvent les qualités corporelles passent avant les autres, vit dans la haute taille de Saûl un présage de victoire , et il s'écria : « \i\e le roi ! )> Cependant le tour des esprits chagrins et critiques arriva bientôt : « Saûl, disaient-ils, est bien jeune. Cet homme à l'air naïf et gauche, est-ce bien là le roi qu'il nous faut? Que pourra-t-il faire? » Ils ne cachèrent pas qu'ils étaient déçus, et ils s'éloignèrent en hochant la tête , sans porter aucun présent au nouveau roi. Saûl comprit parfaitement sa situation ; mais n'ayant rien brigué , rien désiré , il retourna tranquillement chez lui, à Gabaa. Comme si tout ce qui s'était passé lui eût paru un rêve , il reprit , sans rien changer à sa vie, la culture de ses terres et le soin de ses troupeaux. Il lui fallait attendre dans la paix que tout s'éclairât ' .
' M. Renan (t. I, p. 392 et suiv.), après M. Reuss, voit dans ce récit une des nomlDreuses versions de l'élection de Saiil. D'après une autre histoire, Saul, simple laboureur, serait parvenu à la royauté par un acte de bravoure, la délivrance de Jabès. Les faits s'expliquent cependant assez clairement sans recourir à cette hypothèse. Au chapitre viii, Samuel se décide à donner un roi à Israël, conformément à la demande des Anciens, et parce qu'il est devenu vieux; mais ce n'est, d'après le chapitre xii , qu'à l'occasion de l'irruption des Ammonites , commandés par Naas , leur souverain, que Saûl fut reconnu par tous unanimement. Saiil, il est vrai, fut d'abord sacré roi par Samuel, à la demande des Anciens ; mais il reprit ses occupations privées. Nous l'avons observé, la nation n'était point unanimement favorable à l'établissement de la royauté. Saiil s'en était aperçu , et il crut prudent de surseoir à son installation ; il se retira dans la maison de Cis, son
Cette modestie plut à tout le monde. Samuel , qui, en consacrant Saûl, n'avait pas abdiqué ses pouvoirs de juge, continua ses fonctions. Les mécontents se calmèrent : à leurs yeux rien n'était définitif. Le vieux juge profita de ce temps pour bien marquer que la création d'un roi n'impliquait pas la disparition du prophète. Suivant la constitution mosaïque, il gardait son rôle de surveillant et d'inspirateur de la royauté. Celle-ci ne devait être, sous un nouveau nom, qu'une judicature permanente et héréditaire ; les institutions de Moïse demeuraient.
Un événement très grave fit bientôt sortir Saûl de sa retraite et justifia son élection. Nahas, roi des Ammonites, ayant appris l'élection d'un roi en Israël, voulut frapper de suite un grand coup : il envahit le pays à l'est du Jourdain et mit le siège devant Jabès. Les habitants demandèrent à capituler ; mais Xahas y mit une condition cruelle : tous les hommes se laisseraient crever l'œil droit. Les Anciens de la ville sollicitèrent un délai de sept jours, qui leur fut accordé ; ils en profitèrent pour envoyer aussitôt des messagers à toutes les tribus : si on n'accourait pas à leur secours, ils seraient sans doute les
père : il y vivait en simple particulier, lorsque le peuple, menacé d'une invasion et se souvenant qu'il avait un roi, vint demander à Samuel que Saiil se mît à sa tête. Ce ne fut qu'après sa brillante victoire sur les Ammonites que, se sentant désormais appuyé, Saiil prit possession des privilèges de la royauté. Encore hésita-t-il à eu exercer tous les droits ; il lui fallut de nouvelles assurances que le choix de Dieu était ratifié par le peuple. Samuel, au chapitre xii , ne veut point raconter dans leur ordre la suite des événements. Nous n'insistons pas davantage.
premiers, mais non pas les derniers, à subir un si cruel outrage. Saûl tenait si petite place dans son royaume, son élection était si compromise, qu'on ne daigna pas même Tayertir de ce qui se passait. Le monde officiel avait dédaigné de se mettre en rapport avec lui.
Or, un soir qu'il rentrait des champs avec ses bœufs, il entendit les lamentations du peuple. Les messagers de Jabès venaient d'arriver à Gabaa ; la nouvelle de l'affreuse situation des assiégés, et les insolentes propositions des Ammonites excitaient les clameurs. Saûl se sentit remué jusqu'au fond des entrailles. Dieu lui avait imposé des devoirs : une sainte ardeur s'empara de son ame pour la cause de ses compatriotes. Le moment attendu était arrivé : il montrerait aux malveillants toute leur injustice. Sans prendre même la peine de rentrer dans sa maison, il tua ses deux bœufs, les mit en pièces', et fit dire au peuple : « Quiconque ne se mettra pas en campagne pour suivre Saûl et Samuel, verra ainsi traiter ses bœufs, » Le peuple demandait un chef : ce chef s'offrait et même s'imposait avec une énergie qui força les hésitants. Au moment du trouble qu'amène un danger public , le
* On traduit ordinairement de manière à faire dire au texte que Saiil envoya des quartiers de bœufs à toutes les tribus (cf. Jud. XIX, 29). Le texte permet à la rigueur une telle interprétation. Les messagers pouvaient être chargés de raconter simplement l'acte symbolique dont ils avaient été témoins, ou bien ils parcoururent les tribus chargés des quartiers de bœufs. C'est ainsi que Jérémie envoya des liens à divers princes pour leur prédire leur assujettissement au roi de Bal)ylone (Jerem. xxvii, 2-3).
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commandement appartient à qui sait le saisir avec décision, pendant que les politiques délibèrent et pérorent. Fait étonnant ! jusque-là les tribus n'avaient pas pu s'unir dans un sentiment de solidarité ; mais à la voix patriotique et menaçante de Saûl, on vit tout Israël prendre les armes pour soutenir la cause d'une ville isolée, perdue au delà du Jourdain. Voilà un fait nouveau qui montre bien les progrès accomplis sous Samuel dans la conscience des Hébreux. Si le prophète ne créa pas le patriotisme en Israël , il lui donna cette unanimité dans l'élan dont il avait manqué depuis les jours de Josué.
Saiïl vit accourir sous ses ordres trois cent mille hommes, et fièrement il les passa en revue, soufflant partout l'ardeur guerrière dont son âme était pleine. Trente mille étaient fournis par la tribu de Juda. L'ennemi, atlaqué à la pointe du jour, fut taillé en pièces, et les restes de son armée entièrement dispersés.
Samuel sut profiter de l'enthousiasme : il invita le peuple à se rendre à Galgala, afin d'y ratifier une élection à laquelle Dieu venait de donner la sanction de la victoire. L'intronisation fut saluée dune voix unanime. De toutes parts les Hébreux accoururent. On égorgea de nombreuses victimes, et le peuple s'abandonna à la joie. Samuel résigna ses fonctions de schophef, et prononça un discours dans lequel, protestant de son désintéressement, il rappela les circonstances qui avaient déterminé le peuple à demander un roi. Le peuple répondit par un éclatant témoignage rendu à la loyauté et au dé-
sintéressement de Samuel. Si, en élisant son roi, Israël avait péché contre Dieu, il demandait au prophète d'intercéder pour lui : « Le mal est fait, répondit Samuel; n'y pensez plus. Renoncez pour toujours au culte des idoles, qui ne protègent ni ne sauvent. Dieu, si vous lui restez fidèle, fera de vous un grand peuple, et il ne vous abandonnera jamais ; si vous faites le mal, vous périrez, a-ous et votre roi * . »
Ainsi, au moment où les Hébreux se constituaient en monarchie, ils étaient avertis que ce ne serait pas leur roi qui les sauverait, mais le Seigneur. N'était-ce pas grâce à Jéhovah qu'une horde à peu près barbare , formée d'esclaves sortis d'Egypte , était devenue nation? Samuel prédisait la destinée d'Israël pour toute la suite des temps. Israël, répétons-nous, est un peuple à part : sa prospérité ou ses désastres seront réglés sur sa fidélité ou ses désobéissances. Son souverain roi sera toujours Jéhovah. Saûl, son lieutenant sur terre, et tous ses successeurs, ne doivent espérer de laisser le trône à leurs héritiers, qu'à la condition de se montrer fidèles observateurs de la loi-.
Samuel ne voulut pas confier à un autre le soin de rédiger la nouvelle constitution , et le texte en fut déposé devant Jéhovah, c'est-à-dire, sans doute, dans larche d'alliance. C'était une sorte de contrat reproduisant la charte du Deutéronome. Le roi avait pour charge principale de défendre son peuple.
' I Reg". XII.
- Deut. XVII , 20.
Capitaine toujours armé, toujours prêt à marcher, il n'aurait ni cour ni résidence fixe. Soumis aux ordres de Dieu, il ne se posera point en desjDote au milieu de ses frères, et il ne s'écartera du devoir ni à droite ni à gauche, Saul accepta tout.
Cependant un fonds originel d'indépendance et d'ingratitude ne tarda pas à s'éveiller dans l'âme du nouveau roi. Un secret malaise s'établit entre lui et le prophète. Ce dernier s'estimait tuteur d'un prince qui lui devait le trône; et d'ailleurs, s'il avait déposé ses pouvoirs de juge, il n'avait point résigné les droits inaliénables du prophète. C'est ce que Saûl cessa de comprendre , quand il crut son trône affermi.