‹ De Moise à DavidChapitre 52 sur 106 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

LES THEOPHAMES DE LA BIBLE ET LES COMMUNICATIONS SURNATURELLES DE DIEU AVEC LES SAINTS

Si , affranchi de louL système philosophique et consultant le bon sens, un homme sérieux admet un Dieu créateur du monde, il doit admettre en môme temps que ce Dieu peut entrer dans son domaine et communiquer avec nous. Or, comme il nous a imposé la médiation des sens pour arriver à la connaissance des choses, il ne fait que se conformer à l'ordre de la nature qu'il a lui-même établi , quand il daigne se révéler d'une manière sensible, se montrer à nos yeux, parler à nos oreilles. Il n'y a rien là qui implique une conception anthropomorphique de la Divinité. Dieu frappe nos sens par des sons et des images qui passent, et il demeure éternellement esprit par essence.

Les théophanies sont une condescendance pater-

nelle du Créateur, qui nous manifeste son infinie bonté.

Puisque nous rejetons à bon droit la philosophie et les systèmes naturalistes qui , pour expliquer le monde, ne nous offrent que l'hypothèse d'une force inconsciente et aveugle ; puisque la logique nous impose de regarder Dieu comme le principe de tous les biens qui sont en nous, la liberté, la conscience, l'amour, nous devons conclure qu'il possède éminemment lui-même tous ces biens, qu'il est un être conscient, libre et aimant. Il aime toutes ses créatures, et l'homme en particulier. Tel il s'est manifesté à Moïse.

L'histoire nous aj)prend que Dieu s'est révélé en de nombreuses occasions. Au paradis terrestre, nous avons vu le père et le maître manifester sa bonté et sa justice. Il a parlé aux premiers hommes perdus dans le silence des solitudes. Il a parlé aux peuples assemblés. Tantôt intimes et douces, tantôt terrifiantes, les théophanies correspondaient aux besoins de l'humanité et aux circonstances. La foudre et les éclairs accompagnent la voix de Dieu promulguant la loi : de douces paroles avaient été adressées à Abraham, à Isaac et à Jacob. Les théophanies de l'Eden avaient tout préparé dans cet ordre de faits merveilleux.

Nous voyons, dans la suite de l'histoire d'Israël, Dieu se manifester au peuple élu, et multiplier ses relations avec les hommes. Le dernier terme de ces relations est l'incarnation du Verbe , par laquelle le Fils de Dieu s'unit à l'homme de manière à ne

former avec lui qu'une seule personne, celle de Jésus-Christ.

Dieu entretient avec Abraham des rapports plus étroits qu'avec Adam, après la chute, et les premiers patriarches. Ses relations avec Moïse sont plus suivies, plus étonnantes encore : Moïse devient le secrétaire intime, le chancelier de Dieu. Moïse avocat, sauveur de son peuple, s'offre à notre admiration avec le caractère de médiateur que saint Paul attribue éminemment à Jésus -Christ.

Quand Moïse s'éloigne des siens et monte sur les cimes solitaires du Sinaï, ses entretiens avec Dieu deviennent si confiants, si abandonnés, qu'on dirait un fils conversant avec son père. L'histoire d'Abraham avait déjà fourni un exemple mémorable de ces conversations; mais le récit biblique nous offre dans l'histoire de Moïse comme l'inauguration définitive des mystérieuses confidences dont Dieu honorera ses créatures privilégiées, dans la suite des âges. Ainsi parlera-t-il à ses prophètes, depuis le premier jusqu'au dernier. Des communications si intimes et si continues étaient une sorte d'acheminement vers l'incarnation.

L'Ancien Testament est, en effet, la figure et la préparation du Nouveau : « Il semble, dit Tertullien , que le A erbe éternel s'accoutumât, dans ces révélations primitives, au rôle final qu'il se réservait quand il apparaîtrait revêtu de notre humanité'. » Ou plutôt, continue Bossuet, « le Verbe

^ i< Ediscens jam inde a primordio, jam inde hominem , quod erat futurus in fine. » [Advers. Marcion. n, 27.)

éternel ne s'accoutumait pas, mais nous-mêmes il nous accoutumait à ne nous point effaroucher cpiand nous entendrions parler d'un Dieu-Homme; il ne s'apprenait pas, mais il nous apprenait à nous-mêmes à traiter plus familièrement avec lui, déposant doucement cette majesté terrible, pour s'accommoder à notre faiblesse et à notre enfance. »

Les saints favorisés de ce commerce surnaturel avec Dieu portaient, dans l'ancienne loi, le nom de nxii, voyants; dans la nouvelle, on les nomme contemplatifs. Depuis Abraham et Moïse jusqu'à nos jours, il s'est en effet trouvé des âmes sur lesquelles le mystère de l'incarnation rayonne avec plus de vertu. C'est un fait que, dans la prière, Dieu descend et l'homme monte. Lorsque la rencontre se produit à ces hauteurs incomparables, que saint Paul nomme le troisième ciel', il arrive alors que le Seigneur communique à l'homme des lumières si vives, des sentiments si ardents, que, revenu à luimême et ne trouvant rien dans le langage humain qui les puisse définir, il est contraint de dire avec l'Apôtre : « L'œil n'a rien vu , l'oreille n'a rien entendu, le cœur n'a rien senti de comparable sur la terre. »

Lorsqu'un homme, dégoûté du vulgarisme de la vie, se retire, autant qu'on le peut faire, du commerce du monde, qu'il applique son canir à aimer Dieu et son esprit à considérer les vérités éternelles; lorsqu'il a purifié son regard et son désir, que

' II Cor. XII, 1-2.

toutes ses aspirations vont au ciel, alors peuvent s'établir entre Dieu et lui des relations d'un ordre merveilleux. Dieu visite cette âme, il Tinstruit, il Fillumine de célestes clartés. L'exemple des saints montre même que cet état n'est point incompatible avec les occupations du cloître et du monde. Ces phénomènes mystiques ont été l'objet de profondes études, et ont donné naissance à toute une littérature.

L'état d'àme appelé par la mystique vie unitive doit être supposé là où l'Ecriture se sert d'expressions comme celles-ci : « Dieu dit au prophète ; la parole de Dieu fut adressée au prophète. » La plus grande partie des révélations mosaïques, dit Hanneberg, se rapportent à ce genre de communications. La Bible raconte qu'après un entretien de Moïse avec le Seigneur, il lui était resté au front des rayons de lumière si éclatants, qu'il fut désormais obligé de mettre un voile pour parler au peuple ébloui'. Cette trace d'un commerce divin était pour Israël un signe de la mission du prophète, et pour celui-ci une faveur qui raffermissait dans sa confiance absolue en Jéhovah.

Le lecteur réfractaire à cet ordre de considérations ne comprendra pas Moïse , ni son caractère d'historien , ni son rôle de législateur. Les néocritiques, qui ne veulent pas en tenir compte, ont été réduits à user de violence. Ainsi, par exemple, ^L Renan relègue Moïse au rang d'un « vulgaire

* Exod. XXXIV, 29.

sorcier égyptien ». Cependant on est tenu à plus de respect envers Thomme extraordinaire qui a écrit l'étonnante page : « Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre, » et qui « a marqué sa place en lettres d'or dans l'histoire de la religion ' » . Car l'écrivain qui grava une telle page en tête de son livre, posait par là même les assises profondes sur lesquelles devaient s'élever le monothéisme d'Israël et l'édifice du christianisme tout entier. Un tel écrivain était assurément plus qu'un sorcier. « Moïse, dit Bossuet, a parlé en maître. Il a, dans sa simplicité, un sublime si majestueux, que rien ne le peut égaler; et si, en entendant les autres prophètes, on croit entendre des hommes inspirés de Dieu , c'est , pour ainsi dire , Dieu même en personne qu'on croit entendre dans la voix et dans les écrits de Moïse ^ »

Ce n'était pas non plus un sorcier ni même un homme de génie médiocre , celui qui écrivit le Décalogue. M. Renan l'attribue au même rédacteur qui a écrit la première page de la Genèse^. En effet, les conceptions sublimes de l'une répondent à la sagesse merveilleuse de l'autre : le même Dieu parle par la bouche de Moïse. Le Dieu de la création est bien l'auteur de la loi. Le premier mot du code mosaïque nous en avertit : « Je suis le Seigneur ^. » Cette parole n'ai i^ix, ego Jehovah, donne à la

^ Renan, Hist. du peuple d'Israël , t. II, p. 382.

^ Hist. univ., 11*^ part., c. m.

^ Op. cit., p. 377.

-* Exod. XX, 2; Deut. x, 4,

législation mosaïque la même origine que celle de la création, une origine divine. C'est Dieu qui est l'auteur des lois morales comme des lois de la nature physique ; et quand on écarte Dieu , il est aussi impossible de trouver la raison de la loi qui lie les consciences que la raison du monde physique. L'univers, la morale, tout vient de Dieu.

C'est du haut de ces vérités, comme d'un sommet d'oîi l'on saisit l'économie de tout un système de montagnes, qu'il faut considérer la Thora de Aloïse. Ainsi s'expliquent sa durée de quinze siècles, le respect dont elle fut entourée par un peuple qui, en vieillissant, loin de la délaisser, la pratiqua jusqu'au scrupule. Ainsi s'explique aussi le luxe de miracles qui a signalé l'élaboration de la loi sur le Sinaï.

Page 1